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8.555974 - HONEGGER: Symphony No. 3, 'Liturgique' / Pacific 231 / Rugby
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Arthur HONEGGER (1892-1955)
Œuvres orchestrales

 

Né au Havre le 10 mars 1892, Arthur Honegger était d’origine suisse francophone, ce qui influa beaucoup sur la nature de sa musique, très éloignée de la gaieté appuyée et fantasque habituelle aux autres membres du groupe parisien Les Six. Ses études au Conservatoire de Paris de 1911 à 1918 éveillèrent son amour du contrepoint et de la fugue, manifeste dans son œuvre, tandis qu’on peut se rendre compte de l’importance qu’il accorda toujours aux possibilités offertes par la technologie grâce à ses nombreuses productions pour le cinéma et la radio, et notamment pour l’épopée réalisée par Abel Gance en 1927, Napoléon (Marco Polo 8.223134).

Même si sa carrière internationale fut lancée en 1921 par le psaume Le roi David (Naxos 8.553649), et bien que les opéras et les ballets aient été au cœur de ses préoccupations pendant l’entre-deux-guerres, on connaît surtout Honegger aujourd’hui pour diverses œuvres orchestrales colorées et de plus en plus théâtrales. Au cours des années 1920 et 1930, celles-ci prirent la forme de brefs poèmes symphoniques et de tableaux de caractère évoquant souvent quelque chose de bien spécifique. Par la suite, le compositeur préféra des titres plus abstraits, composant sa Symphonie n° 1 en 1930 et trois nouvelles symphonies pendant les années 1940. Sa Symphonie n° 5 de 1951 figure parmi ses dernières grandes œuvres, prise de position d’un compositeur qui, miné par de graves problèmes de santé depuis 1947, était de moins en moins sûr du rôle joué par les artistes dans un monde semblant voué à l’autodestruction. Il mourut dans le quartier de Montmartre, où il vivait depuis 1913, le 27 novembre 1955.

Poème symphonique décrivant l’été alpin au-dessus de Berne, Pastoral d’été, préfacé d’une citation de Rimbaud, J’ai embrassé l’aube d’été, connut un succès notable lors de son création en 1920, et demeure l’un des morceaux les plus joués de Honegger. Des cordes doucement ondulantes constituent la toile de fond d’une pensive mélodie de cor, prolongée par le hautbois et ornée de gracieuses arabesques de clarinettes. Les violons reprennent le thème, menant en un crescendo progressif à la section centrale du morceau, un thème plus vif, aux accents populaires, que se partagent les bois. Les cordes apportent leur vive contribution, festonnant l’apogée central avec des thèmes ‘populaires’. Cet apogée est de courte durée et la mélodie et le rythme de départ reprennent, mais avec des échos de la section centrale. Une version du thème ‘populaire’, rendue aérienne par la flûte, apporte à l’ouvrage sa paisible conclusion.

Rares sont les morceaux qui surent capturer l’atmosphère de l’époque et captiver l’imagination des musiciens comme du public avec autant de succès que Pacific 231 (1923), dans lequel Honegger décrit un train en mouvement, exprimant l’accélération grâce à des notes de valeur décroissante tout en ralentissant le tempo. Le déroulement de l’œuvre est très simple. Après une inhalation et une exhalation initiales des cordes aiguës et des bois, l’élan rythmique prend réellement de l’ampleur. Alors que la pulsation croît peu à peu, l’orchestration se fait plus stridente, avec de nombreuses phrases au rythme bien défini se fondant en des schémas et des combinaisons toujours renouvelés. Particulièrement notoire sont l’idée des bois, rappelant une tarentelle, et un motif de trompette angulaire reparaissant sans cesse sous une nouvelle forme. L’ensemble finit par se rejoindre en un tutti chaotique, et le train freine tandis que la musique ralentit inexorablement vers son accord final.

On pourrait croire que Honegger se répète dans Rugby (1928), mais plus que la description d’un match de rugby, ce morceau est un scherzo effervescent qui peut s’écouter et s’apprécier comme de la musique pure. Le thème d’ouverture aux cuivres, rappelant un choral, sert de structure à l’ensemble, une ample mélodie de cordes présentant le contraste principal. Entre-temps, des échanges incisifs entre les divers groupes orchestraux évoquent des forces opposées luttant pour l’hégémonie et le tout culmine avec le retour péremptoire du thème-choral voulant exprimer une victoire, mais c’est à l’auditeur de décider qui l’a emporté.

Sentant peut-être que les titres devenaient une entrave, Honegger dénomma simplement Mouvement Symphonique n° 3 un troisième morceau potentiellement descriptif qui lui avait été commandé en 1933 par Furtwängler pour le Philharmonique de Berlin, ouvrage qui pour une raison ou une autre lui valut l’hostilité des Nazis. Le langage musical y est émotionnellement plus ambigu. Des phrases d’ouverture stridentes introduisent une série d’idées âpres et flexibles, mais seul un thème enjoué à la trompette et aux cordes parvient à s’imposer dans ce discours musical agité. A mi-parcours, l’activité rythmique arrive à son point critique ; après une suite d’accords discordants, la sonorité très différente du saxophone ténor, émettant sa plainte par-dessus les cordes graves, endosse le premier rôle. D’autres bois puis des cordes reprennent sa mélodie, menant à une conclusion pensive qui confirme que le compositeur recherchait là une expressivité plus profonde.

Cette expressivité trouva son accomplissement dans plusieurs œuvres scéniques et pièces de concert des années 1930, avant que le début de la Deuxième Guerre Mondiale ne provoque une nouvelle intensification émotionnelle du langage musical de Honegger. Sa Symphonie n° 2 (1941), écrite pendant la noire période de l’occupation, s’achève sur un choral envisageant la victoire à venir. Cette victoire sur le nazisme eut lieu quatre ans plus tard, mais la symphonie suivante (1945) est loin d’être triomphante : l’humanité avait atteint de nouveaux sommets de destruction, remettant même en question sa propre survie. Ce sont ces préoccupations qu’aborde sans détours la Symphonie n° 3 de Honegger, sa Symphonie Liturgique - le titre de chacun de ses mouvements étant extrait de la liturgie.

Le premier mouvement, Dies irae, évoque la haine destructrice. Des cordes affairées se lancent vite dans un thème passionné pour cors et cordes, aiguillonnées par les piaillements des trompettes et des bois. Le tumulte se poursuit sur le martèlement d’un ostinato de cordes, une mélodie indolente aux violons et aux bois aigus émergeant pour apporter le contraste expressif nécessaire. La musique s’apaise pour un interlude central anxieux, dans lequel un thème orientalisant, sous-tendu par la caisse claire, qui prend brièvement le dessus. Mais l’activité se fait vite plus intense, menant à un retour de l’ostinato et à une récapitulation libre des idées entendues au début du mouvement. Une courte coda voit la musique s’enfoncer dans les profondeurs desquelles elle avait émergé, avec le retour final d’une lueur d’espoir dans ce que le compositeur dénommait son ‘thème d’oiseau’.

Dans le second mouvement, De profundis clamavi, qui est une supplique, les phrases d’ouverture sont un véritable baume après la fureur de ce qui a précédé, nous préparant à un thème lyrique mais troublé qui fait alterner les cordes et les bois, développant au fur et à mesure son expressivité, avec un épisode particulièrement touchant pour les violons et les trompettes en sourdine. Des accords inquiétants dans le registre grave du piano annoncent l’apogée principal, approchant avec régularité et détermination avant de culminer par le retour passionné des premières phrases du thème. Il n’y a pas de vraie récapitulation, et même la menace d’un nouvel apogée est ostensiblement différée, permettant au mouvement d’atteindre une conclusion paisible mais quelque peu interrogative, impression renforcée par le retour de la flûte soliste au ‘thème d’oiseau’, la colombe de la paix survolant les décombres.

Le troisième mouvement, Dona nobis pacem, démarre par un lourd rythme de marche qui va sous-tendre la majeure partie de ce qui suit. Un thème menaçant des cors, sur fond de cordes, intensifie cette atmosphère angoissante, le rythme de marche se poursuivant tandis que les cuivres rappellent leur connotation militaire, décrits par le compositeur comme l’avancée des robots contre les gens civilisés. Le thème de cor reparaît alors, avec une contre-mélodie opiniâtre des cordes, qui mène à la deuxième réapparition de la marche et à l’apogée de l’ouvrage : le rythme de marche martelé par les cuivres et les percussions, explosant en un accord dissonant lancé par tout l’orchestre avant de se fondre dans le silence. De cette conflagration émerge une mélodie chaleureusement expressive aux altos et aux violoncelles, exprimant les vœux de l’humanité accablée et rassemblant les éléments interrogateurs de la fin du précédent mouvement, même si l’on peut encore entendre le rythme de marche aux timbales. Le piccolo joue le ‘thème d’oiseau’ et un violon soliste exprime la supplique De profundis clamavi ad te. Honegger termine par l’évocation d’un monde utopique, régi par la fraternité et l’amour réciproques, une bien belle illusion.

Richard Whitehouse
Version française : David Ylla-Somers


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