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8.557019 - LENTZ: 'Caeli enarrant...' III and IV / Birrung / Nguurraa
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Georges Lentz (né en 1965)

Georges Lentz (né en 1965)

"Caeli enarrant..." III & IV • Birrung • Nguurraa

Les cieux racontent la gloire de Dieu,

Le firmament fait connaître l’œuvre de ses mains,

Le jour en dit la nouvelle au jour

Et la nuit en donne connaissance à la nuit.

Psaume XIX:1-2

Georges Lentz est une figure paradoxale pour son époque et pour sa génération. Né à Luxembourg en 1965, mais résidant en Australie depuis 1990, le compositeur est régulièrement joué en Australie, en Europe et aux Etats-Unis. Cependant il accepte rarement des commandes et préfère travailler à un petit nombre d’œuvres, souvent pendant des anneés. Son langage musical est extrêmement individuel mais arrive néanmoins à communiquer les convictions profondes de l’auteur sur la nature de l’univers. Son métier est du plus haut niveau, mais il est toujours au service du programme spirituel qui gouverne toute l’œuvre: la production quasiment entière du compositeur appartient à un groupe d’œuvres intituleés "Caeli enarrant...", référence à une vision du cosmos comme essence et preuve de la présence divine (Psaume XIX). Georges Lentz a écrit : ´ "Caeli enarrant..." est un cycle d’œuvres reflétant ma fascination pour l’astronomie ainsi que mes convictions, questions et doutes spirituels. ª. On sent une certaine parenté entre l’œuvre du compositeur et la pensée mystique d’un Meister Eckhart, de Hildegard von Bingen, Teilhard de Chardin ou encore de Thomas Merton.

Nous savons, bien sûr, qu’il il y a eu une sorte de renouveau du mysticisme chrétien dans la musique occidentale durant les dernières décennies du vingtième siècle. L’avant-garde de l’après-guerre avait tenté de se délivrer du joug culturel du passé dans les systèmes hermétiques de Boulez, l’activisme politique de Henze et de Nono, l’exploration des religions orientales chez Cage et Stockhausen. Une génération plus récente avec des compositeurs tels que Arvo Pärt et John Tavener a utilisé une palette harmonique radicalement simple souvent liée à des textes chrétiens traditionnels. Georges Lentz par contre n’est dogmatique ni dans son orientation religieuse, ni dans son modernisme musical. Surtout dans les œuvres du début des années 90, il n’a pas hésité à utiliser des techniques et des styles radicalement différents: langage harmonique alternant entre densité atonale et consonance radieuse, gestes rythmiques aphoristiques ou créant un élan considérable, notes centrales jouées à l’unison, sérialisme, phrases tonales ou modales, lignes fragmentées distribuées note par note entre les différentes voix, quelque peu la manière du hoquetus au Moyen-Age. Dans les pièces de cette époque, Lentz s’intéresse aussi à certains aspects de la musique tibétaine, notamment au chant monastique et au son du gyaling, instrument de la famille du hautbois et normalement joué en paires, de sorte que les légères modifications du diapason ou de l’ornementation créent une immense variété d’expression.

Georges Lentz travaille souvent à plusieurs morceaux en même temps, parfois pendant de longues périodes. Il a entamé "Caeli enarrant..." III en 1990 et "Caeli enarrant..." IV en 1991, achevant les deux œuvres en 2000. "Caeli enarrant..." III est pour cordes (6 violons, 3 altos, 3 violoncelles), 3 percussionistes et voix d’enfant et peut être divisé en trois parties jouées sans interruption. Un geste caractéristique forme le point de départ: les glissandos agiles des cordes se cristallisent autour d’un coup de cloche, se transforment en un paysage sonore statique aux longues tenues contrastant avec des pizzicatos rebondissants et de courts motifs nerveux. Les intervalles étroits et les inflexions mictrotonales du prochain mouvement reflètent l’intérêt du compositeur pour le gyaling. Contraste complet avec la ‘pluie’ de percussions métalliques qui annonce l’arrivée du troisième mouvement, étincelant. Ici, des textures riches et une harmonie simple servent de support à de longues lignes vocales rappelant quelque peu le chant grégorien. Une courte réminiscence de gestes entendus auparavant conclut l’œuvre. La pièce entière est générée par des processus strictement sériels qui, selon l’auteur,

´ donnent à la musique un sens de rotation et symbolisent l’idée du cercle ou de la spirale, figure omniprésente dans l’univers. Même les ‘beaux’ accords entendus vers la fin de l’œuvre sont déduits de la série. Cependant, l’emploi de cette technique est pour moi simplement un moyen d’expression et non un dogme. C’est pourquoi le système établi est souvent détruit au cours de la composition, ouvrant les portes à l’intuition et même au hasard ª.

"Caeli enarrant..." IV pour quatuor à cordes et 4 cymbales contient de nombreuses relations thématiques entre les quatre mouvements qui s’enchaînent. Néanmoins l’œuvre se compose de styles et des gestes musicaux souvent fort contrastés. Les différents instruments martèlent tour à tour une note centrale (fa), créant un simple rythme régulier. D’autres notes s’ajoutent progressivement, des dissonances demandent notre attention. La fin du mouvement rompt avec l’inexorable régularité de la pulsation établie pour nous présenter des gestes plus extravagants: un fond sonore composé de longues tenues dans l’aigu contraste avec des figures percutantes, des harmonies diatoniques isolées nous mènent ensuite au second mouvement. On y rencontre un tempo plus rapide commençant par une sorte de fanfare d’accords diatoniques, des cellules rythmiques marquantes ainsi que des rythmes de danse en ostinato. Suit un passage contrastant basé sur de longs accords tenus, avec des figures pizzicato menant à une série d’accords dissonants et puissants caractérisés par de grands crescendos/diminuendos. Des éléments du début réapparaissent, tandis que les derniers accords dissimulent le commencement du troisième mouvement. Celui-ci est marqué par la coloration microtonale de la note centrale avec des roulements de cymbales de plus en plus impressionnants, une réminiscence des ‘fanfares’ du deuxième mouvement ainsi que des unisons rythmiques agités. Notons que la partie lente de ce mouvement existe également en version pour orchestre à cordes intitulée Te Deum laudamus, au sujet de laquelle l’auteur a écrit : ´ Est-ce que cela a un sens de ‘louer Dieu’ quand la télévision me montre des images de l’Iraq, du Rouanda, du Balkan, du Moyen-Orient? Ma réponse personnelle à ces questions est évidemment contenue dans la

musique ª. Il s’agit en effet ici d’une sorte de Heiliger Dankgesang à la manière de Beethoven. Des clusters dissonants menacent, nous accablent, puis sont interrompus par une série d’accords radieux dans le registre aigu. Le retour à l’idée du fa central sert de transition vers le mouvement final caractérisé par un traitement flautando des cordes, des sons aléatoires et un usage percutant des instruments. Un dernier geste caractéristique - puis le silence.

Au sujet de "Caeli enarrant..." III, Lentz a remarqué en 1996 qu’ ´ une des idées centrales de l’œuvre est le silence, condition préalable à tout éveil spirituel et analogie à l’absence de matière visible dans de vastes portions de l’univers. Dans un monde dominé par la vitesse, le bruit, l’amusement et la culture des masses, nous semblons avoir perdu la patience de nous abandonner au temps et au silence. Pourtant le silence a une étrange qualité individuelle: tout silence n’est pas identique. Il est ‘colorié’ par son environnement acoustique, c’est-à-dire par la musique qui le précède. Il n’est donc pas simplement absence de son, mais, pour ainsi dire, ‘musique spirituelle’. Par analogie, il me semble que les parties de l’univers ne contenant pas de matière visible sont elles aussi remplies d’un ‘esprit’, d’une présence au-delà du temps et de l’espace ª.

En 1994, Georges Lentz a entamé une septième et dernière partie de "Caeli enarrant...", intitulée ‘Mysterium’. Il s’agit ici véritablement d’un nouveau départ. L’œuvre est née de l’intérêt du compositeur pour l’idée de la Musique des Sphères de Pythagore, musique qui, selon l’auteur, est ´ audible à Dieu, mais inaudible aux oreilles humaines ª. L’intention était d’écrire une musique conceptuelle en forme ouverte, sans instrumentation fixe - ´ des lignes et des points abstraits, idéalement destinés à être lus plutôt que

joués ª. Il s’empresse d’ajouter : ´ Ceci peut évidemment paraître naïf, voire prétentieux - il est difficile d’aborder ce genre de projet sans sembler présomptueux ª. Cependant, afin de communiquer du moins une partie de la vision du compositeur, il faut bien présenter l’œuvre en concert - c’est pourquoi Georges Lentz a utilisé des éléments de ‘Mysterium’ pour créer des pièces telles que Birrung (‘Etoiles’ dans une des langues des aborigènes d’Australie) et Nguurraa (‘Lumière’) du présent enregistrement, mais aussi de plus grandes œuvres pour orchestre comme Ngangkar ou Guyuhmgan. Ainsi que le suggèrent les titres, l’idée pythagoricienne est couplée ici avec une exploration de la spiritualité aborigène (inspirée notamment par les peintres australiens Kathleen Petyarre et Emily Kame Kngwarreye), exploration qui n’inclut cependant pas l’appropriation ou l’imitation de la musique de ce peuple. La cosmologie aborigène, tout comme le psaume cité plus haut, comprend le monde physique comme ‘trace écrite’ de la présence divine. Georges Lentz suggère qu’ ´ une manière possible d’écouter ‘Mysterium’ serait peut-être de tout simplement imaginer une nuit étoilée avec toutes ses constellations, son obscurité et sa lumière, avec l’immensité de son silence ª.

Les œuvres issues de ‘Mysterium’ sont généralement très douces du point de vue dynamique. Le compositeur a écrit: ´ La tension résulte uniquement de l’opposition entre son et silence, éléments tonals et quarts de ton, lignes homophoniques et textures polyphoniques complexes, pulsation régulière de croches et rythmes imprévisibles en notation graphique, temps dilaté et temps contracté. Mon but général était d’écrire une musique aussi ‘pure’ que possible. D’où les restrictions sévères que je me suis imposées ª.

Dans Birrung (1997) par exemple, Lentz tire de l’ensemble à cordes une multitude de textures homophoniques et polyphoniques, une harmonie qui frôle les extrèmes de la dissonance et de la consonance, le tout à un niveau dynamique très doux, et sans gestes suggérant une conclusion à la musique. De même dans Nguurraa (2000-2001), la première phrase de la clarinette aurait pu être jouée depuis quelque temps sans être entendue, et les doux accords de piano à la fin ne résument nullement un argument musical, mais renvoient plutôt à un développement qui se poursuit.

‘Mysterium’ tente de découvrir une image d’un monde idéal. Cette ultime réalité telle que l’entrevoit Georges Lentz pourrait se révéler utopique. Cependant, à la différence d’autres compositeurs plus doctrinaires, Lentz est de moins en moins enclin à imposer à l’auditeur une interprétation par l’usage de la dissonance ou du bruit. Sa musique est consciente de l’ambiguité du silence: ´ Les termes qui peut-être résument le mieux mon attitude spirituelle d’aujourd’hui seraient ‘et pourtant’. Je ne peux m’empêcher de mettre en doute une grande partie des dogmes qui m’ont été inculqués dans mon enfance, et pourtant j’ai une foi inébranlable dans une réalité supérieure (métaphysique). Cette réalité pourrait se révéler une utopie. Ma façon d’interroger ces mondes idéals dans ma musique n’est cependant pas de les ébranler par des déchaînements fortissimo (un cliché à mon avis), mais par l’emploi du silence - certes le son le plus glorieux, d’un côté, mais aussi le plus terrible, le plus effrayant. Nous savons tous que le silence éternel est notre ‘destinée finale’ commune. Ma musique traite donc aussi et surtout du silence, de la manière de le supporter, du problème de la solitude. Ma fascination pour les lieux solitaires (l’Outback australien p. ex.) est aussi une métaphore de cette solitude existentielle ª. Cette interprétation récente du silence est sensiblement plus ambiguë que la déclaration antérieure de 1996. Voici une musique qui permet d’entrevoir à la fois la terreur de Pascal et la joie de Messiaen devant l’infini de l’espace.

Gordon Kerry


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