About this Recording
8.557340 - LEONIN / PEROTIN: Sacred Music from Notre-Dame Cathedral
English  French  German 

LEONIN • PEROTIN: Musique sacrée de Notre-Dame

Viderunt omnes... “Tous les confins de la terre ont vu le salut de notre Seigneur” – Cette merveilleuse image tirée de l’Ancien Testament résume bien l’inspiration de l’architecture de Notre-Dame de Paris tout comme la limpidité de son équivalent sonore, qui se trouve dans le magnus liber organi de cette cathédrale – “le grand livre de l’organum”.

Sur une carte postale, une photo de la cathédrale Notre-Dame donne une idée de sa forme et de son apparence, mais sans beaucoup de précision et surtout sans sa magnitude : même les plus grands efforts d’imagination ne suffisent pas à apprécier pleinement son immensité tant qu’on ne s’est pas trouvé là, debout devant ce que John Julius Norwich sut bien résumer en l’appelant “la première cathédrale bâtie à une échelle vraiment monumentale”. De même, on doit entendre la musique écrite pour cette cathédrale aussi près que possible de son volume réel afin de pouvoir comprendre son intensité et sa force.

Les visiteurs de la cathédrale Notre-Dame sont d’abord frappés par son imposante façade côté ouest, mais lorsqu’on y pénètre, cette expérience est transfigurée par ce que l’abbé Suger de Saint-Denis, l’un des pères fondateurs du style d’architecture gothique, avait conçu comme “la lumière merveilleuse et perpétuelle de vitraux sacrés infiltrant la beauté de l’intérieur”; puis on réalise qu’une immense masse de gens est contenue entre ces murs et ces arcs vertigineux ; et par-dessus tout, le son nettement reconnaissable de voix lointaines et le mouvement reflété par d’innombrables encoignures ancestrales. Les musiciens et les fidèles parisiens vivant à la fin du XIIè siècle et au début du XIIIè furent sûrement stimulés de voir le nouvel édifice prendre lentement forme au-dessus des toits de la ville : projet de construction qui à partir de la première pierre, posée en 1163, devait couvrir plusieurs générations.

Léonin, qui à son époque était considéré comme le maître de la composition polyphonique et qui semble avoir été responsable du magnus liber sous sa forme d’origine, doit avoir passé la majeure partie de sa carrière dans le choeur inachevé, la portion est de la cathédrale, isolé des bruits lancinants de la maçonnerie par quelque cloison temporaire qui au fil des ans fut sans doute déplacée de colonne en colonne vers le côté ouest. Lorsque Pérotin réalisa une nouvelle édition du magnus liber de Léonin et y ajouta ses propres versions polyphoniques, massives, de deux chants graduels, très probablement pour des jours fériés de 1198 et 1199, presque tout l’espace de la cathédrale était prêt à en renvoyer les échos. Pendant le demi-siècle suivant et audelà, les travaux du bâtiment se poursuivirent jusqu’à ce qu’enfin il soit parachevé.

Telle est en tout cas l’histoire que semble corroborer l’énorme corpus de musique que contient le magnus liber. Le fondement de ce répertoire est le plainchant, des mélodies sans mesure associées à chaque moment liturgique du calendrier de l’église. Viderunt omnes 2 est un chant pour le Jour de Noël et son octave, la Fête de la Circoncision.

Il y a deux manières très simples de construire une polyphonie à partir du plain-chant : soit en ajoutant un bourdon, une note tenue comme une pédale sous le plainchant, soit en chantant simultanément le même plainchant à un intervalle déterminé, plus grave ou plus aigu (l’exemple le plus évident étant celui d’hommes et de femmes, ou d’hommes et de voix blanches, chantant la même mélodie à une octave d’écart). Le traité du IXè siècle Scolica [ou Scholia] enchiriadis illustre cette pratique spontanée et non-écrite d’organum parallèle avec plusieurs exemples que nous avons enregistrés ici comme s’ils étaient les versets individuels d’un psaume 30.

En plus de ces premiers édifices de la polyphonie occidentale, nous pouvons imaginer des expériences de plain-chant ad hoc en style mesuré (chaque note ayant soit la même durée soit le double de durée de la note suivante), et dans l’improvisation d’une partie libre pardessus le plain-chant déjà existant. Il est facile aujourd’hui d’oublier à quel point ces mélodies, et notamment celles des jours fériés tels que Noël ou Pâques, étaient connues à la fois des professionnels du choeur et de la congrégation assemblée dans la nef.

La musique à deux voix ou organum duplum de Notre-Dame qui est le plus souvent associée à Léonin 3-16 est construite sur tous ces développements antérieurs, avec la mélodie familière du plain-chant soit ralentie tandis qu’une deuxième partie développe une ligne clairement soliste (organum purum), soit rythmée dans le même système ‘modal’ que la nouvelle ligne soliste (discantus). Les règles de lecture de la notation du XIIIè siècle sont relativement claires pour le discantus ou déchant, mais elles nous laissent énormément d’options rythmiques pour les sections plus longues et plus virtuoses d’organum purum ; sur cet enregistrement, nous avons exploré plusieurs de ces nombreuses solutions (comparez les pistes 3 et 9).

Les sections de discantus les plus régulières se sont révélées être les plus mémorables et ont par conséquent attiré l’attention de compositeurs prometteurs comme Pérotin. Une section du Viderunt omnes en particulier, avec le mot unique et crucial “Dominus” (6 et 12) devint un matériau très prisé pour des expérimentations rythmiques et harmoniques, et de nombreuses versions à deux voix de cette section furent composées (dont les pistes 17 à 21) soit pour être insérées comme clausulae de substitution, soit pour devenir des morceaux indépendants. Le fait que de nouvelles paroles aient été ajoutées dans la partie aiguë de Factum est salutare / Dominus 22 annonce clairement les prémices du motet, qui devait devenir une structure musicale distincte destinée à transcender les limites de son statut liturgique d’origine.

Avec l’ajout d’une troisième, puis d’une quatrième voix, l’organisation rythmique du style en déchant de l’organum fut pleinement étendue aux parties aiguës du début à la fin, tout comme l’arcade, la galerie, le triforium et la claire-voie de la cathédrale durent être soigneusement coordonnés. Et tout comme la hauteur exceptionnelle du style d’architecture gothique requérait de nouvelles solutions aux problèmes de répartition du poids posés par un bâtiment de cette échelle, il y avait aussi des complications supplémentaires pour combiner tant de voix : les compositeurs durent découvrir comment équilibrer des mélanges complexes de consonances et de dissonances (des intervalles harmoniques dont le son est plus ou moins agréable à l’oreille) sur une longue durée. Selon le témoignage d’un Anglais qui visita Paris à la fin du XIIIè siècle (et fut, après sa mort, dénommé ‘Anonyme IV’) c’est “Maître Pérotin qui réalisait les meilleures quadrupla”, et ce sont ces exemples d’harmonie à quatre voix, les plus anciens ayant été conservés, qui ouvrent le manuscrit de Florence, Biblioteca Medicea- Laurenziana, Pluteus 29.1 (‘F’) à partir duquel les éditions destinées à cet enregistrement ont majoritairement été effectuées.

Sur le présent disque, notre approche a été d’allier ce que nous connaissons de la théorie de notation des XIIè et XIIIè siècles aux résultats pratiques de notre propre rencontre avec ce fameux style ; mais nous avons surtout visé à adopter une cadence et une intensité correspondant à l’échelle du bâtiment pour lequel cette musique fut écrite. Si, comme pour les visiteurs modernes de Notre-Dame ou pour le copiste du manuscrit dénommé ‘F’, c’est la taille qui vous donne la meilleure impression initiale, alors choisissez directement le Viderunt omnes 23-28 de Pérotin ou le Sederunt principes 31, écrit pour le lendemain de Noël, lorsque fut évoquée la mémoire de Saint Stéphane, premier martyr chrétien et lui aussi patron de la cathédrale. Si toutefois vous trouvez le temps d’écouter tout cet enregistrement depuis la mélodie librement composée de Pérotin, Beata viscera 1 jusqu’au conduit à quatre voix Vetus abit littera 32, alors nous pouvons espérer avoir exprimé en partie la réaction cumulative saisissante que suscite une cathédrale gothique en construction.

Antony Pitts
Traduction : David Ylla-Somers


Close the window