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8.557796 - BACH, J.S.: Kunst der Fuge (Die) (The Art of Fugue), BWV 1080a
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Johann Sebastian Bach (1685-1750)
L’art de la fugue BWV 1080a

 

Une langue âpre et difficile dont les magnificences mêmes ont quelque chose de surhumain
-- André Pirro, Esthétique de J.-S. Bach, p. 508

En me demandant la préface à son enregistrement de l’Art de la fugue, Sébastien Guillot souhaitait qu’elle s’inspirât de cette phrase du grand exégète de Bach inscrite en exergue. Elle lui semblait, fort justement d’ailleurs, s’accorder non seulement à tout l’Oeuvre de Bach, certes, mais plus spécifiquement, plus finement encore, à l’Art de la fugue même. Elle pouvait être en effet cette incitation, cette invocation dont la réflexion et l’écriture ont toujours besoin. L’Art de la fugue en est une autre en soi. Des plus admirables. Et pourtant, devant une telle somme, devant une telle cathédrale sonore, que dire ? Que dire après tant et tant d’articles aujourd’hui parus, où chacun, se substituant à l’apparente négligence du Cantor pour son ultime opus, à force de passion, de recherches, d’analyses, de dépeçage, de “ dépiotage ” , de décryptage, de comptabilité, d’herméneutisme, parfois même de polémiques, propose dans l’exaltation sa datation, son plan, son contenu, son instrumentation, son tempo, etc., bref, son intelligence de cette page sublime, sûr d’avoir enfin percé en quelque sorte le mystère même de son secret comme de sa sublimité. Mais il est des monuments de l’homme, monuments de pierre ou d’esprit, qui restent et resteront inviolés : énigmes léguées au monde pensant pour l’éternité. C’est le cas de l’Art de la fugue.

Qu’est-ce donc qui tracasse, qui agace, qui excite encore tant les amoureux de Bach et de l’Art de la fugue ? Son titre, qui n’est pas du Cantor ? Les circonstances de sa composition ? Sa structure indécise ? ses variantes (nombre de mesures, altérations, variantes contrapuntiques, mélodiques, rythmiques, métriques) ? ses “ repentirs ” comme l’on dit abusivement aujourd’hui (de quelle faute ?) ? son “ inachèvement ” ? Serait-il plus beau si Bach en avait fixé un ordre immuable, s’il en avait déterminé l’instrument, s’il en avait achevé l’ultime fugue — si l’on veut bien admettre son appartenance au cycle — ? Qu’importe. Pourquoi vouloir mécaniser l’immatériel, nombrer les syllabes de l’âme ou architecturer l’invisible ? Tel quel, l’Art de la fugue envoûte. Par son côté répétitif quoique jamais narcotique, par son irrépressible force germinatrice, par son efflorescence, par son excroissance ou mieux son irradiation de l’un : unicité thématique qui pourrait bien être image, célébration et transfiguration de l’Un également Trine — d’où les fugues à deux et à trois sujets, ou ces fugues-miroirs au sens presque évangélique (image du Père réfléchie dans l’image du Fils et vice versa ?) —. L’Art de la fugue envoûte par son tissage inlassable d’un écheveau contrapuntique toujours nouveau et souvent renversable ; il envoûte par son inépuisable génie de l’invention, du canon et de la variation continue, par ses côtés symboliques où chacun peut trouver son miel ; il envoûte par son cheminement interne atteignant par paliers de complexité — malgré les différences entre autographe et édition —, à une dimension transcendantale. Saint Augustin n’est pas loin qui voyait, imprimée dans la perfection de choses visibles — c’est encore le cas de l’Art de la fugue —, une image, affaiblie, mais image tout de même, des perfections invisibles de Dieu. L’Art de la fugue, éloge de la “ forme ” par excellence, est une immense Fantasia contrappuntistica, une ode au contrepoint qui agonise plus flamboyant que jamais sous la plume du Cantor. Il est une liturgie “ en acte ” , une liturgie sans cesse recommencée de la même et changeante fugue sur l’autel de la musique, Soli Deo Gloria, jusqu’à l’ultime, a tre soggetti, qui s’abolit dans le silence, comme étouffée par sa propre émotion : seule et unique conclusion imaginable, même si des tentatives d’achèvement postérieures (parfois aussi géniales que celle de Busoni) ont osé se substituer à l’inouï, à “ l’inconçu ” et l’inconcevable de Jean-Sébastien Bach lui-même. ” Une oeuvre est belle par ses côtés sacrifiés et toutefois présents, par le halo de ce qui aurait pu être dit et qui n’est point dit. Ce sacrifice fait le charme des oeuvres interrompues et brisées… ”. Ainsi, dans son sublime inachèvement, l’Art de la fugue est-il un aboutissement, un véritable accomplissement, une musique de Complies. “ Une langue âpre et difficile dont les magnificences mêmes ont quelque chose de surhumain ”. Ô combien ! Ce sont les propylées de l’au-delà.

Pierre Bachmann

 

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Note additionnelle

L’Art de la fugue de Bach présente quelques problèmes. Cet ouvrage, que Bach préparait en vue de sa publication, ne fut édité qu’à titre posthume en 1751. Le présent enregistrement fait appel au matériau autographe qui nous est parvenu. Le manuscrit des neuf premières fugues de la version publiée à titre posthume date d’environ 1742, de la fin de la neuvième jusqu’à la quinzième avec la dix-huitième datée d’entre 1742 et 1746, la quatorzième remontant entre 1747 et août 1748 et la dix-neuvième après cette date. La version publiée en 1751 présentait les contrapuncti dans un ordre différent et incluait un prélude choral final. On pourra comparer les deux versions dans les listes cidessous :

Versions autographes antérieures Version originale imprimée
Fugue 1 Contrapunctus 1
Fugue 2 Contrapunctus 3
Fugue 3 Contrapunctus 2
Fugue 4 Contrapunctus 5
Fugue 5 Contrapunctus 9
Fugue 6 Contrapuncti 10 & 14
Fugue 7 Contrapunctus 6
Fugue 8 Contrapunctus 7
Canon 9 Contrapunctus 16
Fugue 10 Contrapunctus 8
Fugue 11 Contrapunctus 11
Canon 12
Fugue 13a Contrapunctus 12a
Fugue 13b Contrapunctus 12b
Fugue 14 Contrapunctus 13
Canon 15 Contrapunctus 15
Fugue 19 Contrapunctus 20

Le sujet sur lequel repose toute la série de fugues et de canons est de Bach. Le Canon in Hypodiapason [Track 9] est un canon à l’octave, dans lequel la deuxième partie entre en canon une octave en-dessous du sujet. Le Canon in Hypodiatessaron, al roverscio e per augmentationem [12] est un canon à la quarte, avec la deuxième voix entrant une quarte en-dessous du sujet, mais inversée et augmentée, c’est-à-dire en valeur de notes doublées. La Fugue 13 [13] & [14] présente le sujet inversé dans une seconde version et le Canon al roverscio et per augmentationem [16] inverse et augmente à nouveau la deuxième voix. La Fugue 19 [17] finale inachevée semble omettre le thème contrapuntique sur lequel s’appuie le reste de l’ouvrage, présentant trois sujets, dont la dernière entrée d’un thème fondé sur le nom de Bach, si bémol - la - ut - si naturel (BACH dans la notation par lettres allemande). Il a été suggéré que ces trois sujets sont en fait des contre-sujets allant avec le thème original, en réalité un quatrième sujet. Quoi qu’il en soit, l’édition imprimée de l’ouvrage, portant désormais le titre Der Kunst der Fuge, comprenait une note conclusive du second fils de Bach, Carl Philipp Emanuel : Über dieser Fuge, wo der Nahme B.A.C.H. im Contrasubject angebracht worden, ist der Verfasser gestorben (Dans cette fugue, où le nom B.A.C.H. est introduit comme contresujet, le compositeur est mort).

Keith Anderson
Version française : David Ylla-Somers


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