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8.570380 - KREUTZER, R.: Violin Concertos Nos. 17-19 (A. Strauss, San Francisco Conservatory Orchestra, Mogrelia)
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Rodolphe Kreutzer (1766–1831)
Concertos pour violon n° 17, 18 et 19

 

Rodolphe Kreutzer naquit à Versailles le 16 novembre 1766. Son père, Jean-Jacob, était originaire de Breslau en Allemagne, mais en 1762, il s’était fixé en France, où il enseignait la musique (le violon notamment) et jouait de la clarinette chez les Gardes-Suisses. Kreutzer fit montre de talents musicaux précoces et commença à apprendre le violon avec son père en 1771. Il étudia ensuite avec Anton Stamitz, se produisant en public à douze ans, puis en tant que membre de l’orchestre de la Chapelle du Roi à seize ans. A cette époque, il composait déjà, et dès 1780, il participa avec Stamitz à une prestation du Concert spirituel, avec deux bonnes années d’avance sur le grand fondateur de l’école française de violon, Giovanni Battista Viotti. Les débuts parisiens de Viotti, qui se firent en 1782, furent une révélation pour le jeune Kreutzer, qui commença d’écrire sa propre grande série de concertos pour violon à cette même époque, présentant son premier concerto au public en 1784. C’est également au cours de cette période (fin 1784 et début 1785) que sa vie fut bouleversée par le décès de ses parents: alors âgé de dix-huit ans, Rodolphe se retrouva à la tête d’une famille nombreuse.Tout au long des années 1780, Kreutzer se produisit en concert et commença à accepter des élèves pour gagner sa vie, mais son mariage avec Adélaïde-Charlotte Foucard en 1788 remédia à ses préoccupations financières immédiates. Adélaïde-Charlotte était la fille du valet de chambre du comte d’Artois, le frère du roi Louis XVI qui allait lui-même devenir roi. Pour contracter une telle union, un contrat de mariage avait dû être signé, aux termes duquel Kreutzer devait notamment recevoir une avance sur héritage de 250 000 livres. Mme Kreutzer était à la fois une charmante compagne en société et une femme de la meilleure éducation, et lorsque Kreutzer et d’autres confrères musiciens constituèrent leur propre maison d’édition, c’est elle qui fut choisie pour s’occuper de certains aspects commerciaux de l’opération (notamment lors du dépôt de bilan de l’entreprise). Durant la Révolution, à l’instar d’autres musiciens de la cour, Kreutzer s’installa à Paris.Au cours de cette période troublée, il dut sûrement essuyer de graves pertes financières même si la Révolution marqua surtout un nouveau départ pour sa carrière: il s’orienta vers le théâtre. En 1790, année où il fut nommé violoniste soliste au Théâtre Italien, Kreutzer créa aussi son premier opéra, Jeanne d’Arc. A partir de cette date, s’il ne renonça jamais au violon, une bonne partie de ses compositions fut destinée à la scène. En 1791, le succès de Jeanne d’Arc fut surpassé par celui de Paul et Virginie. En tout, Kreutzer devait écrire trente-neuf opéras; pendant de nombreuses années, plusieurs des pièces orchestrales de ses oeuvres scéniques (en particulier l’Ouverture et la Marche tartare tirées de Lodoiska) firent les beaux jours des salles de concert. A partir de 1796, Kreutzer effectua des tournées en Italie, en Allemagne et aux Pays- Bas. Alors qu’il séjournait à Vienne en 1798, il fit la connaissance de Beethoven. En signe d’amitié, Beethoven lui dédia sa Sonate pour violon et piano op. 47 (même s’il est peu probable que Kreutzer ait immédiatement eu vent de cette dédicace), oeuvre connue depuis sous le surnom de Sonate à Kreutzer. Il est sans doute paradoxal que la relative célébrité de Kreutzer repose principalement sur la dédicace de Beethoven et sur l’utilisation de la sonate par Tolstoï dans son fameux roman La Sonate à Kreutzer.A ce qu’il semble, Kreutzer ne joua jamais l’ouvrage en public. Ainsi que le commenta le baron de Trémont, cette dédicace pourrait presque être considérée comme une épigramme, car Kreutzer jouait tous ses passages legato et maintenait toujours son archet sur la corde; le morceau en question [la sonate de Beethoven], quant à lui, est tout entier constitué de staccatos et de sautillés [où l’archet doit quitter les cordes]—voilà sans doute pourquoi Kreutzer ne la joua jamais. A l’instar de Rode et Baillot, ses contemporains de l’école française de violon, Kreutzer fut pendant les années 1790 l’un des premiers professeurs de violon du Conservatoire de Paris nouvellement créé, et il signa avec eux la Méthode de violon. La plus importante contribution de Kreutzer, tous genres musicaux confondus, fut la publication en 1796 des 40 [42 par la suite] Etudes ou Caprices. En matière d’études, celles-ci sont de loin les plus importantes de l’histoire du violon, et depuis leur première publication, elles sont régulièrement rééditées. L’on n’exagèrera pas en disant que pratiquement tous les violonistes, quel que soit leur niveau, ont eu l’occasion de travailler les études de Kreutzer, ce qui illustre bien la considérable influence du compositeur sur le jeu du violon. A partir de 1817, Kreutzer ne se produisit plus en public que de loin en loin, même s’il finit par devenir chef d’orchestre de l’Opéra et fut honoré toute sa vie durant par de nombreuses nominations et récompenses prestigieuses, étant notamment fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1824. Il enseigna au Conservatoire jusqu’en 1825, mais un accident survenu vers la fin de sa vie entrava l’usage de l’un de ses bras, mettant un frein à sa carrière de professeur et d’interprète. Il s’éteignit à Genève le 6 janvier 1831.

En dépit des nombreuses oeuvres qu’il écrivit pour le théâtre, on se souvient surtout de Kreutzer comme violoniste-compositeur. Il appartenait à la première génération du nouveau Conservatoire de Paris, et influença l’orientation pédagogique de la nouvelle institution révolutionnaire, enseignant jusqu’en 1826, et siégeant au conseil du Conservatoire de 1825 à 1830. Bien que tendant par certains aspects vers le romantisme, sa musique dégage une retenue toute classique et une grande clarté d’expression. On doit aussi à Kreutzer des pièces de chambre et de la musique de scène, dont plusieurs oeuvres dont l’intérêt n’est pas uniquement historique.

Les trois derniers concertos pour violon de Kreutzer sont parmi ses plus belles réussites de compositeur. Ils font appel à un orchestre d’envergure beethovénienne, employé avec l’assurance d’un véritable artisan. Le Concerto pour violon n° 17 en sol majeur fut créé en 1806 par Kreutzer et publié par la maison d’édition qu’il avait fondée avec cinq de ses confrères compositeurs, le Magasin de Musique Dirigé par M. Chérubini, Méhul, Kreutzer, Rode, N. Isouard et Boieldieu. Sur sa partition figure le numéro 473. Le mouvement initial débute Maestoso avec un thème vif et marqué confié à l’orchestre, introduisant l’entrée très théâtrale du soliste. Le ravissant second sujet fait place à des triolets trillés sur des notes alternées, et une section de tutti mène au développement, dont le début en mineur est quelque peu réservé. Le soliste se lance directement dans le second sujet lyrique avant qu’une nouvelle section de triolets trillés sur notes alternées ne débouche sur une conclusion entraînante. L’Adagio est un très beau mouvement chantant qui laisse immédiatement place au Boléro final, merveilleusement rythmique.

Le Concerto pour violon n° 18 en mi mineur démarre Moderato avec une affirmation dramatique fortissimo suivie d’une réponse paisible. Le soliste fait son entrée avec un thème dolce ponctué par des mesures et des trilles forte, introduisant comme il se doit le second sujet et la section de développement. A la fin de celle-ci, Kreutzer fait figurer une section Grave insolite où le soliste joue un thème espressivo au-dessus des trémolos de l’orchestre, puis l’on retrouve la musique dramatique de l’ouverture. Le deuxième mouvement est un Adagio rhapsodique débutant par un bref tutti suivi d’un thème magnifiquement lyrique.Une section contrastée laisse place à une longue cadence, qui ramène le soliste au thème lyrique de départ, et le mouvement se conclut par une belle cadence. Le finale, un Rondo à 2/4, complète le concerto; ce mouvement fait alterner la mélodie de rondo avec des sections plus lyriques et les traditionnelles figurations.

Le Concerto pour violon n° 19 en ré mineur fut décrit comme suit par le musicologue Boris Schwarz: « Avec les Concertos n° 22 de Viotti et n° 7 de Rode…c’est le plus parfait exemple de Concerto pour violon à la française ». Le tutti du premier mouvement Moderato ouvre majestueusement l’ouvrage, mais il évolue rapidement vers des passages plus sereins. Le soliste entre avec les mêmes gestes dramatiques employés par l’orchestre pour ouvrir le mouvement, mais s’apaise aussitôt pour une réponse dolce. Un thème dolce est suivi par un long passage de triolets puis de doubles croches menant à un tutti et à une section de développement. L’ouverture dramatique est réitérée, tout comme les passages chantants, et le mouvement s’achève vigoureusement à l’orchestre. L’Andante plein d’élégance fait intervenir le soliste dans plusieurs thèmes pleins de suavité sur la tendre corde de sol, et le mouvement s’achève par une longue cadence. Le finale est un Rondo (Allegretto) délicat, à 2/4 comme le veut la tradition; il regorge de douceur et de bonne humeur et conclut noblement la belle série de concertos de Kreutzer.


Bruce R. Schueneman
Traduction française de David Ylla-Somers


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