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8.570826 - DORNEL, L.-A.: 6 Suittes en Trio (Musica Barocca)
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Louis-Antoine Dornel (1680–1765)
Six Suittes en Trio (1709)

 

Le compositeur et organiste français Louis-Antoine Dornel naquit en 1680 à Presles, près de Beaumont-sur-Oise. C’est là qu’il s’éteignit en 1757, soigné par son frère cadet Jean. En 1706, il fut nommé organiste de l’église de Ste Madeleine-en-la-Cité de Paris, poste qu’il occupa pendant dix ans, poursuivant ensuite à Paris des activités d’organiste et de maître de musique. On n’en sait guère plus sur sa carrière de musicien.

Certaines des oeuvres sacrées de Dornel, désormais perdues, firent de son vivant l’objet d’un accueil critique favorable dans le Mercure de France. On sait toutefois qu’un grand nombre de compositions musicales produites au cours du Moyen-Age, de la Renaissance et de la période baroque ne nous sont pas parvenues, tout comme de nombreuses cantates de J. S. Bach, simplement par négligence, à cause de changements de modes, d’incendies, et plus récemment, des bombardements qui pendant les deux guerres mondiales ravagèrent des monastères et des bâtiments publics et privés dans toute l’Europe. La volonté moderne désormais très répandue d’interpréter et de préserver les créations musicales contemporaines et anciennes pour le bénéfice des générations futures n’était autrefois que l’apanage d’une poignée de lettrés extrêmement spécialisés et de quelques compositeurs d’une érudition inhabituelle, et n’existait pratiquement pas au sein des cercles culturels européens avant la seconde moitié du XVIIIe siècle. En outre, la présence sur la scène publique du soliste virtuose défendant les oeuvres de compositeurs autre que lui ou elle (sans même parler de compositeurs de périodes antérieures) est assurément un phénomène du XIXe siècle.

Quatre recueils de musique de chambre (1709, 1711, 1713 et 1723), un livre contenant de très séduisantes pièces pour clavecin publié en 1731, quelques oeuvres vocales éditées en 1706 et dénommées Airs sérieux, quatre cantates et une série de pièces pour orgue demeurées inédites sont tout ce qui nous reste de l’entière production de Dornel. Il signa également un bref traité de théorie musicale intitulé Le tour du clavier sur tous les tons (1745). Les références faites dans le Mercure de France, l’étonnante inventivité de bon nombre de ses morceaux instrumentaux et la popularité de ses Airs de son vivant, tout cela nous révèle un compositeur visiblement talentueux qui, comme tant de ses confrères, écrivait et publiait activement de la musique pour un public enthousiaste, principalement pour les couches sociales les plus élevées, toujours prêt (comme on l’a vu plus haut) à tester avec enthousiasme les dernières tendances musicales.

Le terme ‘symphonie’, orthographié de différentes manières selon le pays et la période historique, a été employé assez librement au fil des siècles. En Italie du nord, par exemple, la Sinfonia du tout début du XVIIe siècle, à l’époque de Monteverdi et de Cavalli, était un bref morceau instrumental joué par l’orchestre au début d’un opéra, de la même manière qu’une ouverture deux cents ans plus tard. De nos jours, on l’utilise généralement pour parler d’une composition en quatre mouvements remontant à peu près aux années 1740 et 1750 dans les pays germanophones et dont l’envergure et la complexité s’accrurent graduellement tout au long des XIXe et XXe siècles, conçue pour être jouée par un grand orchestre dans de vastes salles de concert. On peut quasiment affirmer que pour Dornel et d’autres compositeurs français vivant et travaillant à Paris entre 1685 et 1715 environ, les Simphonies étaient simplement des morceaux de musique ou des compositions en général.

En 1709, lorsque Dornel publia à Paris son Livre de Simphonies Contenant six suittes (sic) en trio pour les flutes, violons, hautbois, & c. avec une Sonate en Quatuor, la suite (ou suitte) était une forme instrumentale bien établie consistant en plusieurs danses toutes écrites dans la même tonalité et généralement conçues pour être interprétées conjointement. Bien que l’on retrouve les premières traces de la suite aussi loin qu’au milieu du XVIe siècle, un peu en Italie mais principalement en France, celle-ci évolua avec le temps, se présentant avec différentes combinaisons de danses, et vers la fin du XVIIe siècle, elle était devenue une structure de quatre danses, avec une Allemande, une Courante, une Sarabande et une Gigue. Comme dans la plupart des entreprises artistiques, les règles au sein de l’univers de la créativité musicale ne sont pas gravées dans la pierre et servent surtout de guides ou de points de départ. C’est le cas ici, où autour de ces quatre danses principales – mais pas obligatoires –, d’autres danses optionnelles étaient généralement incluses au choix du compositeur, ainsi que le confirme un examen de ces Six Suittes de 1709 de Dornel. La moitié des suites commencent par une Ouverture divisée en deux sections, la première lente et majestueuse, sur un rythme binaire et parsemée de notes pointées, suivie d’une seconde plus rapide et légère, ternaire cette fois. Les trois autres débutent par d’imposants Préludes, tous marqués lentement. Ces Préludes notamment exigent des interprètes une grande familiarité avec le langage musical français de cette période afin de pouvoir en rendre toute la puissance expressive. Ces Suittes ne contiennent ni Allemande, ni Sarabande, ni Gigue. En fait, on ne rencontre même pas une seule Courante dans tout le recueil ; au lieu de quoi, Dornel y fit figurer cinq Rondeaux, un Air en Loure et même un Caprice. La Chaconne, danse étroitement liée à la passacaglia ou passacaille, et très probablement originaire de la Nouvelle-Espagne (le Mexique) au XVIe siècle, était déjà établie depuis longtemps dans la musique européenne lorsque Dornel en composa et publia ces trois exemples. Dès la fin du XVIIe siècle, en France, cette danse était devenue une forme bien définie et majestueuse avec des traits structurels nets et une durée substantielle, ce qui permettait des passages d’une vaste envergure musicale.

Les oeuvres instrumentales conçues comme des pièces en trio, c’est-à-dire des pièces composées pour deux instruments solistes aux ambitus similaires accompagnés par une troisième voix dans le registre grave, devinrent populaires parmi les compositeurs français dans les années 1690, très certainement sous l’influence des célèbres sonates en trio du violoniste italien Arcangello Corelli publiées à Rome en 1681, 1685, 1689 et 1694. On en connaît de fameux exemples, les Pièces en trio pour les flûtes, violon et dessus de viole avec la basse continue (Paris 1692) de Marin Marais, le virtuose de la viole de gambe de l’époque, et les Sonades en trio (on remarquera l’adaptation française de l’original italien Sonata) écrites vers 1692-93 par François Couperin et publiées bien plus tard (1726) dans le cadre de ses quatre grandioses Concerts, Les Nations. A l’évidence, les Six Suittes en trio de 1709 de Dornel représentent la quintessence de cette écriture à trois voix destinée à devenir l’une des formes préférées de bon nombre des compositeurs du baroque tardif.

Comme l’indique clairement la page de garde de ce recueil, Dornel propose une instrumentation optionnelle avec soit deux flûtes, soit deux violons, soit deux hautbois. Etant donnée la nature de ces pièces, deux parties solistes évoluant dans la même tessiture avec une ligne de basse, la pratique la plus répandue à l’époque permettait de choisir les instruments que l’on voulait parmi ceux qui étaient disponibles, à mille lieues des spécifications instrumentales plus précises des trios de périodes ultérieures, comme chez Haydn, Mozart ou Beethoven. Pour cet enregistrement, nous avons opté pour deux flûtes ténor, type de flûte à bec dont la note la plus grave est un ré, un ton et demi plus bas que sa parente, la flûte à bec alto en fa.

Le troisième élément de ce type d’écriture en trio était la ligne de basse. Caractéristique essentielle de la musique baroque également dénommée continuo ou basse continue, elle apportait un soutien harmonique et rythmique aux parties solistes. Pour une question de richesse de texture et de diversité des timbres, on la jouait normalement sur plus d’un instrument. Dans le Paris du début du XVIIIe siècle, on aurait très probablement choisi un clavecin, une viole de gambe et un théorbe dans toutes leurs combinaisons possibles pour enrichir avec beaucoup d’imagination et d’élégance une ligne de basse.

La Sonate en Quatuor publiée par Dornel en 1709 avec ses Six Suittes en trio est une composition dans le style italien pour trois instruments solistes et continuo qui, pour une question de place, n’a pas été incluse dans le présent enregistrement.

Juan Estévez
Traduction : David Ylla-Somers


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