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8.572034-35 - BALBASTRE, C.-B.: Harpsichord Music - Pieces de clavecin, Book 1 / Livre contenant des pieces de different genre (excerpts) (Farr)
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Claude-Bénigne Balbastre (1727–1799)
Musique pour clavecin

 

Claude-Bénigne Balbastre fut un célèbre claveciniste, organiste et compositeur des dernières années de l’ancien régime français. Malgré son renom de musicien et ses liens avec l’aristocratie, il put éviter d’être arrêté et exécuté dans le sillage de la Révolution. Il mourut dans le dénuement dix ans après que celle-ci eut à jamais métamorphosé la France qu’il connaissait, le pays où il avait connu le succès et bâti sa réputation.

Balbastre naquit à Dijon et reçut ses premières leçons de musique de son père Bénigne, qui était organiste d’église. Il étudia sans doute aussi avec le frère de Jean-Philippe Rameau, Claude, à qui il succéda en qualité d’organiste en la cathédrale de Saint-Etienne en 1743. Son grand manuscrit de 75 pièces de genres divers, principalement pour clavecin et orgue, remonte à cette première période et date de 1749.

En 1750, Balbastre se rendit à Paris pour étudier la composition avec Jean-Philippe Rameau et l’orgue avec Pierre Février. Il devint organiste à Saint-Roch en 1756, et le public venait nombreux pour l’écouter jouer là-bas, ainsi qu’à Notre Dame et dans le cadre du Concert Spirituel des Tuileries. Le prestigieux Mercure de France lui consacra un article et il fut décrit en termes dithyrambiques par le célèbre musicologue Charles Burney dans son ouvrage The Present State of Music in France and Italy (1771). L’arrangement par Balbastre de mouvements de l’opéra de Rameau Pygmalion date de cette époque, et fut exécuté en 1754 chez Le Riche de La Pouplinière, le mécène de Rameau.

Balbastre publia ses Pièces de clavecin en 1759. Ce recueil contient dix-sept pièces librement ordonnées par centres tonaux et présentant toute une variété de styles. Le compositeur le dédia à son élève Madame de Caze, dont le mari est identifié sur la page de garde comme l’un des riches “fermiers-généraux” qui collectaient les impôts pour la couronne. Des pièces pour clavier ultérieures, soit publiées soit ayant survécu sous forme manuscrite, sont destinées au clavecin, au pianoforte, ou à l’orgue.

Juste après son 38ème anniversaire, Balbastre épousa Marie-Geneviève Hotteterre, fille du musicien de cour et compositeur Jacques-Martin Hotteterre. Leur contrat de mariage eut pour témoins et signataires de nombreuses figures de premier plan, dont Jean-Philippe Rameau et quelques autres dont les noms figurent dans les Pièces de clavecin de Balbastre. Malheureusement, son épouse mourut alors qu’ils n’avaient pas encore célébré l’anniversaire de leur union. En 1767, il épousa Marie-Anne Antoinette Boileau, qui lui donna deux enfants.

En 1776, Balbastre fut nommé organiste du frère du roi, qui plus tard devint le souverain en exil Louis XVIII à la suite de la mort de Louis XVI et du Dauphin. A cette époque, il eut pour élèves clavecinistes des membres de la famille royale et des dignitaires de l’époque, notamment Marie-Antoinette, le duc de Chartres et les filles de Thomas Jefferson durant leur séjour prolongé en France. Le Prélude (1777) et La d’Esclignac (1787) datent tous deux de cette période pré-révolutionnaire.

Avec les troubles de la révolution de 1789, tous ceux qui étaient associés à la cour de France, la noblesse et l’église connurent la peur du lendemain. Si Balbastre fut épargné, c’est notamment parce qu’il composa des morceaux patriotiques qui embrassaient ostensiblement les idéaux révolutionnaires, les plus célèbres étant la Marche des Marseillois et l’Air Ça-ira (1792). Sa fille épousa un homme lié au gouvernement révolutionnaire, ce qui contribua sans nul doute à la protection de leur famille.

Le legs musical de Balbastre présente de nombreuses facettes: le compositeur perpétua la tradition bien ancrée de la musique pour clavecin française de la première moitié du XVIIIè siècle et adopta de nouveaux styles à la mode subissant les influences de la musique italienne (dont celle de Scarlatti) et de la musique destinée aux salons. Finalement, il employa son talent pour apporter un soutien patriotique à la République nouveau-née. Que l’on perçoive de la profondeur, de la beauté ou de la frivolité dans sa musique, elle est toujours charmante et mélodieuse, s’appuyant sur les belles sonorités et sur les sensibilités de son époque et de son imagination.

Le son de la musique pour clavier de Balbastre est à la fois frappant et envoûtant, et cette expérience est rehaussée dans le présent enregistrement par l’emploi d’un grand clavecin comportant un jeu de 16 pieds, deux jeux de 8 pieds, un jeu de 4 pieds et deux feutres pour le « jeu de luth ». Le livre de pièces pour clavecin (1759) de Balbastre présente des portraits musicaux de quatorze personnalités de son temps. Les huit premiers mouvements ont pour tonalités centrales ut mineur et majeur. Les neuf derniers mouvements contiennent trois pièces avec des bémols à la clé —mi bémol majeur, sol mineur et fa majeur—et six pièces avec la mineur et majeur comme tonalités centrales. Les historiens ont eu du mal à identifier de manière irréfutable les personnes dépeintes dans le recueil. S’il est intéressant de connaître le titre, le genre ou la profession de la personne en question, la musique révèle quant à elle de manière très éloquente le caractère de chacun.

Le recueil est dédié à Madame de Caze, seconde épouse d’Anne-Nicolas-Robert de Caze. Outre l’information donnée sur la page de garde, Balbastre ajoute une inscription personnelle pour honorer son élève. La première pièce, La de Caze, est marquée fièrement, marqué, et animé, avec des notations de changements de clavier. Qu’elle dépeigne le puissant fermier-général ou son épouse, des mécènes ou des adeptes de Balbastre, il s’agit du portrait résolu de quelqu’un qui sait où il va et suscite le respect. Par contraste, la deuxième pièce, La d’Héricourt, est marquée noblement, sans lenteur, avec une note expliquant les doubles liaisons inhabituelles que l’on trouve plus avant dans le morceau. Bien qu’il s’agisse d’une famille noble bien établie, les musicologues ignorent l’identité spécifique du membre de cette famille. La musique décrit l’assurance désinvolte d’une personne habituée au faste, et le frou-frou de riches étoffes.

La troisième pièce est une paire de Gavottes, gracieuse danse de cour aux origines rurales. La Ségur pourrait faire référence au marquis du même nom ou à sa première épouse, une riche Créole haïtienne très admirée dans la haute société. Sans doute ces pages correspondent-elles mieux à cette dernière, car la première Gavotte en ut mineur présente un caractère élégant et assuré, et la deuxième en ut majeur évoque des oeillades coquettes. Vient ensuite La Monmartel ou La Brunoys, dont la mesure composée est celle d’une gigue italienne. La famille Monmartel était pittoresque, et il est probable que ce morceau dépeigne le fils de Jean-Pâris, amené à devenir le marquis de Brunoys. On le connaissait comme quelqu’un d’assez excentrique qui fréquentait les enterrements et autres rites. La musique croque une personne assez franche et délicieusement saugrenue.

Le portrait suivant, La Boullongne, est un double rondeau dont les deux éléments sont extrêmement contrastés. Le plus célèbre Boullongne de cette époque était le financier de la haute société Jean-Nicolas. Son fils Joseph était un violoniste, chef d’orchestre et compositeur de renom. Musicalement, il semble plus plausible que la pièce décrive ce dernier, avec des accords rappelant la technique violonistique des doubles cordes et des textures orchestrales dans le premier rondeau en ut mineur, contrastés dans le deuxième en ut majeur par les dessins plus légers et plus tendres du jeu de violon d’une formation plus réduite, mais sans manquer de panache et de virtuosité. Le caractère des sixième et septième pièces est bien plus désinvolte. La Castelmore est sous-titré Air Champêtre (description de l’affect) et marqué louré (description de la texture). Le premier Air en ut majeur dépeint la vie à la campagne, la musique pastorale de bergers comme si elle était jouée par un orgue de arie ou des cornemuses. Le second Air en ut mineur est marqué gracieux, et par comparaison il est doux et affectueux. La Courteille prend aussi la forme de deux Airs, semblables à une paire de menuets ternaires. La musique présente des traits assez espiègles qui semblent juvéniles et naturels. Au nombre des Courteille qui signèrent l’un des contrats de mariage de Balbastre figuraient le marquis, son épouse et leur fille encore jeune. Plusieurs Castelmore signèrent aussi le document.

La dernière des pièces, en ut majeur, est un brillant mouvement qui, comme tant de pages pour clavier du XVIIIè siècle, semble inspiré par la virtuosité de Scarlatti. On remarque d’emblée la technique du croisement de mains, mais l’exploitation de l’amplitude du clavier du clavecin et l’usage de figurations répétitives pour obtenir son et volume sont tout aussi frappants. Les musicologues présument que La Bellaud est en fait une référence à Bellot, un facteur de clavecin employé à Versailles. Sa musique est fluide, efficiente, et bourdonne d’activité.

La Lamarck porte l’indication Ouverture, vivement, marqué, avec des sections devant être jouées fort et doux (changements de clavier). Les spécialistes pensent qu’il s’agit du portrait de Marie-Anne Françoise de Noailles, la seconde épouse du comte de la Marck. Le comte était militaire, et sa femme était connue pour ses talents de claveciniste. Que cette pièce soit un hommage aux exploits militaires de l’époux ou à la virtuosité musicale de l’épouse, elle est brillante et fait appel à une tonalité nouvelle (mi bémol majeur), avec un affect lumineux et déterminé, introduit stratégiquement lorsque le volume atteint son intensité médiane. Par contraste, la paire de Gavottes en sol mineur/majeur intitulée La Berville présente un affect plus tendre ou espiègle, d’abord souriant légèrement puis folâtre. Toutes deux sont indiquées comme devant être jouées sur le grand ou le petit clavier, et avec des dynamiques fort et doux. Le titre fait peut-être référence à Éléonore Louise, la jeune fille du marquis de Berville.

La Lugeac est une brillante Giga en fa majeur. Elle s’exprime avec une virtuosité athlétique qui brave courageusement toutes les limites. Le marquis de Lugeac, Charles-Antoine de Guérin, décrit par un auteur de l’époque comme un capitaine des grenadiers à cheval, fut aussi un signataire du contrat de mariage de Balbastre. Si l’on tient compte de ce lien, la mesure composée tendrait à décrire le marquis en évoquant le fier petit galop d’un cheval.

Les six dernières pièces sont dans les tonalités de la majeur/mineur. La Suzanne, en deux sections, fait peut-être référence au sculpteur Claude-Louis Suzanne. La première, en la mineur, est d’une grandeur monolithique et est marquée noblement, animé. La seconde, en la majeur, est tendrement rustique, marquée gracieusement. La ligne de basse répétitive et ondoyante de cette dernière rappelle une musette. Par contraste, La Genty est d’un caractère plus frivole, marquée badine, gaiement. La Badine est un mouvement de suite dénué de traits spécifiquement identifiables autres que sa grande légèreté et son espièglerie. Cette ravissante mélodie avec un accompagnement d’arpèges ne peut être reliée avec certitude à aucune des connaissances de Balbastre. Son expression est naturelle, radieuse et dégagée.

Les musicologues pensent que La Malesherbe est le portrait musical de Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes. Ayant suivi une formation d’avocat et menant des activités politiques à la cour, il se retira dans son domaine à la campagne à la fin des années 1770 pour se consacrer à la botanique et à l’écriture. En 1792, il quitta sa retraite pour défendre le roi durant son procès, et en conséquence il fut exécuté. La première section est en forme de rondeau et marquée Ariette Gracieuse, délicieusement fraîche et idyllique. La seconde section est un Air Gay avec un robuste accompagnement de bourdon, rappelant assez une marche turque ou un orgue de Barbarie. L’identité de La Berryer ou La Lamoignon doit être liée à Malesherbes, dont Marie-Élisabeth Berryer épousa le cousin, devenant Madame Lamoignon, et il est probable que sa fille et elle aient étudié avec Balbastre. La pièce est un double rondeau. Le premier, en la majeur, est délicat et d’une joliesse exquise, tandis que la deuxième, en la mineur, est un peu plus résolu, avec une note de nostalgie.

La Laporte fait peut-être référence à une autre élève de Balbastre, Jeanne-Élisabeth de La Porte. Elle devait être exceptionnelle, car cette pièce est très virtuose et vigoureuse et son affect franchement exubérant. Elle est marquée allegro, animé avec des indications supplémentaires pour les sections fort et doux. La pièce finale, La Morisseau, est marquée noblement. Située principalement dans le registre grave du clavier, elle présente un caractère extrêmement luxuriant au sein d’une texture tout simple: une mélodie inspirée par la voix agrémentée d’ornementations de bon goût, et un accompagnement raclé évoquant le luth. On ignore qui est la personne décrite si tendrement dans cette pièce.

Des 75 oeuvres figurant dans le Livre contenant des pièces de différent genre d’orgue et de clavecin (1749), catalogué à Versailles, manuscrit 264, nous avons sélectionné deux petits groupements de pièces parmi les 24 morceaux spécifiquement destinés au clavecin. Si la calligraphie est très claire dans le manuscrit, la notation des accidents est assez déroutante dans certains cas, requérant souvent une interprétation.

Le premier groupe présente les pièces 44, 60 et 61. La Sonate V en sol majeur est bipartite, semblable en cela à de nombreuses sonates composées par Domenico Scarlatti, et son affect est pastoral et jovial. La Gavotte Rondeau en sol mineur emploie un bourdon dans son thème de rondeau, rappelant beaucoup une musette. Elle est jouée en alternance avec deux sections de reprise, AABACAA. En accord avec son affect envoûtant et contemplatif, on a utilisé le « jeu de luth ». Le groupe se conclut avec la bouillonnante et insouciante Sonate en sol majeur.

Le deuxième groupe est constitué des pièces 41, 56, 63, 57 et 45. Il débute par la Sonate II en fa majeur, morceau éblouissant contenant un audacieux passage apparenté à une cadence dans sa seconde moitié, et il est suivi d’une paire de tendres Menuets en la majeur/mineur. La Sonate coucou en fa majeur exploite divers registres et rythmes pour imiter le chant de cet oiseau. Une Badine en la majeur tout à fait charmante vient ensuite, en forme de thème de rondeau avec deux sections alternées, AABACAA. L’oeuvre finale est la Sonate VI en fa majeur, pièce brillante débordant d’une énergie échevelée.

D’autres oeuvres manuscrites complètent cet enregistrement. La d’Esclignac est une pièce relativement tardive, datée de 1787. On n’est pas certain de l’identité de celui qu’elle honore, mais il est intéressant de noter que le duc d’Esclignac, Henri de Preissac, se maria cette annéelà. Dans le style grandiose de l’époque, un matériau musical contrasté—tendre, sot ou assez grandiloquent—est présenté d’une manière extrêmement divertissante.

Les transcriptions pour clavecin de Balbastre tirées de quatre mouvements de l’opéra de Rameau Pygmalion capturent l’esprit des originaux. L’Ouverture est majestueuse et éblouissante, comme il convient à un spectacle d’opéra français, les notes répétées de la deuxième section constituant un défi virtuose pour un instrument qui produit des sons par pincements. La Pantomime est un mouvement qui imite et taquine à la manière d’un bouffon. La Giga est une danse insouciante et turbulente, tandis que la Contredanse maintient une allure tourbillonnante.

Balbastre fut probablement le dernier compositeur français à écrire un Prélude non mesuré (1777). Celui-ci ne suit pas à la lettre le style de luth des préludes composés au XVIIè siècle, malgré ses riches figurations harmoniques notées sans mesure ou barres de mesure. Plus tôt au cours du XVIIIè siècle, Rameau avait composé un prélude comportant une brève section initiale non mesurée dans son Premier Livre de 1706, dont le style repose lui aussi davantage sur la virtuosité et l’élan que le style brisé.

La célèbre Marche des Marseillois et l’Air Ça-ira fut composée par le citoyen Balbastre en 1792. Elle est fondée sur les deux chants patriotiques les plus connus de l’époque. La Marseillaise fut écrite par le compositeur Rouget de Lisle en 1792 et ne tarda pas à devenir l’hymne national français. On commença à entendre Ça-ira vers 1790, sur un texte de Ladré (qui était chanteur des rues) et une musique de Bécourt (qui était violoniste). Le refrain, Ah! ça ira, ça ira, ça ira, est clamé à plusieurs reprises.

Balbastre introduit hardiment le thème de La Marseillaise, qui est marqué fièrement. La première variation est indiquée plus vite, avec une section expressioné plaintive et une section animé éclatante. La deuxième variation, marquée très vite, contient un Combat dans lequel sont décrits la fuite des ennemis et le grondement du canon. A la suite de l’air victorieux, nous avons choisi de répéter le thème triomphal de La Marseillaise.


Elizabeth Farr
Traduction de David Ylla-Somers


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