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8.572192 - HONEGGER, A.: Violin Sonatas (Complete) (Kayaleh, P. Stewart)
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Arthur Honegger (1892–1955)
Intégrale des Sonates pour violon

 

Depuis ses débuts au sein de la bourgeoisie du Havre jusqu’à son explosion sur la scène parisienne en qualité de membre des Six et aux dernières années de sa vie, où il fut la pierre angulaire de l’aristocratie musicale française, le compositeur franco-suisse Arthur Honegger n’eut de cesse d’aborder des univers disparates, tant du point de vue musical que géographique. Né en 1892 de parents suisses mélomanes, Honegger étudia le violon et prit ses premières leçons d’harmonie à treize ans. Parmi ses toutes premières compositions enfantines figuraient deux opéras et plusieurs sonates pour violon et piano inspirées par Beethoven. En 1907, sous l’influence des cantates de Bach, Honegger entreprit la composition de son premier oratorio; ce genre devait lui assurer une reconnaissance durable avec Le roi David (1921).

De 1909 à 1911, Honegger étudia au Conservatoire de Zurich, où il découvrit les oeuvres de Wagner, Strauss et Reger. En 1912, il poursuivit son cursus au Conservatoire de Paris, se soumettant à sept années de formation en harmonie, contrepoint, direction d’orchestre et composition, et finissant par renoncer à des études sérieuses de violon en faveur de la composition. C’est pendant ces années-là que Honegger fréquenta les compositeurs avec lesquels il n’allait pas tarder à former le Groupe des Six : Milhaud, Poulenc, Tailleferre, Auric et Durey. La compositrice et pianiste Andrée Vaurabourg faisait également partie de ce cercle musical, et Honegger l’épousa en 1926. Elle créa de nombreuses oeuvres pour piano de son époux, l’accompagnant lors de tournées européennes et américaines au cours des années 1930.

Bien qu’il fût citoyen suisse, Honegger demeura en France durant la Deuxième Guerre mondiale, enseignant à l’École Normale de Musique et composant pour la radio. Jusqu’en 1945, sa musique fut interdite en Allemagne nazie et dans les pays annexés, mais elle continua d’être jouée en Suisse, où il se rendait régulièrement. Sa substantielle production des années de guerre comporta à la fois des pages de concert plus sérieuses, dont quatre symphonies, et des partitions pour le cinéma et la radio. En 1947, au cours d’une tournée de concerts aux Etats-Unis, il fut victime d’une crise cardiaque, et sa santé déclinante limita ses activités musicales jusqu’à son décès, survenu à Paris en 1955, un an après qu’il eut été fait Grand Officier de la Légion d’honneur par l’Etat français.

Les quatre sonates du présent disque couvrent près de trente années, illustrant la trajectoire de la carrière de Honegger depuis ses débuts dans les structures classiques jusqu’à ce qu’il y revienne. Les 21 années qui séparent la Sonate n° 2 pour violon et piano (1919) de la Sonate pour violon seul (1940) révèlent à quel point Honegger s’était détourné de la musique de chambre vers des oeuvres de plus grande envergure au cours des années 1920 et 1930. Malgré la nature extra-musicale de nombreux morceaux, y compris Pacific 231 (1923)—son ouvrage le plus célèbre, un mouvement symphonique inspiré par l’élan d’une locomotive à vapeur—, Honegger tenait à ce que ses oeuvres soient comprises d’un point de vue purement musical plutôt que programmatique. Sa production englobe un large éventail de genres, avec des oratorios, plusieurs opéras, neuf ballets, cinq symphonies, 43 musiques de films, de nombreuses chansons artistiques et une grande quantité d’autres pages orchestrales, de chambre ou destinées à la scène.

Comme deux décennies séparent les trois premières sonates pour violon de la sonate soliste finale, l’esthétique antiromantique des Six brille par son absence, l’avènement et la popularité du groupe avantgardiste remontant aux années 1920. Les Six furent baptisés par le critique Henri Collet; menés par Erik Satie et Jean Cocteau, ils célébraient la simplicité et la clarté en réaction au romantisme post-wagnérien et à l’impressionnisme français. Même si Honegger bénéficia d’une vaste reconnaissance grâce à son association avec Les Six, il s’identifiait peu à l’esthétique autoproclamée du groupe, affirmant que c’était l’amitié qui fédérait ces six compositeurs plutôt que des principes stylistiques communs. De fait, bien qu’il ait parfois composé dans l’esprit insouciant et néoclassique des Six, sa musique est surtout redevable à la fois au chromatisme de Wagner, de Berg et de Schoenberg et à la modalité de Fauré et de Debussy. Sa sensibilité contrapuntique complexe, issue de l’admiration qu’il professa toute sa vie envers Bach, faisait de lui le plus rigoureux compositeur des Six, associant l’école allemande à l’école française, et les traditions classiques aux tendances modernes.

La Sonate pour violon et piano en ré mineur (“n° 0”) fut composée en 1912, pendant la première année d’études de Honegger au Conservatoire de Paris, mais elle demeura inédite de son vivant. Le long Largo–Agitato–Largo assai est baigné d’un pathos plein de gravité et d’une mélancolie inquisitrice. Le violon s’élève fréquemment au-dessus des passages d’accords agités du piano, texture à laquelle Honegger reviendra dans des sonates ultérieures. Faisant alterner un thème tendre et soutenu et une marche plus pesante, le Molto adagio chromatique est suivi d’un finale Sostenuto–Allegro–Maestoso dont le contrepoint évanescent est contrebalancé par de lents interludes lyriques. Le thème du premier mouvement reparaît dans la coda du finale, ponctuée par des accords tonitruants. Bien que le langage harmonique de Honegger ne se soit pas encore pleinement développé, cette sonate de jeunesse dénote un solide savoir-faire, un sens naturel de la structure et une ferme maîtrise de l’écriture instrumentale.

De 1916 à 1920, Honegger se forgea dans les cercles parisiens une flatteuse réputation de compositeur de musique de chambre. Ecrite entre 1916 et 1918, la Sonate n° 1 pour violon et piano comprend un scherzo en lieu et place d’un mouvement lent intermédiaire. L’Andante sostenuto s’élève d’une atmosphère mélancolique vers un apogée chromatique par accords, finissant par s’évaporer dans le tendre balancement d’une brume d’octaves brisées et de larges intervalles aigus. Le Presto enjoué est interrompu par une tendre section confiée au violon avec sourdine, mais le calme est vite troublé par un retour fugué du thème principal, semant la panique. Le sombre Adagio-Allegro assai est construit sur un ostinato du piano évoquant un hymne funèbre, le violon tissant un lamento de contre-mélodies. Après une transition grondante qui déborde en un développement contrapuntique, l’élan rythmique modère ses excès pour retrouver le chant funèbre initial.

En 1919, Honegger composa la Sonate n° 2 pour violon et piano, la créant lui-même avec Andrée Vaurabourg au piano. Evoluant avec ambiguïté entre deux axes tonals, si et fa, cet ouvrage bref et d’une structure concise dénote l’intérêt croissant de Honegger pour la polytonalité. L’Allegro cantabile est rêveur et lyrique, des dessins d’arpèges du piano ondoyant sous la ligne de violon. S’ouvrant sur de menaçants accords de piano que le violon avec sourdine survole comme un voile de tulle, le Larghetto chromatique va s’intensifiant jusqu’à un apogée massif, qui s’évanouit dans la pâle lueur de ré majeur. Un bref Vivace assai s’ensuit, saccadé et tapageur, faisant ensuite éclosion en une mélodie miroitante. Une coda frénétique conclut brusquement la sonate.

Au cours de l’hiver 1940, Honegger se rempara contre la triste réalité de la guerre en écrivant plusieurs pièces inspirées de Bach, dont la Sonate pour violon seul en ré mineur. Cet ouvrage sombre et tendu en quatre mouvements rend directement hommage à Bach, luimême auteur de trois sonates pour violon seul. Un Allegro sévère, dissipant toute velléité de romantisme, est suivi d’un Largoclassique dans le style d’une sarabande, d’une beauté profondément austère. Joué avec sourdine, l’Allegretto grazioso renferme une musette désolée dont la mélodie s’enroule autour d’un bourdon lancinant. L’éblouissant Presto, rappelant une gigue, est fermement ancré en ré mineur, ses arpèges frénétiques et ses doubles cordes montrant à quel point Honegger maîtrisait luimême le violon.

Dans un monde où tant de conflits faisaient rage, Honegger acquit la réputation d’être aussi gracieux et élégant que sa musique; il était à la fois suisse et français, traditionnel et avant-gardiste, compositeur et violoniste, mélodiste et spécialiste du contrepoint, féru des chemins de fer et fervent de Bach. Lorsqu’il disparut, Jean Cocteau lui rendit cet hommage : “Arthur, tu es parvenu à obtenir le respect d’une époque irrespectueuse. Tu joignais à la science d’un architecte du Moyen Age la simplicité d’un humble ouvrier des cathédrales.”


Anyssa Neumann
Traduction française de David Ylla-Somers


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