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8.572298 - MILHAUD, D.: Alissa / L'Amour Chante / Poemes Juifs (Farley, Constable)
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Darius Milhaud (1892–1974)
Alissa • L’Amour chante • Poèmes juifs

 

Darius Milhaud fut le plus prolifique des compositeurs du XXè siècle: lorsqu’il s’éteignit à l’âge de 81 ans, il avait atteint son opus 443. Ce vaste corpus d’oeuvres, édifié sur plus de soixante années, est également remarquable pour sa diversité: Milhaud composa pour tous les genres et en engendra également plusieurs. Il puisa son inspiration à de nombreuses sources, et il est impossible de confondre son style avec celui d’un autre compositeur, quel qu’il soit.

Aujourd’hui, ses oeuvres les plus facilement citées sont peut-être ses partitions de ballet, avec aussi plusieurs pièces pour un et deux pianos ainsi que quelques autres morceaux orchestraux, mais son catalogue incorpore des domaines de composition rarement abordés à l’heure actuelle, avec beaucoup de musique de chambre (vingt pièces pour quatuor à cordes) et de nombreuses compositions vocales, notamment des mélodies solistes et des cycles de mélodies. L’opus 1 de Milhaud, commencé en 1910, comporte deux groupes de mélodies sur des poèmes de Francis Jammes. Ses toutes dernières compositions dans ce domaine, le cycle L’amour chante, op. 409 (1964), enregistré ici pour la première fois, mettent en musique des textes de huit poètes français. Milhaud écrivit en tout plus de trois cents mélodies pour voix et piano, indépendantes, par recueils ou par cycles, énorme production qui a eu les honneurs de très grands interprètes. Milhaud fut luimême l’accompagnateur des créations de bon nombre de ses mélodies de jeunesse (en cette qualité, il en enregistra une vingtaine, accompagnant également plusieurs mélodies de Satie pour le disque). En 1940, Aaron Copland écrivait, au sujet de la musique de Milhaud, que sa qualité première était de chanter. De fait, c’est l’éloquent lyrisme de Milhaud qui fit de lui un si talentueux auteur de mélodies, appliquant avec bonheur la doctrine d’André Gédalge, son maître au Conservatoire: “Il suffit d’écrire huit mesures qui puissent être chantées sans accompagnement”. Les plus belles mélodies de Milhaud, dont certaines figurent sur cet enregistrement, nous le montrent sous son meilleur jour et comptent parmi les chefs-d’oeuvre du XXè siècle dans ce domaine, tous compositeurs confondus.

Alissa, l’opus 9 de Milhaud, fut composé en 1913 et révisé en 1931. Un roman contient souvent des éléments autobiographiques. Lorsqu’il avait treize ans, André Gide, qui était épris de Madeleine, une cousine plus âgée, la trouva bouleversée d’apprendre que sa mère avait un amant. Il reprit cet épisode dans son bref roman La Porte étroite, écrit en 1909. Ce livre relate l’obsession d’Alissa pour son cousin Jérôme, obsession qui finit par lui aliéner ce jeune homme qu’elle désirait plus qu’aucun autre; lorsqu’elle comprend son erreur, il est déjà trop tard. Dans La Porte étroite, raconté du point de vue de Jérôme, le garçon tombe amoureux d’Alissa quand la mère de sa cousine s’enfuit avec son amant. Les cousins entendent un prêche à l’église le dimanche suivant qui s’appuie sur le passage du Sermon du Christ sur la Montagne : « Large est la porte et spacieux le chemin qui mènent à la perdition…étroite est la porte et resserré le chemin qui mènent à la vie. » En entendant ces paroles, Jérôme décide de vivre une existence de pureté pour être digne d’Alissa, et de passer par « la porte étroite » comme le préconisent le Christ et le prêtre. Alissa, quant à elle, en vient peu à peu à se persuader que l’amour que lui porte Jérôme ne fera que le souiller. A l’exemple de sa mère, Alissa est aussi un peu effrayée par son attirance sexuelle pour le jeune homme; elle refuse la demande en mariage de Jérôme, trouve des prétextes pour éviter de le voir et le détourne progressivement d’elle alors même qu’elle le désire ardemment. Jérôme ne saura jamais pourquoi leur amour s’est fané ainsi; l’esprit de sacrifice d’Alissa et ses véritables sentiments pour Jérôme ne seront révélés qu’à la fin du roman par des extraits de son journal intime.

Ce récit poignant eut une profonde influence sur Milhaud, qui en 1913 choisit des passages du roman et composa la première version d’Alissa. Il en joua la musique à Gide ; la réaction de l’auteur fut assez équivoque: il le remercia de lui avoir fait sentir que sa prose était si belle. Cette première version d’Alissa durait environ une heure. Dix-huit ans plus tard, ayant épousé sa propre cousine Madeleine, Milhaud reprit sa partition, la révisant et l’écourtant de façon substantielle: «…je récrivis la musique sans en altérer la prosodie, rendant simplement la ligne vocale plus mélodique; je ne modifiai les harmonies que pour éviter certains enchaînements qui dataient par trop et je soulignai avec plus de contrepoint les lignes de la parties de piano. Je tenais beaucoup à mon ancien style bien qu’en étant maintenant très éloigné. »

Ce passé était encore plus lointain en 1964, un demi-siècle après la composition d’Alissa et des Poèmes juifs ; Milhaud était alors devenu une figure internationale et son 70è anniversaire avait été fêté de toutes parts en septembre 1962. Toujours aussi prolifique, il honorait avec enthousiasme les nombreuses commandes qui lui étaient passées à l’époque. Il s’agissait, pour certaines d’entre elles, de compositions de grande envergure: sa Treizième Symphonie (qui devait être sa dernière); une oeuvre chorale (1963) avec pour texte l’encyclique encore récent du pape Jean XXIII Pacem in Terris ; un opéra en trois actes (1964–5) La Mère coupable (sur un livret réalisé par sa femme Madeleine d’après Beaumarchais); et Caroles (1963), des pièces pour choeur et ensembles d’instruments répartis à différents points de l’auditorium, sur des poèmes français et anglais de Charles d’Orléans écrits durant son incarcération. Milhaud composa également une Ouverture pour le Philharmonique de New York à l’occasion de l’inauguration du Lincoln Center, et en juillet 1964, à Aspen dans le Colorado, il écrivit son dernier recueil de mélodies, L’Amour chante op. 409, neuf pièces pour soprano et piano sur une commande de la cantatrice Alice Esty; celle-ci les créa au Lincoln Center le 22 avril 1965.

L’Amour chante doit être considéré moins comme un cycle que comme un recueil de chansons d’amour sur des textes de divers poètes dont le contenu métaphysique assure la cohésion. Il s’agit de l’une des plus belles des partitions tardives de Milhaud. Sa manière est ici devenue plus elliptique, si finement ouvrée et subtilement dosée que la moindre inattention peut en détruire les infimes nuances. En cela, son art marie l’expressionnisme et l’impressionnisme français, le geste, celui du ‘roman dans un soupir’, transmué en un style d’une concentration symptomatique.

L’Amour chante est unifié de manière soit mélodique, soit harmonique, par de petites cellules, souvent de simples secondes, septièmes et neuvièmes, embryons d’idées à partir desquels se développent les mélodies complètes, et en fin de compte l’ensemble du recueil. Avec une telle approche, l’écriture pianistique de Milhaud pose des difficultés à l’accompagnateur, mais la technique du compositeur correspondait admirablement à son propre jeu, qui était remarquable, notamment de par sa capacité de créer l’atmosphère idéale pour le texte, qui dénote à la fois le mélodiste de talent et une touche essentiellement française.

Chacune des huit mélodies des Poèmes juifs op. 34 (1916) fut dédiée soit à un ami ou un parent juif, soit à leur mémoire. On a avancé l’idée que Milhaud s’était réfugié dans les traditions de sa race face aux horreurs toujours plus insoutenables de la Première Guerre mondiale. Son ami Léo Latil, auteur des textes de ses mélodies de l’Op. 2 et de pièces ultérieures, était mort au combat en septembre 1915. Le Quatuor à cordes n° 3 op. 32 de Milhaud, écrit à sa mémoire et demeuré inédit pendant quarante ans, met en musique un texte pour soprano et quatuor tiré du journal de Latil (le Quatuor n° 2 de Schönberg, également avec voix de soprano, était alors inconnu de Milhaud). L’ouvrage suivant du compositeur, la Sonate pour piano n° 1, dégage une grande puissance émotionnelle et contient de nombreuses dissonances ; les Poèmes juifs, dont Milhaud découvrit par hasard les textes anonymes dans une revue, sont pleins d’empathie et de compassion. Du point de vue technique, la récente évolution de Milhaud vers la polytonalité est ici manifeste, mais employée très différemment de la manière des Choéphores de 1915. Les raffinements polytonaux de ce cycle se font discrets, impressionnistes, dévoilant ce que le compositeur défendait comme le caractère “plus tendre et subtil” des accords polytonaux. Toutefois, ainsi qu’il le soutenait aussi, l’essence de cette musique—la ligne mélodique—demeurait, et son usage de la polytonalité s’insère dans le cadre rigoureux de l’harmonie diatonique. D’autres techniques plus simples sont employées: la partie de piano des Poèmes juifs est essentiellement un ostinato, principalement à la main gauche avec la droite dans une autre tonalité. La ligne vocale, tissée entre les tonalités est, pour reprendre l’expression de Milhaud, “l’élément essentiel de la musique”. Pourtant, ces mélodies d’un charme immédiat invoquent un univers sonore fascinant et singulier dont le caractère rappelle des oeuvres de la maturité de Fauré ou de Debussy, tout en demeurant des inspirations originales sans rapport avec les inflexions de la musique juive ‘traditionnelle’. Il s’agit bien de mélodies ‘sur des poèmes juifs’, et non pas de ‘mélodies juives’.

Ces trois groupes de mélodies du même compositeur mais répartis sur une période de cinquante ans sont très différents du point de vue de leur exécution: Poèmes juifs est un cycle de mélodies à part entière, unifié par le texte et par l’individualité naissante du compositeur; Alissa, qui est sans doute le chef-d’oeuvre de Milhaud dans ce domaine, tiendrait plutôt de la cantate, le Prélude pour piano seul (qui vient commenter la psychologie des protagonistes) intervenant à point nommé et renforçant la cohésion de l’ensemble. Dans L’Amour chante, Milhaud revient à l’un des sujets qui l’avaient toujours préoccupé—les facettes de l’amour—et pour lequel son inépuisable source d’inspiration était son attachement profond et inaltérable pour sa femme Madeleine, exprimé avec la grâce et la ferveur d’un troubadour provençal du XXè siècle.


Robert Matthew-Walker
Traduction française de David Ylla-Somers


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