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8.572345 - WIDOR, C.-M.: Chansons de Mer / La nuit / Nuit mysterieuse (Bundy, Filsell)
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Charles-Marie Widor (1843–1937)
Mélodies

 

La musique, comme l’architecture, vit de symétrie et de rappels.
L’art est fait de volonté, d’affirmation, de logique. Widor

Charles-Marie Widor, qui fut l’organiste le plus en vue de son époque, était un esthète par excellence, et c’est largement à lui que l’on doit la tradition moderne de l’orgue français, même s’il fut un compositeur prolifique dans de nombreux domaines. Ses symphonies pour orgue sont célèbres, sa musique de chambre l’est moins, quant à ses opéras, ses symphonies orchestrales, ses concertos et ses mélodies, ils ont sombré dans un oubli presque total. Il était né à Lyon, mais comme sa famille avait quelques racines hongroises et qu’il avait surtout étudié avec Lemmens à Bruxelles plutôt qu’au Conservatoire de Paris, le monde musical le considérait comme un étranger, voire un intrus. Même les responsables de Saint-Sulpice ne devaient le nommer qu’organiste provisoire—et il le demeura pendant 64 ans. Son talent précoce et son indépendance suscitèrent la jalousie et la suspicion de ses contemporains, et alors qu’un artiste créateur qui se respecte ne devrait pas céder au sectarisme, dans la capitale française du XIXe siècle où les coteries étaient légion, on se méfiait de lui et on finit par l’ignorer du tout au tout. Néanmoins, il joua, il dirigea, il effectua des tournées, mais surtout, il composa dans pratiquement tous les genres possibles, souvent trop précipitamment pour être publié. D’ailleurs, en 1902, une revue satyrique alla même jusqu’à écrire que Widor ne s’arrêtait jamais!

La mélodie constituait une part importante de sa production, c’est lui, avant tous ses contemporains, qui l’établit comme un genre artistique sérieux. Il en composa près d’une centaine, à peine moins que celui qui fut un temps son petit organiste, Gabriel Fauré, mais Widor n’était pas un miniaturiste-né, concevant y compris la plus petite de ses compositions dans un moule ‘symphonique’. Le cycle de mélodies Soirs d’été op. 63 (1889), sur des textes de Paul Bourget (cousin du compositeur), fut la première œuvre de cette nature écrite depuis Les Nuits d’été de Berlioz(1841)—la similarité de leurs titres n’étant pas une coïncidence—et peut, pour d’autres raisons, être considérée comme la première œuvre véritablement française dans ce domaine. Les vers de Bourget furent à nouveau utilisés dans la sélection qui constituait la base du second cycle de mélodies de Widor, ses Chansons de mer op.75 (1902). La mer est ici employée comme un concept allégorique faisant lien—son flux et son reflux constants, qui rend toutes choses transitoires, reflète les divers états toujours changeants de l’existence humaine. Les mélodies de ce cycle sont arrangées avec une grande habileté pour former une structure cohésive—presque symphonique—, et démontrent une grande maîtrise de la tension dramatique, qui équilibre désir ardent, tendre pathos et soulagement serein. Quatre des quatorze mélodies qui forment ce cycle sont nettement plus substantielles que les autres : La Mer, Petite couleuvre, Nuages et Repos éternel, respectivement dans les tonalités d’ut mineur, la bémol majeur, sol mineur et ut mineur/majeur. Widor avait toujours considéré que la structure d’une œuvre était aussi importante que l’inspiration qui l’habitait. Même ses pièces moins imaginatives sont bien construites et un commentateur fit remarquer que même en qualité de critique musical, ses articles avaient «des proportions aussi calculées que dans un temple grec.» Pourtant, sa musique n’est ni sèche, ni académique : elle est tour à tour passionnée, désespérée, amoureuse et stoïque. D’une manière ou d’une autre, ces quatre mélodies traitent toutes d’évasion : La Mer... et Nuages expriment le désir inassouvi d’être emmené très loin—que ce soit par les vagues ou par le vent—vers un monde meilleur; Petite Couleuvre est un étrange dialogue décrivant une quête futile pour retrouver une amoureuse perfide; le protagoniste finit par décider d’attendre dans la tombe qu’elle vienne le rejoindre. La toute dernière mélodie, Repos éternel, est une acceptation résignée de la vie et de la mortalité, mais sa beauté est positive et dénuée de tout sentimentalisme et de tout pathos. Son thème final, commençant sur les mots ‘Pour charmer le repos éternel’, allait être ré-utilisé près de 25 ans plus tard dans le finale de la Suite latine op. 86 (1927), et même alors, son utilisation serait tout sauf élégiaque.

Les mélodies restantes sont soit purement lyriques, soit tiennent quasiment du récitatif. Ces dernières constituent l’évolution de mélodies similaires tirées des Soirs d’Eté et d’ailleurs, mais là où il y avait des mélodies brèves et épisodiques de nature déclamatoire se trouvent désormais de longues mélodies apparentées à des ariosos, tenant presque de l’improvisation et déployant des émotions conflictuelles et calmement rhétoriques. Elles sont toutes d’une grande ampleur, à la fois par leur ligne mélodique et par leurs harmonies, incarnant souvent le texte d’une manière souvent très inattendue, parfois dynamiques, parfois complètement intemporelles, et s’achevant même à une occasion dans la ‘mauvaise’ tonalité. L’ensemble du cycle se termine par un nocturne élégiaque qui culmine dans un cri d’extase au lieu de la douleur à laquelle on pouvait s’attendre. La musique s’éteint, se concluant tendrement et doucement dans les registres graves de la voix et du piano, avec un air de résignation stoïque—le travail d’une vie achevé et accompli. En 1902, Widor approchait de son soixantième anniversaire : comment aurait-il pu savoir qu’il allait vivre encore 35 ans?

Les autres mélodies sont celles qui ne parurent dans aucun recueil (ou de manière erratique) ou demeurent inédites. Elles sont intéressantes, car elles illustrent une maturation du style de Widor dans des directions différentes. Certaines d’entre elles sont délicieusement chromatiques ou étrangement rhétoriques, tandis que d’autres exploitent plus avant la forme quasi-récitatif/arioso décrite plus haut. La Nuit (1896), à nouveau sur des vers de Paul Bourget, est tout simplement une très belle mélodie; toutefois, à cette simplicité s’ajoutent plusieurs traits intéressants, tels qu’un accompagnement morcelé et l’emploi cohésif d’un dessin descendant. La section centrale donne presque l’impression d’être une improvisation tant son rythme et sa mise en musique des paroles sont libres; elle contient également certains des passages musicaux à la beauté la plus envoûtante. Curieusement, elle s’achève de façon assez détachée, sur une simple cadence parfaite. Le style de Tristesse infinie (1907), également sur des vers de Bourget, est fort différent : son introduction emploie des extrêmes de progression harmonique, si bien que le morceau semble presque atonal. La première partie de la mélodie est un récitatif où la voix chante en discordance sur l’accompagnement de piano tout simple, par octaves. La section principale est plus lyrique, mais on rencontre de nouvelles dissonances entre la voix et le piano. Cette brève mélodie s’achève sur d’âpres accords répétés, conclue par un dernier sursaut menaçant de seconde inversion. Nuit mystérieuse parut dans Les Frissons, recueil de 22 mélodies publié en 1905 et contenant les ouvrages de nombreux compositeurs, chacun mettant en musique des vers de Paul Gravollet. Cette mélodie exploite elle aussi le schéma récitatif/arioso, même si sa base mélodique est bien plus solide. Les différentes sections brèves explorent divers thèmes et tonalités, et un motif d’appel de cor se manifeste fréquemment.

Fait étonnant, Dormez, Mèlité est demeurée sous forme manuscrite; il s’agit pourtant de l’une des toutes meilleures mélodies de Widor. Composée en 1916, elle montre sans doute à quel point Widor s’était laissé dépasser, car rares sont ses compositions ultérieures qui furent publiées—bien sûr, la guerre ne fit sûrement qu’aggraver les choses. Il ne devait pas avoir atteint 73 ans à l’époque, mais cette mélodie est étonnamment fraîche et touchante. C’est un morceau durchkomponiert et on y trouve les habituelles surprises harmoniques pour accompagner la ligne mélodique délicate et gracieuse. Oublieras-tu que d’heures douces (Bourget, une fois encore), n’est hélas pas datée mais contient toutes les marques du style tardif de Widor : harmonie intensément chromatique, très belle ligne vocale et conclusion quasi-opératique.

Widor devait remettre son travail sur le métier jusqu’à son dernier souffle, modifiant une note ici, un accord là, et en 1934, il déclarait: «Maintenant je révise un peu toute mon œuvre, je retouche, quelque chose comme un inventaire ou un testament.» Il se livrait souvent à ces révisions parce qu’il avait hâte de voir ses morceaux publiés et exécutés, et rares sont ses mélodies qui demeurent intactes. De fait, certaines d’entre elles furent entièrement réécrites, souvent à plusieurs reprises, et d’autres le furent partiellement, mais la plupart subirent des modifications moins importantes. Mais cela devrait rien enlever à la valeur d’une œuvre considérable qui n’est pas seulement originale et innovante, mais aussi pleine de subtilité harmonique et d’inventivité mélodique, et qui surtout recèle des trésors de beauté et de sensibilité.


Michael Bundy
Version française: David Ylla-Somers


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