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8.572346 - VIERNE, L.: Poemes de l'amour / Psyche / La ballade du desespere (Bundy, Filsell)
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Louis Vierne (1870–1937)
Le poème de l’amour • Psyché • La ballade du désespéré

 

L’existence romantique et tragique de Louis Vierne, protégé de Widor et organiste de la cathédrale de Notre Dame de Paris de 1900 jusqu’à son décès, a souvent été relatée. En réalité, elle fut plus tragique que romantique, car ses amours furent continuellement contrariées—par la mort ou la trahison—et il semblait condamné à demeurer toute sa vie « irrémédiablement seul ». Après les années de solitude passées à l’Ecole des Aveugles, son union de courte durée, son grand attachement artistique et amical avec plusieurs de ses élèves, son importante relation avec son frère cadet René, qui fut son chaperon (presque son garde du corps) et son ami, son lien étroit avec ses parents—qui connurent tous deux des fins douloureuses, l’un d’un cancer, l’autre de septicémie—et ses mentors, toutes ces attaches furent marquées par la mort. Bon nombre de ses amis perdirent la vie au cours de la Grande Guerre, ainsi que ses deux frères et son fils adolescent (il avait perdu un autre fils encore enfant) et ses amies femmes prirent progressivement leurs distances. Dans les ténèbres de sa cécité, il mena dès lors une existence de souffrances et d’angoisses constamment renouvelées, et pourtant il ne sombra jamais dans le désespoir. C’est à travers sa musique, et surtout ses mélodies, qu’il chercha à décanter et tempérer ses émotions. Lorsque l’on examine sa production musicale, il ne faut pas sous-estimer l’importance des événements temporels: le compositeur parlait d’une période de sa vie comme de ses « années infernales ». Les mélodies constituent un pan bien à part de son oeuvre, reflétant son univers, dans toute sa beauté et toute sa douleur, avec une grande cohérence. Elles devaient figurer au nombre de ses toutes premières compositions, mais aussi des dernières. Ses mélodies peuvent être à la fois merveilleusement lyriques et atrocement torturées; en dépit d’une apparente aisance compositionnelle, leur insondable complexité harmonique et leurs paroxysmes de tessiture suscitent des moments de grande angoisse (à laquelle des passages d’une étonnante simplicité viennent apporter un contraste délibéré) et de fureur élémentaire. Il ne faut jamais oublier qu’à cause de son handicap (et nonobstant l’aide de tel ou tel copiste), l’effort physique et mental requis pour composer de telles pages devait être énorme et demander un processus long et douloureux.

Le cycle Le poème de l’amour brode une vaine tapisserie de l’existence, mais le fait avec beaucoup de lyrisme. On l’a comparé au Dichterliebe de Schumann mais, si sa progression émotionnelle est similaire, en revanche il n’aboutit pas sur une consolation réparatrice. Ce cycle s’achève par la description d’une rage impuissante: des mères de marins qui ont perdu leurs fils en mer jettent des pierres dans les vagues pour en tirer une futile vengeance. Le texte est fondé sur les quatre saisons du calendrier napoléonien—Floréal, Thermidor, Brumaire et Nivôse. Une année aussi allégorique ne pourrait-elle pas démarrer dans l’optimisme et décliner progressivement ? Vierne est loin de faire ce choix, car dès le début de ce cycle censé résumer son attitude par rapport à l’amour—un amour méprisé, bafoué et trahi—se fait jour une étrange sensation, comme un mauvais pressentiment, et des ombres noires se forment déjà. Malgré cette appréhension, certains passages rayonnent, un délicat filigrane apporte son contraste à la dense harmonie, mais en l’absence des ombres, toute joie ne peut être appréciée que « là-bas ».

Thermidor poursuit sur la lancée de ces réflexions douces-amères; les premières ombres commencent à s’amonceler sous forme de nuages noirs. Trois des quatre mélodies s’épanchent avec une passion débordante, révélant l’obsession autant que l’adoration. Brumaire—la ‘saison des brumes‘—apporte d’autres peines. L’austère ennui initial est brisé par la description de la réunion des sorcières, la cruauté et le désespoir rendant l’Air retrouvé qui suit encore plus poignant. La perte de l’amour est renforcée par l’infinie fureur du Le bateau noir, dont le tumultueux accompagnement est typique de Vierne. Nivôse débute dans un engourdissement glacé; la vie et l’amour se sont enfuis et il ne reste qu’une terre déserte et désolée. Puis c’est le caractéristique Souvenir, dont les harmonies lentes et denses créent une mélodie nostalgique et étouffante. La sombre dépression d’Angoisse, pleine d’harmonies et de rythmes menaçants, se traîne avec le poids du monde sur les épaules. Sombres plaisirs clôt ce sombre cycle dans un faste de fanfares désespérées et de soudains éclats, s’achevant par un bref grognement de haine.

Ce cycle résume-t-il réellement le point de vue de Vierne sur la vie et l’amour ? Il contient les importants éléments que sont le rejet, le désespoir et la mortalité, pourtant ceuxci semblaient être présents depuis la toute première mélodie, qui soulignait déjà leur implacabilité. Malgré des moments de ravissement et d’ardeur, on éprouve une envahissante sensation de malaise et le sentiment d’un déclin inévitable, irréversible: le fait que le cycle se termine par une description de la futilité humaine confrontée aux implacables forces de la nature vient renforcer un tableau déjà navrant.

Les deux poèmes symphoniques représentent les deux extrêmes chronologiques des oeuvres publiées de Vierne dans ce domaine; la Ballade fut son ultime mélodie, et d’ailleurs il la considérait comme sa toute dernière composition, car il ajouta sur le manuscrit « Op. 61 et ?dernier? ». Vierne trouvait qu’en termes de volume, de percussion et de coloris, le piano constituait un accompagnement à l’expressivité limitée. Certaines de ses premières mélodies avaient été orchestrées, et cinq de ses six cycles étaient destinés à l’être aussi. Les caractères de ces deux oeuvres ne sauraient être plus différents; toutes deux traitent de questions et de réponses, et toutes deux parviennent à une conclusion inattendue qui, étant donnée l’attitude de Vierne par rapport à la vie et à l’amour, représente simplement deux facettes différentes de la même réponse. Dans la Ballade, le poète (et donc le compositeur) a été éconduit et l’amertume qu’il en ressent ne peut être rachetée que par l’oubli; dans le cas de Psyché, la réponse est plus optimiste. Cette page commence de manière entrecoupée, avec des harmonies d’une intéressante sensualité, alors que le « papillon d’amour » entre dans la chambre du poète; une longue et sinueuse mélodie se développe. Avec une passion grandissante, le poète interroge la Muse sur le sens de la vie, et la musique enfle d’une manière toute romantique. Elle retombe après plusieurs points culminants, avec une reprise du matériau d’ouverture, s’achevant de façon sublime lorsque la Muse s’exprime pour la première fois, répondant à toutes les questions du poète: « C’est le baiser ».

La ballade du désespéré est un morceau beaucoup plus psychologique. Comme dans toutes ses oeuvres les plus profondément personnelles, Vierne a ajouté une épigraphe à son manuscrit. Alors que le compositeur citait généralement Verlaine, l’auteur de ces vers est inconnu.

Voici ma tâche terminée…
Mon long et patient effort Enclôt mon âpre destinée
Dans un suprême chant de mort…

La ballade est un dialogue. Un inconnu frappe à la porte d’une maison isolée et demande l’hospitalité, mais on refuse de le laisser entrer tant qu’il n’aura pas donné son nom. Le texte n’a guère d’importance, sauf qu’il est un reflet du parcours de Vierne. L’inconnu offre la richesse, l’amour et le pouvoir, mais à chaque fois, on le repousse; ces vaines possessions ont déjà été acquises et perdues. Enfin, l’inconnu révèle son identité—c’est la Mort—et décrit les horreurs à venir. Fait remarquable, bien loin d’être effrayée, la réaction qu’il suscite est plutôt tendre, aimante et d’une exquise musicalité. Non seulement l’inconnu recevra l’hospitalité, mais sa seule rétribution sera: «…Dans tes bras tu m’emporteras…» On notera l’utilisation d’un tutoiement très intime. C’est le cri passionné d’un amant désespéré, qui sait que désormais, la seule étreinte sensuelle qu’il connaîtra sera celle des bras de la mort. C’était cette tendre libération à laquelle Vierne aspirait, la seule qui était encore possible pour lui. Composition particulièrement extraordinaire même lorsqu’elle est prise au pied de la lettre, elle l’est d’autant plus si on la considère à travers le prisme de la vie et de la situation de Vierne. Par la suite, elle devait être orchestrée par son élève, Maurice Duruflé, «…sous la direction du compositeur…»

Quoi que l’on puisse penser de la tragique existence de Vierne et de son influence sur sa musique, on ne peut nier qu’il demeura fidèle à ses propres principes musicaux et artistiques tout en menant des expériences sur les formes et les harmonies. Il ne renia jamais les enseignements de ses deux mentors, Franck et Widor, même s’il lui arriva de les pousser jusqu’à leurs limites les plus extrêmes. Chez lui, l’expression de la souffrance et du chagrin débouche toujours sur des pages d’une grande beauté: « Mon idéal artistique, que je croyais susceptible de rendre les hommes meilleurs, par la traduction du sentiment d’amour universel. »


Michael Bundy
Version française: David Ylla-Somers


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