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8.572436-37 - MESSIAEN, O.: Livre du Saint Sacrement (P. Jacobs)
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Olivier Messiaen (1908–1992)
Livre du Saint Sacrement

 

Musicien prodigieusement doué dès son plus jeune âge, Olivier Messiaen fut l’un des compositeurs les plus originaux du XXe siècle, et son langage compositionnel intensément individuel défie toute classification ou généralisation stylistique que ce soit. Né en Avignon, de Pierre Messiaen, un professeur d’anglais, et de l’épouse de celui-ci, la poétesse Cécile Sauvage, Olivier fut un enfant précoce qui dès huit ans lisait Shakespeare et étudiait les opéras de Mozart et de Wagner. Il intégra le Conservatoire de Paris à dix ans, étudiant avec des sommités telles que Charles-Marie Widor, Paul Dukas et Marcel Dupré. Lorsqu’il sortit du Conservatoire en 1931, Messiaen avait obtenu les premiers prix de contrepoint et fugue, d’accompagnement au piano, d’histoire de la musique, d’orgue et improvisation, et de composition.

Pendant les premières années de la Deuxième Guerre mondiale, Messiaen fut auxiliaire médical. Fait prisonnier en mai 1940, il passa l’année suivante au Stalag VIII-A, un camp de prisonniers de Görlitz. C’est là qu’il composa son Quatuor pour la fin du temps, l’une de ses oeuvres les plus célèbres dont la vaste popularité ne s’est jamais démentie. Libéré en 1941, il fut nommé professeur d’harmonie au Conservatoire de Paris, et en cette qualité, il exerça une profonde influence sur bon nombre des compositeurs les plus importants du milieu du XXe siècle, comme Karlheinz Stockhausen, Pierre Boulez et Iannis Xenakis.

Bien que la réputation et le succès de Messiaen soient allés croissant à la fin des années 1940 et pendant les années 1950, sa vie privée fut assombrie par le lent déclin psychique de sa femme, Claire Delbos, qui fut internée en 1953 et s’éteignit en 1959. Ses compositions de cette période témoignent d’un intérêt grandissant pour les techniques de l’avant-garde et une fascination pour les formes extrêmement longues, ce qu’illustrent les Vingt regards sur l’enfant Jésus (1944) et la Turangalîla-Symphonie (1946–48). C’est aussi à la fin des années 1950 que Messiaen se découvrit une passion pour les chants d’oiseaux, passion qui ne le quitta plus et culmina avec le Catalogue d’oiseaux en sept livres (1956–58).

Messiaen passa les dernières années de sa vie à voyager, à enseigner, à collaborer avec d’autres musiciens et à composer. Parmi ses oeuvres importantes des années 1960, 1970 et 1980 figurent La Transfiguration de Notre Seigneur Jésus-Christ (1965–69), Des canyons aux étoiles…(1971–74), l’opéra Saint-François d’Assise (1975–1983) et le Livre du Saint-Sacrement.

Messiaen était profondément croyant, et ses convictions catholiques et son intérêt pour le mysticisme l’isolèrent de bon nombre de ses contemporains et contribuent à expliquer sa vive et durable prédilection pour l’orgue. Ses pièces pour cet instrument constituent un élément essentiel de sa production, et une pierre angulaire du répertoire moderne de cet instrument. Messiaen le découvrit vraiment peu après s’être inscrit dans la classe de Dupré, et ses affinités pour la palette de coloris sonores pratiquement inépuisable de l’orgue se manifestèrent d’emblée. En 1931, il fut nommé organiste de l’Église de la Sainte-Trinité de Paris, poste qu’il occupa pendant plus de soixante ans. La plupart de ses oeuvres pour orgue en plusieurs mouvements furent composées pendant les années 1930 et 1940. Il n’écrivit que quatre morceaux après 1952, dont deux grands cycles de l’envergure de ses premières pièces. Les Méditations sur le mystère de la Sainte Trinité (1969) introduisirent une nouvelle technique compositionnelle: le “langage communicable”, système où une note spécifique (à une octave et avec une durée déterminées) est assignée à chaque lettre de l’alphabet, permettant à Messiaen d’« écrire » des mots ou des phrases dans sa musique.

Le Livre du Saint-Sacrement (1984) est le dernier ouvrage de Messiaen pour l’orgue, et c’est aussi le plus long. S’il s’agissait officiellement d’honorer une commande de Ray Ferguson pour la convention 1986 de la Guilde américaine des Organistes (AGO) tenue à Detroit dans le Michigan, la genèse de cette oeuvre remonte en fait à 1980, lorsque, en pleine composition de son Saint-François, Messiaen avait projeté d’écrire une série de brèves études pour orgue.1 Vers 1981, ce concept évolua et devint un cycle thématique fondé sur le Sacrement de la Communion, la version finale de l’ouvrage comprenant dix-huit mouvements (dont beaucoup s’appuient sur des enregistrements de ses improvisations) disposés en trois groupes thématiques. Les mouvements 1 à 4 représentent des actes d’adoration avant la Communion, les mouvements 5 à 11 dépeignent des événements de la vie du Christ, et les mouvements 12 à 18 méditent sur des aspects spécifiques au Sacrement.

La musique de Messiaen est fondée sur plusieurs éléments principaux: ses “modes à transposition limitée” (des gammes comptant moins de douze transpositions uniques), des rythmes symétriques et irrationnels, des chants d’oiseaux et un profond engagement envers la foi catholique. Outre le “langage communicable”, tous ces éléments sont présents dans le Livre du Saint Sacrement. Comme dans beaucoup des autres oeuvres du compositeur, chaque mouvement a pour préface un verset de la Bible ou la citations d’une autre source littéraire religieuse (Saint Thomas d’Aquin, Bonaventure, etc.) qui contribuent à clarifier les titres et à éclairer les thèmes.

Adoro te (Je t’adore) est une lente texture homophonique aux harmonies très denses. La Source de Vie présente une mélodie et une texture d’accompagnement qui emploient un jeu soliste typique de Messiaen. Le Dieu caché débute par une citation monophonique et la variation d’un plain-chant de la Communion, suivies de divers chants d’oiseaux. Acte de Foi est une pièce énergique faisant presque appel à un tutti qui illustre le penchant de Messiaen pour la juxtaposition de différentes textures.

La première pièce du groupe retraçant la vie de Christ repose sur le plain-chant de Noël dont elle emprunte le titre: Puer natus est nobis (Un enfant nous est né). Une fois encore, Messiaen juxtapose de simples énonciations de la mélodie de plain-chant, leur superposant des variations d’une grande densité harmonique, le motif initial du plainchant (sol–ré–ré) servant de geste récurrent. La manne et le Pain de Vie fait non seulement référence au Christ comme le pain de la vie, mais au pain du ciel envoyé aux Hébreux errant dans le désert, tel que le raconte le chapitre 16 de l’Exode. L’imagerie est ici particulièrement frappante: un paysage musical dépouillé, plein de jeux stridents, de chants d’oiseaux des terres arides, de vents du désert, et même une représentation du pain tombant du ciel. C’est dans Les ressuscités et la lumière de Vie que le “langage communicable” est utilisé pour la première fois dans l’ouvrage. Le mouvement commence et s’achève en épelant en musique le mot RESURRECTION sur un tutti. Institution de l’Eucharistie est une méditation introspective sur l’un des grands mystères de l’Eglise. Les ténèbres dépeint trois événements liés à la Crucifixion avec une impressionnante intensité. Les cellules de notes initiales représentent l’arrestation de Jésus, les motifs lentement ascendants de la deuxième section, qui vont en s’intensifiant, représentent la Crucifixion, et la ligne soliste pleine de mélancolie représente la mort du Christ, culminant avec le grondement d’un noyau de treize notes sur les jeux les plus graves de l’orgue. La Résurrection du Christ illustre son sujet avec de puissantes harmonies continuellement ascendantes. L’apparition du Christ ressuscité à Marie-Madeleine est une longue pièce à programme, contenant des annotations narratives, des thèmes trinitaires empruntés aux Méditations de 1969, des chants d’oiseaux et du langage communicable (Votre père, Votre Dieu, Apocalypse).

La section finale de l’ouvrage débute sur la question centrale de la Communion: La Transsubstantiation, qui utilise les chants d’oiseaux et un fragment du plain-chant Puer natus est nobis entendu précédemment. Les deux murailles d’eau fait la corrélation entre les eaux de la Mer Rouge qui se séparent (Exode 14) et le pain qui est rompu. Prière avant la communion fait contraster des citations de plain-chant et des harmonies introspectives. La joie de la grâce est un élan exubérant principalement composé de chants d’oiseaux, tandis que la Prière après la communion rappelle La Source de Vie. La Présence multipliée est un morceau puissant constitué de brillantes harmonies et d’un canon récurrent. L’ouvrage se conclut par une sorte de toccata, Offrande et Alléluia final, avec des figures virtuoses répétées et un passage en langage communicable, La Joie.


David Crean
Traduction française de David Ylla-Somers

 

¹ Peter Hill et Nigel Simeone, Messiaen (New Haven: Yale University Press, 2005), 330.
² Hill et Simeone, 350.


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