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8.572773 - EL-KHOURY, B.: Violin Concerto No. 1 / Horn Concerto / Clarinet Concerto (Nemtanu, Guerrier, Messina, Masur, J.-C. Casadesus, Elts)
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Bechara El-Khoury (né 1957)
Premier Concerto pour violon • Concerto pour cor • Concerto pour clarinette

 

La création artistique de Bechara El-Khoury est avant tout l’expression d’un poète humaniste chez qui lyrisme et drame coexistent. Poète, le compositeur l’est à coup sûr. Dès sa jeunesse, il publia au Liban plusieurs recueils de poésies.

Souvent inspirée par la nature, sa musique invite à la méditation, à la mémoire ou au rêve. Les titres de ses oeuvres évoquent plus une atmosphère qu’un contenu programmatique. Si certains se réfèrent directement aux phénomènes naturels comme ses récents Orages pour orchestre (2013), d’autres se rapportent à des images aux résonances oniriques (Harmonies crépusculaires, Colline de l’étrange, Le Vin des nuages, Les Fleuves engloutis). Ses concertos The Dark Mountain et Autumn Pictures se souviennent plus précisément de la nature de son Liban natal.

Mais ces visions poétiques sont toujours reliées à la condition humaine dans sa solitude contemplative et sa trajectoire dramatique. C’est pourquoi l’actualité ou l’Histoire viennent souvent stimuler son inspiration : la première guerre libanaise (Le Liban en flammes, Requiem, Symphonie), le 11/09/01 (New York Tears and Hope) ou la Shoah (War Concerto) et témoignent des sentiments du compositeur face à ces tragédies de l’humanité.

Les trois concertos présentés ici partagent une parenté stylistique tant dans la conception expressive générale que dans certains matériaux utilisés. Comme toujours chez le compositeur, le sentiment poétique précède la conception architecturale. Il en résulte une prédilection pour une forme narrative d’essence rapsodique qui épouse plus les mouvements de la conscience subjective qu’une construction géométrique préalable.

Le Premier Concerto pour violon Aux frontières de nulle part (1999–2002) est une commande du Ministère Libanais de la Culture et du IXe Sommet de la Francophonie. L’architecture, en trois mouvements enchaînés, présente de manière inhabituelle en seconde position, une cadenza virtuose dédiée à l’instrument soliste. Cette oeuvre est unifiée par un motif fondé sur une figure ascendante de secondes, à la structure symétrique (deux secondes mineures encadrent une seconde majeure), la structure d’intervalles initiale du deuxième mode à transpositions limitées de Messiaen.

Dans son introduction statique et mystérieuse, fortement polarisée, colorée de touches harmoniques aux subtiles alliances de timbres, passent les célèbres quintes ouvrant le Concerto « À la mémoire d’un ange » de Berg, allusion délibérée en hommage à une oeuvre et un compositeur très admirés. La musique s’anime un peu. Commence alors l’exposé du thème principal, une ample phrase lyrique au violon accompagnée par le rythme iambique (brève-longue) des cordes. L’orchestre introduit un brusque contraste dynamique. La musique prend alors un aspect dramatique : glissandi des cors, comme des appels auxquels répondent les trompettes, traits rageurs aux cordes, chocs de la percussion ou rythmes crépitants aux cuivres parfois colorés de bois. La rentrée du violon plus lente ramène brièvement le thème principal dans une brève transition poétique. Un nouvel épisode rapide introduit au violon le second thème, fondé sur le motif unificateur. Le discours s’apaise avant un passage mystérieux en arpèges mineurs teintés de célesta, aux harmonies irréelles. L’atmosphère lyrique et rêveuse prédomine dans la conclusion.

La cadence médiane a la double fonction de mettre en valeur le soliste et de développer les matériaux exposés dans la première partie, particulièrement le thème principal. La fragmentation rend presque toutes les figures méconnaissables, avec des accents fugitivement orientalisants et une allusion aux quintes bergiennes.

Trois sortes d’expressions sonores caractéristiques s’opposent dans le final : une musique très rapide, en mouvements perpétuels de doubles-croches, fondée sur le motif unificateur et ses diverses métamorphoses ; des éclats massifs des cuivres en valeurs longues dans lesquels on reconnaît souvent le motif unificateur en augmentation ; des élans lyriques au tempo élargi, principalement aux cordes et cors.

À propos de son Concerto pour cor et orchestre « The Dark Mountain » composé en 2007–2008, une commande de Radio France, le compositeur a déclaré : c’« est une succession d’images fugitives de plusieurs longues promenades dans les hautes montagnes libanaises pendant mon enfance. Montagnes enneigées ou vertes, montagnes arides, obscures, sombres et silencieuses. Mais surtout, les montagnes dans la nuit, dans mon imagination d’adulte, où ces lieux magiques à travers la planète dominent le monde, avoisinent le ciel et se fondent dans le brouillard et l’espace… »

Œuvre puissante et sombre, ce Concerto combine la force symbolisant la nature à des touches poétiques délicates témoignant de la fragile présence humaine.

Le premier mouvement débute aux cordes sur des trémolos inquiétants, avec le thème principal exposé au cor, dominé par les quartes justes et augmentées. Un épisode mystérieux (cordes, harpe, piano et célesta) s’installe un instant avant un retour des trémolos supportant un thème secondaire aux cuivres en harmonies parallèles. Suit, au cor, une musique plus calme et plus douce subrepticement accompagnée par le rythme iambique lancinant des cordes. Un brusque contraste aux accents dramatiques à l’orchestre, laisse place à un libre développement des divers matériaux, ponctué d’élans lyriques. La musique agitée atteint son point culminant avant la cadenza, qui confirme l’inspiration montagnarde, avec ses effets d’espace, de silences et d’échos. L’épilogue apaisé commence aux cuivres de manière sereine et majestueuse.

Le second mouvement, étrange et mystérieux, pourrait presque se résumer à une ligne mélodique, sorte de promenade solitaire du cor, qui travaille des matériaux provenant du thème principal, dans un décor harmonique confié à l’orchestre.

Le Final, tantôt dramatique tantôt poétique, retrouve les puissantes oppositions expressives du premier mouvement. Il s’ouvre avec des accords massifs où passe brièvement aux violons un motif ascendant de doubles-croches. Un court motif chromatique au cor avec une désinence en glissando, signale le retour du thème initial du concerto, sur un accompagnement léger des cordes, en accords répétés. La musique massive revient brièvement avant un long moment lyrique du soliste, soutenu par un ostinato rythmique des cordes. Le motif en doubles-croches des violons conclu par la figure chromatique avec glissando du cor, précède alors un passage plein de délicatesse, en arpèges aux bois accompagnés par le piano, le célesta et la harpe, qui ouvre à l’orchestre sur un long développement. La véhémente coda est essentiellement rythmique.

Autumn Pictures, Concerto pour clarinette et orchestre composé en 2009–2010, co-commande de Musique nouvelle en Liberté-Ville de Paris et de Buffet Crampon, « est—selon le compositeur—une musique imaginaire et non pas descriptive en dépit de son titre. Ce sont plutôt des images, fruits de l’imagination et de la mémoire. Des impressions et des souvenirs où les couleurs poétiques s’enchaînent et disparaissent, tel un nuage d’automne, dans un voyage à travers le temps, vers des espaces lointains… Une musique qui évoque, à un certain moment, le ciel de l’Orient… »

Le Concerto débute à la clarinette solo, par un thème construit sur un motif de quatre notes, quatre fois varié mélodiquement, qui présente une forte identité rythmique, dans une métrique différente à chaque mesure (4/4, 5/4, 6/4, 7/4). Ce thème connaît cinq variations successives, trois avec le soliste, deux pour l’orchestre (cuivres puis tutti). Une brève polarisation sur mi, en figures ornementées à la clarinette, précède un thème secondaire aux violons, modal et très éthéré.

Le motif initial, développé d’abord à l’orchestre, prend ensuite à la clarinette une tournure populaire, avec ses accents, ses polarisations tonales, ses dessins rythmiques plein de fantaisie et comme improvisés, sur un soutien harmonique joué en trémolos aux cordes. Un glissando de la clarinette marque la fin de cette tension. Un passage plus retenu laisse entendre une nouvelle idée reprise à la trompette, aux cordes puis à la clarinette soliste.

Un agrégat de neuf sons s’échafaude progressivement aux cordes, et ouvre la section conclusive, au caractère grave et d’une grande émotion. Les couleurs automnales, en demi-teintes, découlent ici des harmonies tristes et d’un contre-chant mélancolique du hautbois.

Le mouvement médian est un interlude méditatif, d’une poésie non dépourvue d’élans lyriques. Sur des harmonies statiques de l’orchestre, la clarinette déploie une ligne mélodique minimaliste et fragmentée, utilisant des bribes du matériel thématique du premier mouvement.

Le Final, empli de jubilation rythmique et d’exubérance instrumentale, retrouve le caractère populaire partiellement rencontré dans le mouvement liminaire. Le premier thème est dérivé du thème initial du premier mouvement, avec ses continuels changements métriques et ses quartes et quintes prédominantes. Ce thème récurrent agissant comme un refrain, confère presque à ce mouvement l’aspect formel d’un rondo. Un interlude lyrique laisse émerger un thème de sicilienne au violon solo, doublé par le célesta. Le Presto est fondé sur un motif tournoyant de doubles-croches, le motif de construction symétrique utilisé dans le Concerto pour violon. Le thème initial revient brièvement et prend des accents bartokiens. Une nouvelle section propose des échanges rapides entre le soliste et diverses familles de l’orchestre. Un nouveau ralentissement précède le retour du refrain avec un accompagnement plus polyrythmique aux bois et cordes. Après la cadenza instrumentale et de manière inattendue dans ce mouvement joyeux, un court épisode dramatique survient (thème aux trompettes et moment lyrique aux cordes et clarinette) avant que le tempo ébouriffant ne reprenne pour conclure.


© 2013 Gérald Hugon


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