About this Recording
8.573032 - Chamber Music with Clarinet - POULENC, F. / BERNSTEIN, L. / STRAVINSKY, I. / GOULD, M. / BARTOK, B. (Waiting for Benny) (J. Herve)
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En attendant Benny : un hommage à Benny Goodman
Poulenc • Bernstein • Stravinsky • Gould • Bartók

 

Benny Goodman (1909–86) restera dans l’histoire non seulement comme un grand clarinettiste de jazz et chef d’orchestre de l’époque « swing »,mais aussi celui qui a commandé des oeuvres à une quinzaine de compositeurs classiques. Tous les compositeurs présents sur ce disque l’ont connu, et il est le fil conducteur de ce voyage musical dans le vingtième siècle.

Francis Poulenc (1899–1963)
Sonate pour clarinette et piano (1962)

Dans un article récent¹, nous indiquions combien la gestation de cette Sonate fut complexe. Mouvement lent écrit dès 1959, et écriture jusqu’à sa mort en janvier 1963 (Poulenc avait cette sonate sur son bureau, fraîchement raturée, le 30 janvier 1963, jour de son décès). Le 18, Poulenc promettait à son éditeur Chester une version définitive dans les 8 jours…

Pour l’interprétation, les clarinettistes français suivent la tradition qui fut transmise par André Boutard, soliste d’orchestres parisiens (Société des Concerts, Opéra-Comique puis Opéra). A Boutard avait travaillé avec Poulenc, et créa l’oeuvre en France au Festival d’Aix le 20 juillet 1963 avec le pianiste-fétiche de Poulenc Jacques Février ; il l’a enregistrée d’ailleurs la même année.

Mais c’est Benny Goodman accompagné de Leonard Bernstein au piano qui en fit la Première mondiale au Carnegie Hall de New York le 10 avril 1963 comme promis par Poulenc. Le compositeur n’a donc pu assister à la création intégrale de son oeuvre, même s’il l’a travaillée avec Boutard et Février.

Dernière oeuvre du compositeur (la clarinette a souvent eu ce privilège dans l’histoire de la musique, à commencer par le Concerto de Mozart…), la Sonate pour clarinette et piano de Poulenc n’était pourtant pas un coup d’essai. Cet instrument a accompagné le compositeur toute sa vie ; pour ne citer que les principales oeuvres : Sonate pour 2 clarinettes au style moderne pour l’époque (1919, donc contemporaine des Pièces de Stravinsky ; révisée en 1945), Sonate pour clarinette et basson (1922), le magnifique Sextuor pour piano et vents (1932, rév1939–40), L’Invitation au château pour clarinette, violon et piano, gracieuse musique de scène pour Jean Anouilh (1947) ; sans compter le Trio pour clarinette violoncelle et piano (1921) et le Quintette pour clarinette et cordes (1923), malheureusement détruits ou perdus.

Leonard Bernstein (1918–1990)
Sonata pour clarinette et piano (1941–42)

Bernstein s’est intéressé très tôt à la clarinette, puisque vers 1940, il achète une clarinette d’occasion, étudie les bases de cet instrument et compose « Four studies » pour 2 clarinettes, 2 bassons et piano, malheureusement inédites. A 23 ans il commence à composer en Floride sa Sonate pour clarinette en septembre 1941, achevée à Boston en février 1942. Il dira plus tard : « J’ai toujours aimé la Sonate pour clarinette, surtout parce que ce fut ma première oeuvre publiée. Je me souviens que j’en étais très fier et, d’ailleurs, c’est toujours le cas, en dépit du style un peu scolaire de la musique ». Dédiée au clarinettiste David Oppenheim, elle fut créée le 21 Avril 1942 à Boston avec David Glazer, clarinette et le compositeur au piano.

Bernstein dédiera à Benny Goodman ses « Prelude, Fugue and Riffs for Clarinet and Jazz Band » en 1949 (créés seulement en 1955). Et plus récemment, on a eu connaissance de « Leonardo’s Vision », vision fugitive d’un tableau chez son ami dentiste (et clarinettiste de jazz le soir !) Ron Odrich ; la partition est parue en 1998 donc bien après le décès de Bernstein, agrémentée de variations pour clarinette et piano de Ron Odrich et Larry Fallon.

George Gershwin (1898–1937)
Trois Préludes pour piano (arr James Cohn) (1926/87)

Lorsque le blues et le jazz devinrent populaires au début du 20ème siècle, George Gershwin fut le compositeur qui a amené cette musique dans les salles de concert avec sa Rhapsody in Blue (qui débute par un beau glissando de clarinette, dû à une suggestion du clarinettiste Ross Gorman). Cependant Gershwin n’a pas composé de morceau pour clarinette soliste. Les Trois Préludes pour piano ont été composés en 1926 et sont un bel exemple de musique classique influencée par le jazz. Ils ont été transcrits pour clarinette et piano en 1987 par le compositeur James Cohn (né en 1928).

Igor Stravinsky (1882–1971)
Trois pièces pour clarinette seule (1918)

Dans l’article paru dans « Clarinette Magazine » N°1 en 1984, nous écrivions ceci : « Durant la Première Guerre Mondiale, Stravinsky s’installe en Suisse. La révolution russe de 1917 le coupe un peu plus encore de son pays, sa situation matérielle est difficile. Un mécène, clarinettiste amateur, se présente pour assurer le lancement de L’Histoire du soldat. En guise de remerciement, il lui dédie ces Trois Pièces, écrites à Morges en 1918. Le manuscrit mentionne en français : « Musique pour clarinette solo et pour Werner Reinhart ».

La première exécution publique eut lieu à Lausanne le 8 novembre 1919 par Edmundo Allegra, alors soliste du Boston Symphony Orchestra. Selon Allegra, Stravinsky aurait entendu l’un de ces premiers orchestres de jazz noirs à faire une tournée en Europe. Il aurait été particulièrement impressionné par le clarinettiste, qui entre deux morceaux improvisait dans le hall quelques blues traduisant sa nostalgie du pays. Le clarinettiste jouait exactement les mêmes notes qu’utilisa Stravinsky pour la première de ses Pièces (les deux autres mouvements contenant des emprunts directs à d’autres parties du concert). Le clarinettiste pourrait fort bien être Sidney Bechet, qui fit également l’objet d’un article élogieux d’Ernest Ansermet, alors chef de l’Orchestre de la Suisse Romande. Ansermet était également un grand ami de Stravinsky ».

Ces Trois Pièces, d’une grande liberté mélodique, sont à la fois les plus anciennes et les plus connues des pièces pour clarinette seule, un répertoire qui a démarré au XXe siècle.

Parmi les pièces solistes avec clarinette, Stravinsky écrira en 1945 « Ebony Concerto » , commande du clarinettiste Woody Herman pour son orchestre de jazz, une pièce que Benny Goodman enregistrera plus tard sous la direction du compositeur.

Morton Gould (1913–96)
Benny’s Gig, Huit duos pour clarinette et contrebasse (1962/79)

Morton Gould fut un enfant prodige capable d’improviser et de composer. Il a 6 ans lorsque sa première oeuvre est publiée. Ses deux oeuvres dans le style jazz sont dédiées à son ami Benny Goodman. La première, Derivations for Clarinet and Dance Band (1955) créée le 14 juillet 1956 et dirigé par Gould lui-même pour le disque ; elle deviendra un ballet : Clarinade de Balanchine et, plus tard, Jive d’Eliot Field. Six ans plus tard, pour fêter la prochaine tournée de Goodman dans l’Union soviétique d’alors, Gould compose pour lui un ensemble de sept duos dans une formation inhabituelle avec contrebasse, « Benny’s Gig » ; en dépit d’un seul dédicataire, chacun des deux musiciens peut s’exprimer en soliste. Le huitième et dernier duo a été ajouté en 1979 pour le 70e anniversaire de Goodman. A cette occasion, Gould dédie la musique à “mon ami depuis longtemps et super collègue…en témoignage d’amitié et d’admiration. Après tout, combien y a-t-il de Benny Goodman à tout âge. Félicitations, Benny, et continues à jouer ! »

Béla Bartók (1881–1945)
Contrastes pour violon, clarinette et piano, Sz 111 (1938–40)

Bartók a écrit l’oeuvre en réponse à une lettre du 11 août 1938 du violoniste Joseph Szigeti, l’informant du souhait de Benny Goodman de commander un trio avec violon et clarinette solistes. Bartok avait 57 ans et n’avait jamais composé pour un instrument à vent.

L’oeuvre est créée en deux temps. D’abord terminée en 2 mouvements le 24 septembre 1938, et créée en l’état le 9 janvier 1939 sous le titre « Rhapsody : Two Dances » avec Endre Petri au piano. Puis l’oeuvre est augmentée d’un mouvement lent (« intermezzo » sur le manuscrit) ; elle est créée au complet le 21 avril 1940 avec Benny Goodman, Béla Bartók au piano, Szigeti au violon et enregistrée par Columbia Records. Son nom « Contrasts » provient de l’opposition des styles mélodiques et rythmiques entre le jazz et la musique folklorique.

L’oeuvre est particulièrement complexe et virtuose, nécessitant en particulier un changement de clarinette (en si bémol en début et fin du 3ème mouvement, le reste du morceau étant joué à la clarinette en la). De même, au début du 3ème mouvement le violon est désaccordé en mode paysan [sol# la ré mib]. Le premier mouvement, Verbunkos (danse de recrutement) est une musique traditionnelle sur un thème bohémien. Le deuxième, Pihenő (repos) est plus calme. Le troisième, Sebes (vif) conclut l’oeuvre en une danse endiablée.


Jean-Marie Paul
Président pour la France de l’International Clarinet Association

¹ Paul, Jean-Marie, Deplus (Guy) – The Poulenc Sonata – The Clarinet, March 2010, pp 82–83


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