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8.573169 - SCHMITT, F.: Violin and Piano Works - Sonate libre / HabeysseƩ / 4 Pieces / Chant du soir / Scherzo vif (Halska, Chaiquin)
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Florent Schmitt (1870–1958)
Œuvres pour violon et piano

 

Florent Schmitt, l’un des compositeurs les plus originaux et prolifiques qu’ait connu l’école de musique française de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, naquit dans une famille de mélomanes et fut encouragé sur la voie de la musique dès son plus jeune âge. Après avoir entamé ses études au Conservatoire de Nancy sous la houlette de Henri Hess (1841–1908 ?), qui lui enseigna le piano, et de Gustave Sandré (1843–1916), qui lui appris l’harmonie, il devint l’élève d’André Gédalge (1856–1926), de Gabriel Fauré (1845–1924), de Jules Massenet (1842–1912), de Théodore Dubois (1837–1924) et d’Albert Lavignac (1846–1916), illustres musiciens qui lui dispensèrent une éducation de haut niveau en solfège, harmonie, contrepoint, composition et piano. En 1900, il remporta le prestigieux Prix de Rome avec sa cantate Sémiramis. Il convient de noter que même s’il étudia auprès de Massenet, qui fut l’une des figures les plus importantes de l’histoire de l’opéra, lui-même ne composa jamais dans ce domaine. Schmitt était attiré par la plupart des autres formes classiques, et il composa dans la majorité des genres, y compris des oeuvres symphoniques, des pièces chorales, des morceaux pour piano et une profusion d’ouvrages de chambre. Schmitt était un polymathe musical, compositeur, pianiste, organiste et professeur de musique ; il enseigna l’harmonie et fut directeur du Conservatoire de Lyon de 1922 à 1924—ce fut d’ailleurs son seul emploi officiel. Il fut également critique pour la Revue de France, puis pour Le Temps (de 1919 à 1939), et en cette qualité, se signala par son intransigeance et son franc-parler, à l’instar d’Hector Berlioz pour une génération antérieure. Il avait beaucoup lu et adorait voyager ; il visita notamment l’Allemagne, la Scandinavie, l’Espagne, le Maroc, la Grèce et la Turquie (un long essai manuscrit détaillant son séjour en Grèce démontre qu’en plus de son esprit inquisiteur, il manifesta un enthousiasme juvénile en découvrant le pays des rêves et le berceau de la civilisation : Voyage aux Météores—Monastères en l’air, 1903, Collection de Manuscrits Musicaux de Constantin P. Carambelas-Sgourdas—Section des compositeurs français).

Ses pièces de chambre sont écrites dans un style très personnel. Montrant Schmitt sous son meilleur jour, elles sont à la fois saisissantes et d’une grande audace harmonique. En 1901, il composa une suite de quatre pièces pour violon et piano intitulée Quatre Pièces pour violon et piano Op 25. L’ouvrage est dédié à son ami Maurice Caplet et comporte quatre mouvements au caractère bien distinctif. Le Lied initial rend hommage à l’art de la mélodie allemande du XIXe siècle, mais sous des dehors très français. Le piano accompagne une ligne de violon extrêmement expressive et cantabile dont la qualité lyrique est fortement soulignée. Le Nocturne qui suit, dédié à la fameuse violoniste italienne Teresina Tua (1867–1956, surnommée « l’ange du violon »), est un morceau évocateur qui rappelle la délicate atmosphère des oeuvres de Fauré. Des arpèges de piano à 6/8 soutiennent la mélodie chantée par le violon. La troisième pièce est une Sérénade dédiée à Henri Schickel, à 3/8 et en mi majeur, au caractère léger, dansant et très optimiste. La dernière pièce, une Barcarolle dédiée à Luigi Monachesi, est à 3/4 (presque lent). Son écriture délicate et raffinée (de chaleureux arpèges et des harmonies chromatiques) évoquent l’atmosphère vénitienne des eaux, de l’amour et de la jeunesse.

Le Scherzo vif Op 59 est dédié à Firmin Touche (1875–1957), premier violon de l’Orchestre Colonne et professeur au Conservatoire de Paris, père de Jean-Claude Touche (1926–1944, organiste, chef d’orchestre, compositeur et improvisateur de génie trop tôt disparu). Ce morceau existe à la fois dans une version orchestrale et dans une réduction pour violon et piano. Schmitt s’attela à sa composition en 1903 et l’acheva en 1910. La réduction pour violon et piano fut publiée en 1913 ; c’est une pièce virtuose d’une grande difficulté technique, pleine de passages enfiévrés, de dessins rythmiques bien tournés et de lignes mélodiques complexes.

Le Chant du soir Op 7 pour violon (ou cor anglais) et piano est une oeuvre de jeunesse généralement exécutée dans une version révisée ultérieure. Schmitt la composa en 1895 alors qu’il avait environ vingt-cinq ans, et il la dédia à l’éminent violoniste et compositeur belge Armand Parent (1863–1934), qui était aussi premier violon de l’Orchestre Colonne. Le morceau débute sur un sujet modal au caractère mystique, « oriental » et rhapsodique rappelant Debussy, et il évolue progressivement pour devenir un témoignage nocturne apocalyptique.

Achevé en 1947, Habeyssée Op 110 pour violon et piano est l’un des chefs-d’oeuvre de la maturité de Schmitt, et existe aussi dans une version pour violon et orchestre. Très probablement fondé sur une légende islamique, il s’articule en trois mouvements, A, B et C. Le mouvement A (assez animé), que Schmitt dédia à son ami François d’Albert, explore des dessins rythmiques syncopés, un contrepoint quasi-digne de Bach et des passages mélodiques cantando. Le mouvement B (un peu attardé) est dédié au célèbre photographe Boris Lipnitzki (1887–1971), qui avait immortalisé de nombreuses personnalités légendaires du monde des arts et du divertissement de son époque, Schmitt y compris. Il commence dans une atmosphère relativement paisible et adopte rapidement un caractère angoissé pétri d’incertitude, souligné par de soudaines explosions de dynamiques, un langage chromatique audacieux et des progressions d’accords dissonants. On y entend les deux instruments se livrer à un échange très intense. Le dernier mouvement, C (animé), dédié à Monique Jeanne, est vif, mélodique, léger et narratif. Le violon et le piano mènent un dialogue qui fait rapidement alterner enjouement, tension et lyrisme.

Le dernier morceau du présent enregistrement est la Sonate libre en deux parties enchaînées (ad modum clementis aquae) Op 68 pour violon et piano, dédiée à Hélène Jourdan-Morhange (1888–1961) ; celle-ci était la violoniste préférée de Maurice Ravel (1875–1937), qui lui dédia également sa Sonate pour violon et violoncelle (1922) et sa Sonate pour violon et piano (1927). La Sonate libre, achevée en 1919 peu de temps après la fin de la Première Guerre mondiale, est l’une des oeuvres les plus populaires de Schmitt. Il s’y attela l’année précédente et la termina là où il l’avait esquissée, à Artiguemy, dans les Hautes-Pyrénées, où il avait sa retraite campagnarde. Son titre est un jeu de mots qui fait référence au journal L’Homme libre fondé en mai 1913 par le président français Georges Clémenceau (1841–1929) ; après s’être attiré les foudres de la censure et avoir vu sa parution interrompue, le journal fut rebaptisé L’Homme enchaîné. Ce merveilleux diptyque plein de hardiesse fut créé en mars 1920 par Hélène Léon (violon) et Lucien Bellanger (piano) dans le cadre d’un concert de la Société musicale indépendante.

Le premier mouvement (lent sans exagération) débute par une introduction lente et se déroule dans une atmosphère de conte de fées sombre et onirique qui comprend plusieurs segments débordants d’énergie rythmique. Le mouvement présente toutes les qualités qui distinguent le style de Schmitt : narration lyrico-rhapsodique, utilisation impressionniste du langage harmonique, changements de dynamique inopinés et dessins rythmiques contrastés, contrepoint très travaillé et transformation thématique pleine de subtilité. La mesure oscille entre 12/8, 9/8, 6/8, 3/4, 5/4, 4+2/4, 24/16 et 4/4, ce qui confère encore plus de fluidité à la pulsation du morceau.

Le second mouvement (animé), développé de manière extrêmement détaillée du point de vue structurel, apporte un contraste d’atmosphère direct par rapport au premier mouvement. Son caractère méphistophélique, doté d’une grande vitalité rythmique et de beaucoup d’énergie motrice, est un tour de force pour les deux instruments concernés. Si le premier mouvement était un rêve mystique, il s’agit là d’un épouvantable cauchemar qui tente de trouver des solutions et des échappatoires (il est lié aux tragédies de la Première Guerre mondiale). Comme dans le premier mouvement, nous avons aussi affaire ici à de brusques changements de mesure : 3/8, 2/8, 5/8, 7/8, 4+2/4, 9/8 et 6/8. Le caractère rhapsodique reparaît au milieu de sections enflammées, rappelant l’atmosphère et les éléments poétiques du premier mouvement de la sonate. L’ouvrage se conclut dans une atmosphère de grandeur démoniaque explosive qui finit par atteindre la lumière de la paix et de la liberté dans les dernières mesures de la partition.


Constantin P Carambelas-Sgourdas
Traduction française de David Ylla-Somers


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