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8.573170 - POULENC, F.: Ballet Suites for Piano - Les animaux modèles / Les Biches / Aubade (Armengaud)
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Francis Poulenc (1899–1963)
Suites de ballet: Les Biches • Aubade • Les Animaux modèles

 

Poulenc est né à Paris le 7 janvier 1899 dans une célèbre famille d’industriels. Musicien parisien, mais attaché aux régions de la Touraine et de la Bourgogne, il appartient à cette tradition française issue de Chabrier, pleine de finesse, d’humour et d’émotion sincère, d’harmonies savoureuses et de légèreté rythmique. Dès 1910, il entend la musique de Stravinsky. Entre 1914 et 1917, il poursuit ses études de piano avec Ricardo Viñes. Il rencontre en 1915 Milhaud, puis par l’entremise de Viñes, Auric et Satie. En 1917 il fréquente la librairie littéraire d’Adrienne Monnier située près de l’Odéon où il rencontre les poètes Apollinaire, Fargue puis Éluard et Aragon. Cette même année, il fait la connaissance de Radiguet, Honegger, Durey, Germaine Tailleferre et Cocteau qui deviendra le promoteur du Groupe des Six. De 1921 à 1924, il travaille la composition avec Koechlin. Contrairement à Milhaud avec qui il se rend à Rome en 1921 et en Europe centrale en 1922, Poulenc n’était pas un globe-trotter. Cependant, de 1935 à 1959, formant comme pianiste un duo avec le baryton Pierre Bernac, il aura l’occasion d’effectuer des tournées, notamment aux USA à partir de 1948. Il n’occupa jamais de position officielle académique ou administrative.

La part la plus accomplie de son oeuvre, malgré ses réussites dans les domaines de l’opéra, du concerto ou de la musique de chambre, réside dans la mélodie et dans la musique chorale religieuse ou profane, avec ou sans orchestre. Il convenait volontiers en 1942 avec André Schaeffner : « Je sais très bien que je ne suis pas de ces musiciens qui auront innové, comme Stravinsky, Debussy ou Ravel, mais je pense qu’il y a une place pour de la musique neuve qui se contente des accords des autres. »

En réponse à des commandes, Poulenc eut à composer trois ballets. À propos de la danse, il déclarait: « Par danse, j’entends, bien entendu, uniquement la danse classique, car je suis un ennemi acharné de tout ce qui est danse rythmique ou pseudo-danse rythmique ; ce culte pour la danse classique, je le dois aux nombreuses années que j’ai vécues dans l’intimité de Diaghilev. » Auteur de chacun des arguments de ses ballets, il expliquait ainsi son approche personnelle de la création chorégraphique : « J’écris moimême mon livret, et je ne peux pas imaginer faire un ballet d’une autre façon ; car le sujet du ballet naît en même temps que le mouvement de la musique ».

Il est assez exceptionnel d’entendre ces musiques de ballet au piano. L’existence préalable d’une « partition piano » répondait à un impératif lié à la nature de l’oeuvre. Il fallait la composer avant tout pour disposer rapidement d’un support sonore et pouvoir facilement préparer l’élaboration chorégraphique et effectuer les répétitions. Le contrat de la commande d’Aubade par le vicomte et la vicomtesse de Noailles stipulait clairement que la partition pour piano solo, devait être remise dès mars 1929, soit deux mois avant la version pour orchestre.

Poulenc reconnaissait en outre que pour composer, le piano lui était toujours indispensable. L’antériorité de ces versions pour piano est toujours avérée. Elles reflètent les impulsions créatrices originelles des oeuvres. Il est donc discutable de parler de « réduction » à leur propos.

Le jeune Poulenc fut repéré dès 1918 par Diaghilev, sans doute sur les conseils avisés de Stravinsky. Une lettre de Poulenc à Diaghilev du 15 novembre 1921 nous apprend que la partition pour piano des Biches, serait fournie dès octobre 1922, avant l’orchestre. En réalité, la composition semble n’avoir commencé qu’en juillet 1922, une fois le cadre du ballet fixé avec Diaghilev et Marie Laurencin. L’orchestration ne sera effectuée qu’entre juillet et septembre 1923. Le ballet comprend neuf numéros dont trois avec voix. La suite proposée ici réunit les six morceaux pour piano de la partition chant et piano. Quatre morceaux (ici les nos I, II, III, V) semblent avoir été déjà publiés séparément dès 1924, sous le titre générique de « Morceaux détachés ». En 1928, Poulenc en enregistra deux (II, III) pour Columbia. L’ampleur de la Rag-Mazurka et peut-être aussi son écriture pianistique d’une foisonnante diversité, explique sans doute, en dépit de sa séduction musicale évidente, qu’elle fut écartée par l’éditeur de cette exploitation commerciale.

Poulenc indiquait « Il n’y a pas à proprement parlé, d’argument des Biches. L’idée de Diaghilev c’était de monter une sorte de Sylphides modernes, c’est-à-dire un ballet d’atmosphère. » Il s’agit de fêtes galantes modernes dans lesquelles « Une vingtaine de femmes coquettes et ravissantes y folâtraient avec trois beaux gaillards en costume de rameur. »

Stylistiquement, l’oeuvre emploie des chansons françaises du XVIIIe siècle (Rondeau), se réfère au ragtime de manière exotique (Rag-Mazurka) et laisse percevoir des influences classiques (Mozart, Schubert) ou modernes (Stravinsky, Prokofiev). Poulenc précisait à Claude Rostand que l’Adagietto lui avait été suggéré par une variation de La Belle au Bois dormant de Tchaïkovsky.

Aubade porte le sous-titre de « concerto chorégraphique pour piano et dix-huit instruments », indiquant à la fois une synthèse de moyens d’expression et une double destination : la danse et le concert. L’oeuvre, toute empreinte d’une « douleur générale », fut écrite à un moment où Poulenc connaissait une forte dépression consécutive à une déception sentimentale. « À une période de ma vie où je me sentais très triste, je trouvais que l’aube était le moment où mon angoisse était la plus forte, car elle signifiait qu’il allait falloir traverser une nouvelle journée horrible. Voulant rendre cette impression avec quelque distance, j’ai choisi Diane comme héroïne symbolique. Elle, déesse et femme magnifique, a été condamnée à une éternelle chasteté en compagnie d’autres femmes, sans autre distraction que la chasse ». Envisagée dès juillet 1928, cette oeuvre, presque abandonnée par le compositeur en février 1929, au plus profond de son désarroi, fut assez rapidement réalisée en mai–juin 1929. Poulenc soulignait combien l’argument initial en avait conditionné la forme. Une Toccata virtuose ouvre une succession de pièces aux inflexions parfois dramatiques (les récitatifs), de chanson populaire (Rondeau), mélangeant une vivacité incisive « scarlattienne » à des harmonies schubertiennes emplies de bonhomie (Presto), une innocence candide mozartienne (Andante) à d’âpres dissonances presque bartókiennes (Allegro feroce). La Conclusion dans la partition piano solo, comporte une ligne supplémentaire avec l’indication inhabituelle « 3e main » qui répète un motif en la mineur vingt-huit fois. Cette indication a été respectée dans le présent enregistrement au moyen du procédé dit du re-recording.

La suite pour piano des Animaux modèles fut extraite en accord avec le compositeur, par le pianiste américain Grant Johannesen (1921–2005), un élève de Robert Casadesus et d’Egon Petri. En 1950, Johannesen fut invité à jouer au Festival d’Aix-en-Provence. Cette même année, Poulenc devait donner le 24 juillet la création européenne de son Concerto pour piano et orchestre, entendu quelques mois auparavant à Boston, et soigneusement s’y préparer avec des répétitions quotidiennes. Il demanda à Johannesen d’assurer le 2e piano d’orchestre. Entre ces répétitions, Johannesen confia au compositeur son admiration pour la musique des Animaux modèles et les qualités de sa partition pianistique. Il exprima son désir d’extraire une suite de ce ballet qui permettrait d’inscrire plus facilement dans un programme les meilleures pages de l’oeuvre. Poulenc accepta et admit qu’il y avait dans cette partition, composée entre août 1940 et septembre 1941, beaucoup de musique bien adaptée au piano. Johannesen réalisa en 1951 une première version plus courte que la définitive, qu’il révisa en 1975. Cette suite ne fut publiée qu’en 1984.

Orchestré entre octobre 1941 et juin 1942, le ballet avait été créé sous l’Occupation, à l’Opéra de Paris le 8 août 1942, dans une chorégraphie de Serge Lifar, sous la direction de Roger Désormière.

L’argument est inspiré de six Fables de La Fontaine, librement transposées. Poulenc expliquait que « La cigale est devenue une vieille ballerine, la fourmi une vieille bonne de province, le lion amoureux un maquereau, La Mort une femme élégante, sorte de duchesse portant un masque ». Les morceaux extrêmes semblables par leur contenu musical similaire situent l’action chorégraphique dans un cadre rural, le temps d’une matinée. Ici encore, pour le plaisir, des styles musicaux différents sont convoqués comme l’écriture enflammée « grand piano » opposée à la valse-java du mauvais garçon (Le Lion amoureux), l’élan du cancan offenbachien (L’homme et ses deux maîtresses), les tournures moussorgskiennes (La Mort et le Bûcheron) ou un emprunt délibéré au 24 e Caprice de Paganini (Les Deux Coqs). Toutes ces traces musicales filtrées par la personnalité raffinée du compositeur, illustrent à merveille la diversité et l’ingéniosité de sa palette expressive.


© 2014 Gérald Hugon

Nous remercions l’Association Le Jardin des amoureux et monsieur Michel Staib pour l’aide financière apportée à l’enregistrement du CD


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