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8.573171 - ROUSSEL, A.: Piano Works, Vol. 2 (Armengaud)
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Albert Roussel (1869–1937)
Musique pour piano • 2

 

Albert Roussel naît à Tourcoing en 1869. À partir de 1894, il s’installe à Roubaix et ne commence qu’alors des études musicales sérieuses, poursuivies à Paris auprès d’Eugène Gigout, avec qui il travaille le piano, l’orgue, l’harmonie et le contrepoint. Il entre ensuite à la Schola Cantorum où il étudie de 1898 à 1907 la composition, l’orchestration et l’histoire de la musique sous la direction de Vincent d’Indy.

Le prélude symphonique Résurrection (1903), première oeuvre pour orchestre de Roussel, est enregistré ici dans la réduction pour piano du compositeur. L’oeuvre est inspirée du roman éponyme de Tolstoï, avec qui, à coup sûr, Roussel pouvait partager les valeurs morales d’altruisme et de générosité sociale. Cet ultime roman achevé en 1899 met en scène le choc des milieux sociaux et l’injustice dans la Russie tsariste. Un grand propriétaire terrien part à la recherche d’une femme, un amour de jeunesse choisi hors de son milieu social, puis dédaignée et condamnée injustement à l’exil en Sibérie. En route, il prend conscience de la souffrance humaine et de la misère des réprouvés politiques ou de droit commun. Par son repentir, il n’aspire qu’à réparer son passé, en atteignant une foi nouvelle au service de l’homme.

La forme musicale n’obéit pas à un schéma architectural traditionnel. Elle n’embrasse pas précisément le déroulement des faits du roman, mais résulte du reflet sur le compositeur des sentiments laissés par l’oeuvre littéraire, avec ses personnages tourmentés, traversés par des fluctuations intérieures. C’est un prélude d’« après une lecture de Tolstoï » et non pas un poème symphonique.

Paul Le Flem fit remarquer « L’influence franckiste y est manifeste, comme l’attestent la qualité des développements et l’emploi, à la fin…d’un choral emprunté à la liturgie pascale. » Ce choral provenant de la liturgie catholique fait probablement écho, de manière stylisée, à l’imposante cérémonie de Pâques orthodoxe au chapitre XV du roman.

Cette composition de Roussel reste fidèle au parcours symbolique du roman qui évolue des ténèbres à la lumière. L’introduction très lente est en deux parties, l’une angoissante et sombre avec la pulsation de ses contretemps, l’autre d’une sonorité plus animée, jusqu’au premier exposé du thème « pascal », plus lent à la basse. La partie principale s’ouvre sur un premier thème « Très animé », aux inflexions tourmentées. La section suivante « Modéré » est expressive et douloureuse dans un mineur stylistiquement proche de Chausson, deux fois troublé par un motif chromatique rude au dessin rythmique maléfique. Ces éléments se déploient de manière dense et dramatique dans un tempo « Très animé » jusqu’à une envolée dans la douceur. Le thème reprend en ut # mineur, cette fois « Modérément lent », dans une mesure à 7 temps, sans les insertions du motif heurté. La musique s’anime peu à peu, lorsque reparaît à la basse le thème « pascal » qui va dominer les deux derniers moments de la pièce : le premier « Modéré », aux sonorités vibrantes qui s’achèvent en une montée de trilles, le second « Modérément animé », d’une écriture contrapuntique aérée constamment sur trois portées.

Les Rustiques furent composées en 1904 et 1906 (n°3). Roussel aimait beaucoup la nature. La Danse au bord de l’eau propose deux idées principales, l’une à 5/8 au rythme régulier rompu par son triolet sur les deux derniers temps, l’autre, d’abord plus carrée, mais qui se développe dans une rythmique capricieuse, avec une grande variété de figurations et de contrepoints et une plastique d’une grande souplesse, pour aboutir à un nouveau thème secondaire « Animé » à la main gauche. Plutôt d’inspiration pastorale qu’aquatique, cette pièce est remarquable par son invention rythmique, ses nombreux et subtils changements de tempi (pas moins de 23 changements de tempi pour une pièce de 118 mesures !) et le soin porté à la sonorité dont témoigne la notation très précise de la pédale.

La Promenade sentimentale en forêt rappelle que Roussel avait une prédilection pour la forêt. Ne composaitil pas à la même époque sa Première Symphonie « Le Poème de la forêt » (1904–1906) [Naxos 8.570323]. Une courte introduction laisse place au premier thème « Doux et expressif », en la bémol majeur, sur un riche environnement polyphonique. Une sombre transition (3/2) développe le motif de l’introduction. Le second thème « Moins lent », en mi majeur, est densément enveloppé de doubles-croches en sextolets ou triolets. Le retour varié du premier thème laisse percer quelques échos de chants d’oiseaux.

Retour de fête est un tableau d’une fête campagnarde, bruyante, pleine de gaîté et de cohue, non sans rappeler Vers le mas en fête de Déodat de Séverac. Comme le remarque le pianiste Henri-Gil Marchex « les thèmes sont brefs et sans développement comme des débris de chansons ». La rythmique vigoureuse, les accords parallèles et figures arpégées, la brièveté des motifs et contrastes rapides, les mains qui jouent ensemble superposées, laissent à peine émerger un nouveau thème gai et joué détaché et un bref intermède expressif et plus calme, avant que la fête ne se disperse à la fin du jour.

Plutôt que vers la sonate comme Dukas et d’Indy, Roussel se tourne vers la suite baroque avec la Suite en fa # mineur, son oeuvre pianistique majeure, ainsi que le firent avant lui Saint-Saëns, Debussy (Suite bergamasque, Pour le piano), Samazeuilh (Suite en sol [GP669]), et plus tard Ravel (Le Tombeau de Couperin), sans toutefois en conserver aucun des traits stylistiques.

Le Prélude de forme tripartite, souvenir tragique d’un accident vécu en mer, est habité d’un sentiment sombre et torturé après la disparition d’un marin emporté par la tempête, alors que la partie médiane, pleine de force et de vigueur, constitue un des premiers exemples de cette énergie motrice qui fondera le style rythmique de Roussel dans ses oeuvres de maturité. Dans le grave, un motif d’atmosphère pesante sur lequel viennent se poser des do # isolés mais aussi un thème d’accords, est répété trente fois de manière obsessionnelle. Le tempo s’accélère. Un second thème plein fraîcheur vient contraster, mais ne reparaîtra pas dans le développement de ce Prélude. Lorsque le motif revient « Plus animé » sous des traits virtuoses, s’installe la partie médiane très dynamique et impétueuse, entièrement fondée sur diverses métamorphoses du motif initial qui ressort à la basse. L’architecture en arche se dévoile lorsque la musique se calme et que les deux thèmes reviennent en ordre inversé.

Chausson, dans son Concert, avait déjà fait revivre la sicilienne avec grâce et délicatesse. Roussel en accentue l’intériorité par l’indication « très enveloppé » de la sonorité souhaitée. Le caractère réitératif et quelque peu insistant du rythme de la sicilienne est ici transgressé par dilatation, avec l’alternance des métriques à 6/8 & 12/8. Dans cette Sicilienne, trois thèmes se succèdent. Le premier est « rêveur et pensif ». Le second apporte un éclairage plus candide. Après des accords aux harmonies très recherchées, ponctuées de résonances quelque peu asiatiques, le troisième revient dans une métrique uniquement à 12/8, au sentiment intime du premier thème, mais avance vers la récapitulation très variée, dont l’entrée du second thème constituera l’apogée du morceau.

La Bourrée avec ses accents rustiques et son rythme à 3/8 est de forme tripartite, avec reprise très variée. Une introduction retentissante sur un bref motif en accords ornementés, laisse place à un thème tournoyant, fortement polarisé. C’est la pression de l’élan rythmique et son continuum sonore qui confèrent le caractère de ce morceau, son énergie et sa force. La partie médiane contrastante, plus statique avec sa pédale harmonique sur la à laquelle répondent deux accords resserrés, comprend un milieu plus souple et doux, avant un retour cette fois sur une pédale de do #.

La Ronde, joyeuse et trépidante, expose un thème de sept mesures terminé par un effet « bruitiste » mélangeant trilles et traits graves de doubles-croches et noté « confus ». Au travers d’effets sonores de frémissements, d’arpèges ou de pures impulsions dynamiques d’origine rythmique, d’autres idées secondaires émergent tantôt d’expression lyrique, tantôt aux accents ingénus à la française, alors que le thème principal ne cesse d’être varié.

Exercice d’apprentissage demeuré inédit, la Fugue à trois voix (1898) atteste de la prédilection de Roussel pour l’écriture contrapuntique et déjà de son savoir-faire.

Son opus 1, Des heures passent… (1898), témoigne de ses quatre années d’études avec Gigout. Faut-il voir dans ces quatre pièces l’expression de ce sentiment « fin de siècle » ou simplement des impressions poétiques personnelles issues de son rêve intérieur? Graves et légères présente deux volets contrastés. Le premier lent, empli de tristesse, écrit à quatre parties, expose un motif chromatique, comme une déploration, peut-être souvenir du compositeur de son passé d’orphelin précoce. Le second volet est bâti, après une introduction scherzando, sur deux éléments, l’un gracieux et dansant, le second leggerio en notes détachées, selon un schéma formel variant le matériau (A B A’ B’A’’). Joyeuses obéit à une structure formelle analogue (ABA’B’A). Le premier thème, affirmé et vigoureux, alterne avec une mélodie lyrique et souple, à situer entre Chopin et Fauré. Tragiques débute par huit mesures d’introduction avec des accords sonnant comme un glas, auxquels répond une plainte. Un thème statique « las et morne » (Marchex) est énoncé à mi-voix en la bémol. Le motif chromatique des Heures graves introduit le second thème en mi bémol, une sorte de marche dans laquelle trois fois encore à la main gauche, on entend sonner ce même motif. Un intermède en la majeur, avec sa phrase ample et chantante à la main gauche, mène au retour des accords introductifs, cette fois una corda, puis aux deux thèmes, le second écourté. La conclusion retourne aux puissants accords initiaux qui s’éteignent progressivement. Avec ses nombreuses imitations mélodiques, Champêtres fait appel au style fugué. Cette pièce de caractère ludique se distingue par le jeu raffiné soigneusement mis en oeuvre entre les articulations staccato / legato.

© 2015 Gérald Hugon


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