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8.573230 - DEVIENNE, F.: Flute Concertos, Vol. 1 - Nos. 1-4 (P. Gallois, Swedish Chamber Orchestra)
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François Devienne (1759–1803)
Concertos pour flûte • 1: nos 1–4

 

Né en 1759 a Joinville, dans le département français de la Haute-Marne, en Champagne-Ardenne, François Devienne fut l’un des compositeurs de musique pour instruments a vent les plus importants de la seconde moitié du XVIIIe siecle. On pense qu’il commença a étudier la musique avec Morizot, l’organiste de Joinville, poursuivant son éducation avec son frere aîné François Memmie, qui était aussi son parrain, a Deux-Ponts (Zweibrücken), de 1776 a mai 1778. On a peu d’informations sur les activités qu’il mena tout de suite apres son départ de Deux-Ponts, mais William Montgomery, principal spécialiste de Devienne, suppose qu’il dut passer une partie de l’année suivante dans le Régiment Royal-Cravates. Quand vint l’automne 1779, Devienne était devenu bassoniste dans l’orchestre de l’Opéra de Paris et étudiait la flute avec Félix Rault, le premier flutiste de l’orchestre, a qui il dédia le dernier de ses concertos pour cet instrument. Devienne entra probablement au service du Cardinal de Rohan en qualité de musicien de chambre au printemps 1780, et il occupa ce poste jusqu’au milieu de l’année 1785. A l’instar de plusieurs musiciens éminents de son siecle, il devint franc-maçon, et fit sans doute partie de l’orchestre de la Loge Olympique au cours des années 1780, ce qui dut l’amener a travailler en étroite collaboration avec l’extraordinaire premier violon de cet ensemble, Joseph Boulogne, dit le Chevalier de Saint-Georges. La toute premiere exécution parisienne d’une oeuvre de Devienne dont on conserve le témoignage eut lieu le 24 mars 1780, quand Ozi interpréta « un nouveau Concerto pour basson composé par de Vienne » pour le Concert Spirituel. Devienne effectua sa premiere prestation en tant que soliste deux ans plus tard, le 24 décembre 1782, lorsqu’il donna « un nouveau concerto pour flute », sans doute son Concerto pour flûte n° 1 en ré, au Concert Spirituel, et le 25 mars 1784, il fit ses débuts de bassoniste soliste dans son Concerto pour basson n° 1. De 1782 a 1785, Devienne fut soliste au Concert Spirituel a au moins dixhuit reprises, mais apres le 3 avril 1785, il n’y donna plus aucun concert, et ce pendant quatre ans. On ignore quel fut son emploi pendant cette période, mais il est possible qu’il ait fait partie de l’orchestre de la Garde suisse a Versailles.

Les spectacles de Paris 1790 mentionne Devienne comme deuxieme bassoniste du Théâtre de Monsieur (qui deviendra le Théâtre Feydeau) a son ouverture en janvier 1789, ce qui donne a penser qu’il rentra a Paris a l’automne ou au début de l’hiver 1788. En l’espace d’un an, il était devenu premier basson, occupant cet emploi jusqu’en avril 1801. Sa premiere prestation soliste apres son retour a Paris eut lieu au Concert Spirituel le 7 avril 1789 ; a cette occasion, il tint la partie de flute de la création de sa Sinfonie concertante n° 4. A l’automne 1790, il intégra l’orchestre militaire de la Garde nationale parisienne, ou il était également tenu d’enseigner la musique aux enfants des soldats français. En 1792, cette organisation devint officiellement l’École libre de musique de la Garde nationale, et Devienne était l’un des trois sergents qui l’administrait, avec un salaire annuel de 1100 livres, soit cinq fois les émoluments qu’il percevait au Théâtre de Monsieur. L’École libre, rebaptisée Institut national de musique en 1793, finir par devenir le Conservatoire de Paris en 1795.

L’opéra-comique de Devienne Le mariage clandestin fut monté au Théâtre Montansier nouvellement établi en novembre 1791, et deux autres de ses opéras furent représentés avant que son ouvrage le plus populaire, Les visitandines (1792), ne soit donné au Théâtre Feydeau. Cet opéra fut l’un de ceux qui rencontrerent le plus de succes pendant la période de la Révolution, avec plus de 200 représentations a Paris entre 1792 et 1797.

Fort de son expérience d’enseignant a l’École libre, Devienne écrivit une méthode de flute qui fut publiée en 1794. Ce fameux ouvrage contient des informations sur les différentes techniques et la pratique interprétative de la flute, ainsi qu’une série de duos pour flutes dont la difficulté va croissant. Quand le Conservatoire de Paris fut fondé l’année suivante, Devienne devint l’un de ses neuf administrateurs élus et professeur de flute de premiere classe, avec un salaire annuel de 5000 livres. Apres 1795, trois autres de ses opéras furent montés, et il partagea son temps entre ses activités au Théâtre Feydeau et son emploi au Conservatoire. Il semble que Devienne ait été un excellent professeur, et entre 1797 et 1801, cinq de ses éleves remporterent des prix au Conservatoire ; l’un d’eux, Joseph Guillou, y fut meme engagé par la suite pour enseigner la flute.

Le Théâtre Feydeau ferma ses portes le 12 avril 1801, et au mois de septembre suivant, son orchestre fusionna avec celui du Théâtre Favart pour constituer le nouvel orchestre de l’Opéra-Comique. On ignore le rôle exact que Devienne joua au sein du nouvel ensemble, et il est possible que sa santé déclinante l’ait empeché d’y travailler. En mai 1803, il fut interné a Charenton, un asile d’aliénés de la région parisienne, et il y mourut en septembre suivant au terme d’une longue maladie. La notice nécrologique qui parut dans le Courrier des Spectacles du 9 septembre 1803 était signée « Guillon fils », un éleve de Devienne alors âgé de seize ans :

Le cit. François Devienne est décédé le 18 de ce mois à la maison de Charenton, où il est resté pendant quatre mois entre les mains des gens de l’art, qui, malgré tous leurs soins, n’ont pu le guérir d’un dérangement du cerveau qui a dégénéré en véritable folie, causée par les différens chagrins qu’il a éprouvés pendant la Révolution…

À l’âge de dix ans, il composa une messe qui fut jouée par les musiciens du Royal Cravate, où il était alors, ce qui annonçait des dispositions naturelles pour l’art musical… La mort vient de l’enlever à l’âge de quarante-trois ans ; il emporte avec lui l’estime et les regrets des artistes et de ses amis. Il laisse dans la détresse une femme et cinq enfants, dont quatre en bas âge.

Le gouvernement en a déjà placé un au Lycée de Bruxelles : on espère qu’il n’oubliera pas les autres dans la répartition de ses bienfaits.

Guillon fils

Élève de M. Devienne au Conservatoire de musique

Les treize concertos pour flute de Devienne qui nous sont parvenus peuvent etre regroupés dans trois grandes catégories. Les trois premiers furent sans doute composés dans leur ordre de publication : le Concerto n° 1 en ré (1782), le Concerto n° 2 en ré (1783) et le Concerto n° 3 en sol (1784). Le Concerto n° 4 est plus difficile a dater, mais son style plus recherché laisse supposer qu’il fut composé a la fin des années 1780. Les Concertos nos 5 a 9 furent publiés entre 1787 et 1794 ; toutefois, la structure en deux mouvements et le traitement limité de l’orchestre du Concerto n° 5 donnent a penser que cet ouvrage date de la premiere moitié des années 1780. Les Concertos nos 10 à 13 furent publiés vers l’époque de la mort de Devienne et semblent avoir été composés sur une période de plusieurs années. Les Concertos n° 10 et n° 13 figurent parmi les pages de Devienne les plus réussies et présentent de nombreux traits stylistiques et structurels en commun avec les Concertos n° 6 et n° 9. Les Concertos pour flûte n° 11 et n° 12, en revanche, sont moins aboutis par de nombreux aspects, et Montgomery en conclut qu’ils furent composés apres le début de la maladie mentale de Devienne, maladie qui ne tarda pas a entraver ses capacités créatives.

Le Concerto pour flûte n° 1 en ré fut publié a Paris par Sieber en 1782. Comme le compositeur ne l’exécuta pas avant le 24 décembre de cette meme année, il semble presque certain que l’ouvrage était déja publié avant d’etre donné au Concert Spirituel. Devienne joua également le concerto au printemps 1783, le Journal de Paris annonçant les 14 avril et 17 avril que le compositeur allait ce jour-la interpréter un concerto pour flute de son cru. Deux jours plus tard, un « deuxieme » concerto – sans doute le nouveau Concerto n° 2 en ré – était également exécuté. Deux autres prestations de Devienne les 10 mai et 19 juin 1783, également annoncées dans le Journal de Paris, concernent surement les Concertos n° 1 et n° 2. La parution d’une deuxieme édition du Concerto n° 1 par l’éditeur Schmitt d’Amsterdam en 1785 indique que l’ouvrage était bien connu hors de Paris.

La publication du Concerto pour flûte n° 2 en ré fut signalée par le Journal de Paris le 18 juillet 1783 [« 2e Concerto a flute principale… exécuté au Concert Spirituel par M. Devienne le jeune, prix 4 liv. 4 f. A Paris chez le Sr. Imbault… rue S. Honoré ; chez le Sr. Sieber, rue St Honoré »], et dans le Journal de la Librairie le 2 aout 1783. Il est intéressant de noter que bien que le concerto ait été disponible, soit aupres d’Imbault, soit aupres de Sieber, ce dernier ne le publia pas, nonobstant le succes manifeste rencontré par le Concerto n° 1. Si les deux éditeurs apparaissent en parallele, c’est sans doute qu’Imbault n’avait pas encore obtenu les droits d’impression, et que Sieber, du fait d’avoir publié le Premier Concerto de Devienne, devait forcément trouver un intéret commercial au fait de pouvoir vendre la partition de l’ouvrage. Comme pour le Concerto n° 1, une deuxieme édition du Concerto n° 2 fut publiée a Amsterdam par Schmitt en 1785. Devienne s’adressa a un autre éditeur parisien, Le Duc, pour la publication de son Troisième Concerto, qui fut annoncée dans plusieurs journaux entre le 9 novembre 1784 (Journal de Paris et Gazette de France) et le 8 janvier 1785 (Journal de la Librairie) ; le Mercure de France mentionna également le nouveau concerto le 26 novembre 1784. La question de savoir comment et pourquoi Le Duc en vint a publier le Concerto n° 3 n’a pas été résolue, compte tenu du rôle joué par Sieber et Imbault dans la publication des deux premiers, a moins que, dans la meilleure tradition flibustiere de l’édition parisienne du XVIIIe siecle, Le Duc n’ait obtenu illégalement une copie de l’ouvrage et ne l’ait publié sans l’autorisation du compositeur. Le fait qu’il n’y en ait pas eu de seconde édition peut soit indiquer que le concerto rencontra moins de succes que ses prédécesseurs, soit que Le Duc était bien l’éditeur choisi par Devienne, mais comme cet ouvrage fit l’objet d’un plus grand nombre d’annonces, c’est la deuxieme hypothese qui semble la plus probable.

Il est curieux que la publication du Quatrième Concerto de Devienne, l’un des meilleurs et des plus intéressants qu’il ait composés, n’ait pas été relayée par la presse parisienne. Si, comme le croit Montgomery, cette oeuvre date de la fin des années 1780, alors cette étrange omission fut peut-etre une conséquence des troubles dans lesquels la France fut plongée en 1789. Une fois encore, c’est Sieber qui publia la premiere édition de l’ouvrage, et la seconde édition qui parut, imprimée a Londres par Wheatstone, s’appuyait surement sur celle de Sieber, ce que semble confirmer la configuration de la page de garde, entierement rédigée en français. Par certains aspects, le style des concertos de Devienne est plus proche de celui de ceux de Saint-Georges que de celui des concertos de Carl Stamitz et d’Ignaz Pleyel, par exemple, qui étaient tres populaires a Paris pendant les années 1780 et 1790. On dénote, dans les oeuvres de Devienne, une importante distinction stylistique entre mélodie et accompagnement, et tres peu d’indications de réflexion contrapuntique, de développement motivique ou de volonté d’intégrer plus étroitement l’instrument soliste avec ceux qui l’accompagnent. Quoi qu’il en soit, comme le démontrent les quatre concertos du présent disque, l’alliage d’élégance mélodique de gracieuse virtuosité qui caractérise les concertos de Devienne est mené avec habileté et assure a ces ouvrages une place méritée parmi les concertos pour flute les plus attrayants de leur époque.

Allan Badley
Traduction française de David Ylla-Somers

Note du soliste

François Devienne est le flutiste a l’origine de l’école de flute française. Il a codifié la flute et surtout l’interprétation de ses oeuvres mais aussi de la musique française avant et apres la Révolution comme l’a fait J. Quantz en Allemagne en 1752. Sa méthode de flute, éditée en 1794, sera reprise probablement par tous les flutistes pendant le XIXeme siecle a commencer par Saverio Mercadante en 1818 jusqu’au XXeme dans une version de Philippe Gaubert.

Une infime partie de ses oeuvres sont jouées actuellement, toujours travaillées par les jeunes flutistes mais mal comprises des musiciens car souvent mal éditées.

Cette musique étant considérée comme académique et sans imagination, j’ai essayé de trouver une approche différente, oublier toute ma connaissance et apprendre a la lire avant de la jouer. Le fait d’avoir considéré Devienne comme le “Mozart” français a fané et affadi sa musique alors que cette époque était celle du “Sturm und Drang” (tempete et passion) des fils de Bach.

Qu’est-ce qu’une approche de texte ? Certainement remettre l’oeuvre dans son contexte historique, essayer de comprendre le compositeur, son systeme d’écriture, prendre connaissance de ses oeuvres majeures; mais aussi comprendre les différentes oeuvres et méthodes d’interprétation avant et apres la création de l’oeuvre. De 1750 a 1800, il y a tellement d’influence d’une école a l’autre, de recherche, d’évolution des différents styles qu’il est quasiment impossible aujourd’hui de jouer comme un François Devienne mais que nous pouvons simplement espérer nous en approcher.

Comment comprendre Devienne si ce n’est en oubliant Mozart ? Le génie de Mozart est que, meme mal jouée, sa musique reste unique et belle, Devienne a besoin d’une approche spécifique, une grande précision dans les ornements, l’inflexion du son, l’articulation et le phrasé. Ce probleme est un phénomene de société : nous redécouvrons toutes ces musiques sans avoir le temps de les comprendre et donc nous appliquons des solutions toutes faites aux questions posées. Un grand nombre de compositeurs ont été considérés comme mineurs faute de trouver une lecture correcte.

Un artiste français n’a rien a voir avec un artiste allemand, autrichien ou italien. Comment décrire l’esprit français ?

Certes pas avec des mots, mais je trouve une certaine familiarité chez Devienne avec un Poulenc, Milhaud, Ibert. Une fraîcheur d’écriture, une indépendance de la ligne musicale, de l’harmonie et un enthousiasme inédit : meme avec un theme pauvre et une harmonie simple, il va garder un intéret pour l’oreille et ne lâchera l’auditeur qu’a la derniere note.

Le travail de la méthode et de tous les concertos de Devienne conjointement aux 6 concertos et a la méthode de Mercadante, grand admirateur de Devienne, m’a permis de définir une direction musicale grâce a la clarté des explications sur les ornements, articulations et coups de langue : la syllabation du texte. Syllaber, façon d’articuler les sons d’un texte comme en poésie : vous trouvez une description claire de l’articulation de la syllabe dans la méthode de violon de Charles de Bériot (1857).

La musique est faite de questions et chaque moment amene sa solution. J’espere que cet enregistrement, par sa fraîcheur et vivacité, aura réussi a répondre en partie aux questions posées par François Devienne.

Patrick Gallois


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