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8.573304 - SOKOLOVIĆ, A.: Folklore Imaginaire (Ensemble Transmission)
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Ana Sokolović (née en 1968)
Folklore Imaginaire

 

Pourquoi les oeuvres d’Ana Sokolović, titulaire de nombreux prix, rencontrent-elles tant de succès que la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) lui a réservé sa saison 2011-2012, provoquant ainsi … 200 événements ? Pourquoi, après Vivier et Tremblay, la revue Circuit lui a-t-elle consacré un numéro entier (vol. XXII, No. 3, 2012) ? Le présent disque nous apporte la réponse : sa musique, quoique « contemporaine » – pas de sous-Brahms ici –, prouve sa capacité à rejoindre le public sans jamais faire de concession.

Tout d’abord, Ana Sokolović recourt à une instrumentation variée, renouvelant à chaque pièce l’intérêt de l’auditeur. Elle écrit pour des instruments solistes – le violoncelle (Vez), la clarinette mi bémol (Mesh), le piano (Trois études) – ou de petites formations – flûte (basse) et piano (Un bouquet de brume), violon, violoncelle et piano (Portrait parle) ou le regroupement de ces instruments additionnés de percussion (Ciaccona). Ici, l’inspiration de la compositrice peut être tout autant poétique (j’ai aimé me perdre dans la brume, fluide et souple, du piano et de la flûte basse, rarement utilisée comme instrument soliste) qu’humoristique. Les consignes données à la clarinette de Mesh – secouer, pousser, arrêt, frotter, air vers le haut – lui ont été suggérées par la notice … d’un séchoir à main, et l’utilisation des aigus de la clarinette mi bémol, donne à l’oeuvre, dès le début, un ton volontiers primesautier, mais sans complaisance, et l’exploitation de notes égrainées selon divers registres dans une deuxième partie introduit de nécessaires contrastes. Et que dire des « douze tableaux synoptiques des traits physionomiques » de Portait parle qui détaillent le corps humain (Front, Cheveux, Nez, Lèvres, Bouche, Menton, Contour général de la tête, vue de profil, vue de face, etc., jusqu’à la corpulence générale) en s’inspirant d’un tableau destiné, vers 1900, en France, … aux commissariats de police pour identifier les personnes ?! De cette source inattendue, Sokolović a tiré le détail du développement : les différents types d’oreilles, de paupières, de mentons, de nez, etc. font l’objet de très courtes traductions musicales distinctes, parfois cocasses mais dans lesquelles on prend plaisir à suivre la subtilité de l’écriture de chacune des parties instrumentales, parfois virtuoses (dans « Fronts », dans « Sourcils » entre autres). Tout ceci dénote, de sa part, la volonté d’écrire une musique ancrée dans un quotidien qui est d’abord le sien puisque trois de ces oeuvres (Vez, Mesh et Ciaccona) sont inspirées par la musique traditionnelle des Balkans d’où elle est originaire. Mais jamais la compositrice ne tombe dans l’écueil du folklorisme, trop souvent anecdotique. Ici, elle en retient des procédés particuliers d’écriture qu’elle fait siens. Et c’est sans doute l’origine authentiquement populaire de ses oeuvres qui explique ce que d’aucuns pourraient lui reprocher : la musique d’Ana Sokolović est positivement et agréablement simple.

D’une pièce à une autre, elle utilise à chaque fois un matériau restreint, ce qui permet d’en suivre aisément le traitement. Dans Vez, des répétitions de notes, des rythmes irréguliers, des inflexions d’intonation sur des hauteurs accentuées, forment des groupes distincts les uns des autres et contrastés, reconnaissables d’une occurrence à une autre, mais sans que la nécessité de la progression soit sacrifiée. On suit dans Mesh la répétition et la transformation serrée de courtes unités mélodicorythmiques. Dans chacune des Trois études pour piano, chefs-d’oeuvre d’économie, un paramètre est privilégié (un rythme, une harmonie, une mélodie). Dans la première, le modèle rythmique de quatre mesures est répété neuf fois en parcourant toute l’étendue du clavier; dans la seconde, un accord de cinq notes, subtilement modulées, est promené dans différents registres et selon diverses dispositions ; dans la troisième, une mélodie unique (n’utilisant que cinq notes), traitée contrapuntiquement, est répétée avec des tempi variés et fait l’objet de variations systématiques avec une énergie certaine. Ciaccona porte bien son titre, puisqu’une séquence de huit accords y est répétée plusieurs fois, selon le modèle de la chaconne classique, avec à chaque fois de frémissantes transformations. Nul doute que la dialectique des répétitions (fréquentes) et des variations aide les mélomanes à suivre l’évidence du déroulement de ses oeuvres, servi par des procédés d’écriture linéaire, en particulier l’usage fréquent de notes polaires. La compositrice a ainsi retrouvé les traits universels qui caractérisent les fondements de la musique, ce qui explique sûrement le succès de ses oeuvres.

Jean-Jacques Nattiez


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