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8.573331 - SAINT-SAËNS, C.: Symphony No. 3, "Organ" / Danse Macabre / Cypres et Lauriers (Warnier, Lyon National Orchestra, Slatkin)
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Camille Saint-Saëns (1835–1921)
Troisième Symphonie ‘avec orgue’ • Cyprès et Lauriers • Danse macabre

 

Né en 1835, deux ans après Brahms, mort en 1921, trois ans après Debussy, Camille Saint-Saëns connut une carrière d’une rare longévité : il donna son premier concert à onze ans et son dernier quelques semaines avant sa mort, triomphant dans le monde entier comme pianiste et comme compositeur. Organiste remarquable, il joua pendant vingt ans à l’église de la Madeleine, à Paris, où il eut le jeune Fauré comme suppléant ; mais il démissionna en 1877 de ce poste trop prenant. Six ans plus tôt, il avait créé la Société nationale de musique afin de promouvoir la musique instrumentale des jeunes compositeurs français, à une époque où cet art était l’apanage des musiciens germaniques. Il recueillit luimême de grands succès dans les domaines de la musique de chambre et de l’orchestre. L’opéra, en revanche, lui résista longtemps : il avait presque soixante ans lorsque Samson et Dalila fut enfin accueilli—triomphalement—à l’Opéra de Paris. S’il marqua la musique française d’une empreinte indélébile, Saint-Saëns rata toutefois le tournant de la modernité : alors que Schönberg, Stravinsky ou Bartók bouleversaient la donne, dans les années 1910, il resta ancré dans la tradition du siècle passé.

Saint-Saëns était au faîte de sa notoriété lorsque la Royal Philharmonic Society de Londres (qui avait commandé à Beethoven sa Neuvième Symphonie) lui demanda une symphonie. La Troisième Symphonie requiert l’orgue et le piano, absents jusque-là de l’effectif symphonique : « L’auteur pensait aussi que le moment était venu, pour la symphonie, de bénéficier des progrès de l’instrumentation moderne », prévint-il dans le programme de la création. Signe de sa satisfaction, il dédia l’oeuvre à la mémoire de Franz Liszt, auquel le liait une admiration réciproque et qui s’était éteint peu avant la création ; le compositeur hongrois, qui avait pu consulter la symphonie encore inachevée, n’avait pas caché son enthousiasme.

Liszt inspire la Troisième Symphonie à plusieurs titres : l’originalité de la forme (les quatre mouvements habituels d’une symphonie sont groupés deux à deux et unis par divers liens thématiques), la manière dont l’orgue se mêle à l’orchestre (préfigurée par le poème symphonique La Bataille des Huns) et le recours au procédé de la métamorphose thématique, mis au point par Liszt dans ses propres oeuvres orchestrales : un thème « cyclique » irrigue en effet l’ensemble de la partition, prenant toutes sortes de visages. Ce thème résulte de la combinaison de deux motifs entendus dès les premières mesures : les quatre notes interrogatives du hautbois, puis le motif léger et trépidant des cordes. Il génère tout le premier mouvement (Allegro moderato), au premier plan ou plus caché, et prend dans la section de développement de nouveaux aspects, notamment celui d’une fanfare de cuivres qui trahit sa parenté avec le Dies iræ de la Messe des morts grégorienne. L’orgue fait son entrée dans le mouvement lent (Poco adagio), sur une modulation exquise au ton de bémol majeur. Ses jeux ondulants nimbent l’orchestre de sonorités angéliques.

Le second volet enchaîne scherzo et finale. Le scherzo (Allegro moderato) revient à la tonalité initiale d’ut mineur, et son thème est une caricature diabolique du thème cyclique, à la manière de Liszt ; il est interrompu par un trio féerique (Presto), éclaboussé de lumière par les envolées du piano. Un accord d’orgue impérieux, sur ut majeur, marque le début du finale (Maestoso). Le thème cyclique s’y manifeste sous de nouvelles parures : des ondulations ruisselantes rappelant l’« Aquarium » du Carnaval des animaux, un vigoureux développement fugué… et bien sûr cette grandiose reprise par le tutti de l’orgue qui a fait la célébrité de la symphonie (il ressemble alors étonnamment à l’Ave Maria du compositeur franco-flamand du XVIe siècle Jacques Arcadelt, popularisé par une transcription pour orgue de Liszt). Ces éléments tourbillonnent dans un contrepoint de plus en plus intense, où le véritable Dies iræ grégorien vient bientôt surmonter ses différentes parodies. Les grands accords de l’orgue poussent cette masse énorme jusqu’à une conclusion éruptive.

La symphonie fut présentée au public sur des orgues modestes : l’orgue de 18 jeux construit par Bryceson Brothers & Ellis pour la création au Saint James’s Hall de Londres, le 19 mai 1886 (Saint-Saëns eut la mauvaise surprise de découvrir qu’il avait remplacé celui, plus fourni, de Gray & Davison, qu’il avait joué en 1882) ; et l’orgue Mutin du Conservatoire de Paris où eut lieu, le 9 janvier 1887, la triomphale création française. Mais son exécution reste liée aux grands instruments construits par Aristide Cavaillé-Coll, dont l’essence symphonique permet une osmose parfaite avec l’orchestre. L’oeuvre a trouvé l’un de ses vecteurs les plus parfaits dans l’orgue du palais du Trocadéro, à Paris—celui-là même, aujourd’hui lyonnais, qui résonne sur ce disque. C’est également en pensant à cet instrument légendaire que Saint-Saëns se lança dans la composition de Cyprès et Lauriers.

Ce diptyque pour orgue et orchestre trouve pourtant son origine en Belgique : il émane d’une commande de Léon Jehin, chef d’orchestre des Concerts d’Ostende. Mais, au cours de la composition, Saint-Saëns confia à son ami Eugène Gigout son désir que le Trocadéro en eût la primeur. Le planning chargé de la salle anéantit ses espoirs. La première audition eut donc bien lieu à Ostende, le 11 juillet 1919 ; Saint-Saëns tenait l’orgue, sous la direction de Jehin. Le compositeur prit la baguette pour la création française au Trocadéro, le 24 octobre 1920, confiant la partie d’orgue à Gigout.

Poignante déploration, « Cyprès » est composé pour orgue seul afin de pouvoir être joué séparément, lors de cérémonies funèbres. Saint-Saëns donne peu d’indications de registration, ne notant que les nuances et quelques jeux solistes. Le travail d’« orchestration » est donc laissé à l’imagination de l’interprète ; en l’occurrence, Vincent Warnier a choisi une registration très détaillée et changeante. Le caractère orientalisant des premières mesures rappelle les circonstances de composition : dans les premières semaines de 1919, Saint-Saëns se reposait dans la station thermale d’Hamman Righa, en Algérie. Une tension s’instaure progressivement, conduisant à un sommet massif, porté par les anches les plus puissantes de l’orgue. Deux accords terrifiants se résolvent sur un solo désolé de Hautbois. Le mouvement s’éteint sur un solo de Voix humaine évoquant étrangement le dessin mélodique du prélude de Tristan et Isolde de Wagner.

Vigoureuse fanfare où le tutti de l’orgue rivalise avec un orchestre aux trompettes martiales, « Lauriers » est un hommage à la victoire des Alliés lors de la Première Guerre mondiale. Des ébauches de fugato apportent çà et là une touche de solennité, et des ruissellements de harpe évoquent la gloire transfigurée des héros.

Si la Troisième Symphonie et Cyprès et Lauriers font appel à la base sonore héritée de l’orgue du Trocadéro (les jeux construits par Cavaillé-Coll), la Danse macabre met en valeur l’ensemble de la palette de couleurs que possède l’orgue de l’Auditorium, avec les jeux ajoutés successivement jusqu’à sa restauration en 2013.

Composée en 1874 et publiée l’année suivante, la Danse macabre est le troisième des quatre poèmes symphoniques de Saint-Saëns. L’oeuvre débute par les douze coups de minuit. Puis la Mort, représentée comme un violoniste, s’accorde—sur un intervalle dissonant, le triton, qui passait au Moyen Âge pour l’intervalle du diable, le « diabolus in musica ». Elle entame une valse langoureuse, tandis que les squelettes s’entrechoquent au son du xylophone ; ce thème célèbre, parodie du Dies iræ grégorien, a été caricaturé par Saint-Saëns dans son propre Carnaval des animaux (les « Fossiles ») avec l’indication « Allegro ridicolo » ! La danse vire à un sabbat démoniaque, que dispersent le chant du coq et le lever du jour.

La Danse macabre est l’adaptation orchestrale de la mélodie homonyme de Saint-Saëns (1872) sur un poème d’Henri Cazalis (alias Jean Lahor) : « Zig et zig et zag, la mort en cadence / Frappant une tombe avec son talon / La mort à minuit joue un air de danse / Zig et zig et zag, sur son violon… » Sa popularité se mesure au nombre de transcriptions qu’elle a suscitées : pour violon et piano et pour piano à quatre mains par Saint-Saëns lui-même, pour piano seul par Liszt (version revue par Vladimir Horowitz), pour deux pianos et huit mains par Ernest Guiraud… En 1919, l’organiste anglais Edwin Lemare en réalisa une transcription à la virtuosité redoutable, où l’organiste se démultiplie pour traduire la richesse de l’orchestre original. C’est cette version que Vincent Warnier a retravaillée, dans l’écriture comme dans la registration, afin de mettre en valeur les jeux solistes et d’exploiter toute la richesse orchestrale de l’orgue de l’Auditorium de Lyon.

Claire Delamarche

L’orgue Cavaillé-Coll/Gonzalez/Aubertin de l’Auditorium de Lyon

Construit pour l’Exposition universelle de 1878 et la salle du Trocadéro, à Paris, cet instrument monumental (82 jeux et 6500 tuyaux) fut la « vitrine » du plus fameux facteur de son temps, Aristide Cavaillé-Coll. Les plus grands musiciens se sont bousculés à la console de cet orgue prestigieux, qui a révélé au public le Concerto pour orgue de Francis Poulenc, les Requiem de Maurice Duruflé et Gabriel Fauré et des oeuvres maîtresses de César Franck, Charles-Marie Widor, Marcel Dupré, Olivier Messiaen, Jehan Alain, Thierry Escaich ou Kaija Saariaho. Reconstruit en 1939 dans le nouveau palais de Chaillot par Victor Gonzalez, puis transféré en 1977 à l’Auditorium de Lyon par son successeur Georges Danion, cet orgue a bénéficié en 2013 d’une restauration par Michel Gaillard (manufacture Aubertin) qui lui a rendu sa splendeur et son éloquence. La variété de ses jeux lui permet aujourd’hui d’aborder tous les répertoires, de Bach ou Couperin aux grandes pages romantiques et contemporaines.

www.auditorium-lyon.com/orgue


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