About this Recording
8.573448 - RAVEL, M.: Orchestral Works, Vol. 5 - Antar (after Rimsky-Korsakov) / Shéhérazade (Dussollier, Druet, Lyon National Orchestra, Slatkin)
English  French 

Maurice Ravel (1875-1937)
Œuvres orchestrales • 5

 

La fascination de Ravel pour la musique russe remonte a son adolescence : il avait quatorze ans lorsqu’il decouvrit le groupe des Cinq (Moussorgski, Rimski-Korsakov, Cui, Borodine et Balakirev) et le gamelan indonesien lors de l’Exposition universelle de 1889 (qui vit aussi l’inauguration de la tour Eiffel). Ce double choc—les Russes et l’Orient—engendra en 1898 l’« ouverture de feerie » Shéhérazade, destinee a un opera mort-ne sur les Mille et une Nuits. L’admiration de Ravel pour les Cinq ne devait pas faiblir, meme si l’inclination initiale pour Borodine et Rimski-Korsakov allait ceder le pas plus tard devant celle pour Moussorgski (dont Ravel completa La Khovanchtchina en 1913 avec Stravinsky et orchestra les Tableaux d’une exposition en 1922).

A Paris, le peintre Paul Sordes animait un groupe de potaches provocateurs, les Apaches, qui se retrouvait tard dans la nuit pour converser des arts. Le jeune Ravel y dechiffrait a quatre mains toutes sortes de musique en compagnie de son ami du Conservatoire, le pianiste catalan Ricardo Vines. En 1901, il enthousiasma l’assistance avec une piece eblouissante pour le piano, Jeux d’eau, qui prouvait qu’il n’etait plus un debutant. Lors de ces reunions, fit egalement la connaissance de Tristan Klingsor, dont la poesie inspira en 1903 un second Shéhérazade. Ce triptyque pour voix et orchestre montre une relation beaucoup plus distancee a l’orientalisme que cinq ans plus tot ; il est egalement redevable au chant debussyste, revele l’annee precedente par Pelléas et Mélisande. Ravel ne s’en cache pas, resumant en 1928 dans une courte autobiographie : « Shéhérazade, ou l’influence, au moins spirituelle, de Debussy est assez visible, date de 1903. La encore, je cede a la fascination profonde que l’Orient exerca sur moi des mon enfance. » Mais l’oeuvre est eminemment ravelienne par le combat permanent que se livrent instinct et controle, limpidite du discours et raffinement du detail.

L’effectif symphonique ressemble a celui de Debussy : cordes divisees, harmonie fournie, celesta, deux harpes et un riche eventail de percussions. Mais quand Debussy privilegie les doublures et les alliages de timbres, sollicite les cuivres dans toute leur ardeur et divise les cordes pour augmenter l’effet de leur masse, pour creer ce « climat flou propice aux oreilles myopes » denonce par Cocteau dans Le Coq et l’Arlequin (1918), Ravel degage au contraire l’individualite des timbres et ne separe les cordes que pour plus de transparence, au contraire de la juvenile et luxuriante « ouverture de feerie ».

En juin 1907, lors d’une reunion des Apaches, Ravel et Vines dechiffrent une partition de Rimski-Korsakov : Antar. Ravel ignore que, deux ans plus tard, sa route recroisera celle de cette partition. Antara ibn Shaddād, poete et guerrier arabe du VIe siecle, hanta la tradition orale avant que ces legendes se fixent au XIIe siecle dans Le Roman d’Antar. Mais le conte d’Ossip Senkovski illustre par Rimski-Korsakov developpe un episode qui n’y figure pas. Antar, qui a fui la mechancete des hommes, sauve une gazelle (la fee Gul-Nazar) poursuivie par un oiseau. Endormi, il s’eprend en reve de la reine de Palmyre, autre avatar de Gul-Nazar. A son reveil, la fee exauce ses trois voeux : vengeance, pouvoir et amour. Elle l’embrasse alors avec tant d’ardeur qu’il en meurt. Apres une premiere version en 1868, sous-titree Deuxième Symphonie, Rimski-Korsakov remania Antar en 1875, puis en 1897, designant desormais l’oeuvre comme une suite symphonique : au contraire de la Symphonie fantastique et de Berlioz, que le compositeur russe venait de decouvrir en 1868 et auquel il emprunta le concept d’une « idee fixe » representant le heros et parcourant l’oeuvre entiere, le materiau thematique ne subit pas un traitement symphonique (exposition, developpement, reexposition) mais une metamorphose libre et continue qui rapproche l’oeuvre plutot des poemes symphoniques de Liszt.

Malheureusement, en 1903, l’editeur Bessel refusa de publier la version definitive de 1897, qui necessitait de graver de nouvelles plaques. Rimski-Korsakov dut se contenter des corrections qui pouvaient etre apportees aux plaques de 1875. La version definitive ne parut qu’apres la mort du compositeur, en 1913. C’est donc la version hybride de 1903 que Ravel utilisa lorsqu’il entreprit, a la demande du theatre parisien de l’Odeon, d’en tirer une musique de scene pour Antar, nouvelle piece en quatre actes de l’ecrivain libanais Chekry- Ganem, exile a Paris. Le texte exploite un episode du Roman d’Antar : l’amour impossible entre le heros et sa cousine Abla.

L’engouement du milieu artistique francais pour la Russie n’avait pas faibli. Une semaine apres la creation parisienne de la piece, la suite de Rimski-Korsakov etait jouee salle Gaveau ; en cette meme annee 1910, la compagnie des Ballets russes, fondee l’annee precedente par Serge Diaghilev, se fit remarquer par deux evenements : le 4 juin une Schéhérazade de Rimski-Korsakov choregraphiee par Michel Fokine ; et le 25 juin L’Oiseau de feu, le premier ballet (et le plus rimskien) de l’etoile montante de la musique russe, Stravinsky.

Le role de Ravel dans la musique d’Antar passa presque inapercu. Annoncant la premiere representation, le 7 janvier 1910 au Theatre de Monte-Carlo, Gil Blas attribue l’arrangement au chef d’orchestre, Gabriel Pierne. Le Ménestrel et l’Aurore, relatant la reprise a l’Odeon, n’evoquent que le nom de Rimski-Korsakov. Ravel lui-meme, dans une lettre a Chekry-Ganem (23 janvier 1910), reste d’une extreme modestie. Cette musique comporte, recapitule-t-il :

« 1° Le poeme symphonique d’Antar de Rimsky- Korsakoff [sic] et des fragments de ce meme poeme, reorchestres specialement par moi pour ces representations.
2° Un fragment de Mlada du meme compositeur.
3° Des fragments de melodies du meme compositeur, orchestrees par moi. »

Le conducteur orchestral conserve chez l’editeur Leduc ne porte pas traces de ces melodies (tirees des opus 4 et 7), dont on connait l’identite par une reduction pour piano conservee a la Bibliotheque nationale de France. Il ne mentionne pas davantage l’extrait joue, a Monaco comme a Paris, du Désert de Felicien David (1844), oeuvre mythique qui avait lance la vogue de l’orientalisme musical. Il etait toutefois suffisamment complet pour autoriser une reconstruction (dont seules les repetitions de deux numeros ont ete omises) et la preparation du materiel d’orchestre. La piece de 1910 se pretait difficilement au cadre du concert. L’idee a donc germe de commander un nouveau texte, et le nom d’Amin Maalouf, autre ecrivain franco-libanais, s’est rapidement impose. « Antar, le guerrier poete, et sa bien-aimee Abla, c’est un peu les Romeo et Juliette du monde arabe. Tout le monde connait leur histoire. Basee sur un recit qui remonte au VIe siecle, juste avant l’islam, evoque par les conteurs qui animaient, il y a quelques annees encore, les cafes de Beyrouth et de Damas, cette epopee symbolise l’esprit chevaleresque » explique Maalouf dans une interview accordee au quotidien lyonnais Le Progrès le 11 juin 2014, la veille de la premiere audition de l’oeuvre. « A la difference des quatre livrets d’opera que j’ai ecrits pour Kaija Saariaho, le texte ne precede pas la musique. J’ai ecoute l’oeuvre de Rimski-Korsakov, pris en compte les conseils de Leonard Slatkin, le patron de l’ONL, et ecrit la legende d’Antar en epousant la partition, en me laissant guider par les emotions que suggere la musique. La plupart des passages sont dits, sur un fond musical, par Andre Dussollier, qui a suivi d’assez pres l’elaboration de ce travail. »

On comprend ce qui a attire Ravel dans la partition de Rimski-Korsakov : l’orchestration capiteuse, la modalite changeante et inedite (le troisieme mouvement, avant Bartok et Messiaen, se termine meme sur une gamme octotonique !), la puissance rythmique font d’Antar le magnifique precurseur de Schéhérazade (1888), la principale oeuvre orchestrale du compositeur russe, elle aussi en quatre mouvements. Ravel dut apprecier particulierement les premieres mesures, aux harmonies modernes et inquietantes, peignant l’immensite du desert de Cham.

L’opulent materiau thematique, domine par le noble theme d’Antar (presente aux altos) et celui, sinueux et leger de Gul-Nazar/Abla (flute), se prete a toutes sortes de derivations et inspire a Ravel une floraison de courtes interventions instrumentales qui se greffent sur le texte. Dans de nombreux numeros (les 1 bis, 12 et 16 notamment), la plume de Ravel se glisse dans celle de Rimski-Korsakov. Mais certaines idees n’appartiennent qu’a lui : la presentation recurrente du theme d’Antar a l’alto solo ; le charmant fugato de flute et clarinette (n° 3), la valse gracieuse du n° 7, ou la « turquerie » aux instruments si raveliens du 1 bis (hautbois, tambour de Basque et tambourin). Outre la redistribution des quatre mouvements d’Antar, l’une de ses trouvailles geniales fut d’introduire avec quelques coupures, pour illustrer le gout du pouvoir d’Antar, l’effrayant sabbat de sorcieres de l’opera-ballet Mlada (1890)—que Rimski-Korsakov retravaillerait en 1901 sous la forme du poeme symphonique La Nuit au mont Triglav (1901). En 1910, dans ce passage—qui mettait en scene d’authentiques danseuses algeriennes—la celebre Mata Hari dansa en Cleopatre. Chez Amin Maalouf, ce mouvement correspond au depart d’Antar pour son ultime bataille. Celle ou, malgre les mises en garde d’Abla, se nouera son tragique destin.

Claire Delamarche

Le bref cycle Shéhérazade, qui met en musique trois poemes du recueil eponyme de Tristan Klingsor, un ami de Ravel, fut compose en 1903, l’annee ou Klingsor (Justin Leon Leclere) publia ses poemes inspires par l’oeuvre de Rimski-Korsakov et sa propre source litteraire, Les Mille et une nuits, dont une nouvelle traduction francaise de Joseph Charles Mardrus allait bientot paraitre. La plus longue des melodies, Asie, est dediee a la cantatrice Jeanne Hatto (Marguerite Jeanne Frere), pour qui Ravel demanda a Klingsor de remplacer le mot ‘pipe’ par ‘tasse’ vers la fin du poeme, au vers En élevant comme Sindbad ma vieille tasse arabe. Le poeme regorge d’une imagerie pseudo-orientale sensuelle, a laquelle la musique rend pleinement justice : Damas et les villes de Perse, des minarets dresses vers le ciel, des turbans de soie sur des visages noirs, des marchands, des cadis et des vizirs, le bourreau avec son cimeterre courbe, des gens qui meurent d’amour ou de haine, le tout dans un pays symboliste imaginaire. La deuxieme melodie, La Flûte enchantée, est dediee a la figure mondaine Mme Rene de Saint-Marceaux, dans le salon de qui Colette avait fait la connaissance de Ravel. Ici, tandis que son maitre a la barbe blanche sommeille, la cantatrice entend la flute de son amoureux jouer une chanson alternant tristesse et joie, et compare chaque note a un mysterieux baiser volant vers sa joue quand elle s’approche de la croisee. L’Indifférent est dedie a Emma Bardac, qui a l’epoque etait encore mariee au banquier Sigismond Bardac et allait par la suite epouser Debussy. L’interprete apercoit sur le pas de sa porte un beau jeune homme dont la levre chante dans une langue inconnue et charmante ; elle l’invite a entrer mais il s’eloigne avec un geste gracieux, sa demarche feminine et lasse refletee par la langueur de la breve coda.

Keith Anderson
Traduction de David Ylla-Somers


Close the window