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8.573471 - MESSIAEN, O.: Organ Works - L'Ascension / Diptyque / Offrande au Saint-Sacrement / Prélude / Le Banquet Céleste (Winpenny)
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Olivier Messiaen (1908–1992)
L’Ascension et autres oeuvres

 

Olivier Messiaen fut une figure predominante de la musique du XXe siecle. Avec son langage extremement personnel, il puisa souvent son inspiration dans la nature, dans la musique des cultures orientales et par-dessus tout, dans son fervent catholicisme. Pianiste doue, Messiaen entra au Conservatoire de Paris en 1919 a un age etonnamment precoce, et en 1927, il integra la classe d’orgue de Marcel Dupre, meme s’il n’avait jusqu’alors jamais pose les yeux sur une console d’orgue. Dupre passa le premier cours a expliquer le fonctionnement de l’instrument, et en revenant la semaine suivante, Messiaen avait appris a jouer la Fantasia en ut mineur de Bach a un niveau deja impressionnant. En 1931, il fut nomme organiste de l’Eglise de la Sainte-Trinite (La Trinite) a Paris, sa candidature ayant ete appuyee par Charles Tournemire et Charles-Marie Widor—deux des plus eminents organistes de la ville. Il devait conserver ce poste pendant plus de soixante ans, jusqu’a sa mort.

Les premieres pages pour orgue de Messiaen, ainsi que des oeuvres comme le cycle de melodies Poèmes pour Mi (1936–1937) [Naxos 8.573247 / 8.572174], l’imposerent comme une figure importante de la musique contemporaine. Capture alors qu’il etait infirmier auxiliaire pendant la Seconde Guerre mondiale, il composa le Quatuor pour la fin du temps (1940–1941) [Naxos 8.554824] afin de pouvoir l’interpreter avec trois compagnons, prisonniers de guerre comme lui. Une fois libere, il fut nomme professeur d’harmonie (puis professeur de composition) au Conservatoire de Paris. Messiaen etait un pedagogue charismatique, et a partir de 1949, il enseigna dans le cadre des cours d’ete de l’Ecole de Darmstadt, ou son influence fut determinante. Il eut notamment pour eleves Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen et George Benjamin, et enonca les principes qui sous-tendent son style resolument individuel dans ses deux ouvrages, Technique de mon langage musical (1944) et Traité de rythme, de couleur, et d’ornithologie—la redaction du second fut interrompue par son deces, et c’est Yvonne Loriod, sa veuve, qui l’acheva. Plutot que de tenter d’imposer son style a ses eleves, il les encourageait a trouver leur voix propre. Ainsi, l’individualite de la musique de Messiaen l’a toujours distingue de celle des autres compositeurs.

Pendant ses annees d’etudes, Messiaen commenca a travailler a La Trinite pour remplacer l’organiste Charles Quef, dont la sante declinait. Le jeune Olivier etait deja en passe de devenir un compositeur reconnu (son premier ouvrage publie, les Préludes pour piano, parut en 1930), et les coloris orchestraux aux opulentes inflexions vocales de l’instrument construit par Cavaille-Coll pour l’eglise furent a n’en pas douter une source d’inspiration pour lui, relativement neophyte en ce qui concernait l’orgue. De la meme maniere, il ne pouvait pas echapper a l’influence d’autres organistes-compositeurs parisiens comme son professeur Marcel Dupre, Louis Vierne, Charles-Marie Widor, et l’enigmatique Charles Tournemire. A l’evidence, Messiaen trouva en ce dernier un alter ego, Tournemire etant lui-meme renomme pour ses improvisations liturgiques. Plus tard, Messiaen devait declarer que Tournemire etait un compositeur de genie et un merveilleux improvisateur, expliquant en outre que la foi chretienne occupait une place fondamentale dans leur musique a tous les deux. L’Orgue mystique, le vaste cycle liturgique pour orgue de Tournemire, fut ecrit entre 1927 et 1932, alors meme que Messiaen commencait a composer pour l’orgue. Le cycle est remarquable par son traitement penetrant de melodies de plain-chant et pour sa maniere de traiter certaines phrases specifiques de la liturgie. Les changements de texture et de timbre aux contrastes marques abondent, et la ligne de pedale s’affranchit regulierement de son role de basse traditionnel. Les textures novatrices de Messiaen dans Le Banquet céleste, Alléluias sereins et Offrande au Saint-Sacrement puisent toutes leurs racines dans le travail de Tournemire, tandis que le Diptyque et le Prélude font apparaitre une evolution amorcee a partir de la forme symphonique plus traditionnelle de Widor, Vierne et Dupre.

Le Banquet céleste (1928), premiere oeuvre pour orgue publiee par Messiaen, est une tendre meditation sur la Sainte Communion. Elle retravaille le second theme lent d’un poeme symphonique incomplet intitule Le Banquet eucharistique, que Messiaen entreprit de composer en 1926 alors qu’il etait l’eleve de Dukas. Il est stupefiant de voir que cette oeuvre de jeunesse presente deja bon nombre des caracteristiques du style de la maturite du compositeur : de longues phrases extremement lentes y prennent leur elan en evitant toute resolution des harmonies, dissonantes mais foisonnantes. La pulsation rythmique demeure partie integrante des vingt-cinq amples mesures, et est soulignee a l’entree des « gouttes d’eau » staccato jouees a la pedale.

Compose en 1928 ou 1930, le Diptyque est dedie a Dukas et Dupre et est sous-titre « Essai sur la vie terrestre et l’eternite bienheureuse ». La premiere section agitee depeint les angoisses de la vie sur terre : le theme de sept notes initial reparait frequemment, et au paroxysme du passage, il est donne en canon aux claviers et a la pedale. Tout le long du morceau, l’harmonie est nettement chromatique, meme si elle conserve un centre tonal ; son style rappelle ceux des dedicataires de l’ouvrage. L’agitation se dissipe pour laisser place au second tableau, sereine representation de la lumiere immuable de la joie et de la paix du paradis. Ici, le langage harmonique est plus individuel, fonde autour de la gamme octatonique que Messiaen definirait plus tard comme un « mode de transposition limitee ». Par la suite, il devait reutiliser cette envoutante section pour en tirer le dernier mouvement du Quatuor pour la fin du temps.

Apparition de l’Église éternelle (1932) est la representation marquante d’une apparition de l’eglise eternelle qui finit par disparaitre a la vue. Le crescendo soutenu va croissant jusqu’a ce que toutes les ressources de l’orgue soient employees pour un accord d’ut majeur triomphant ; la vision s’efface alors ; pendant tout ce temps, l’implacable motif de pedale continue a alimenter l’elan rythmique.

Deux des premieres oeuvres pour orgue de Messiaen furent decouvertes apres le deces du compositeur en 1997. Offrande au Saint-Sacrement, sans doute ecrit dans les annees 1930, reprend le theme de la Sainte Communion. Son utilisation du jeu de voix humaine—inhabituelle chez Messiaen—rappelle la musique de Tournemire. La melodie de flute descendante se combine a ce jeu insolite pour evoquer le mystere du Saint Sacrement. Le Prélude, ouvrage de plus grande envergure, dut etre compose vers 1928–1930 alors que Messiaen etait encore etudiant. Son style est etroitement lie a celui du Diptyque et denote lui aussi l’influence de Dupre. Encadre par des sections lentes qui utilisent son Quintaton 16’ caracteristique avec le jeu de flute 4’, il comporte une section centrale mouvementee extremement chromatique et contrapuntique. La coda est annoncee par le theme joue sur des octaves au-dessus d’accords staccato, a la maniere de Dupre ou de Widor.

La version pour orgue du cycle de quatre meditations symphoniques de Messiaen intitule L’Ascension (1933–1934) fut publiee et creee en janvier 1935, quelques jours seulement avant la creation de la version orchestrale (1932–1933). Cette oeuvre extraordinaire fut portee aux nues par la presse musicale et etablit d’emblee Messiaen comme l’un des compositeurs incontournables de sa generation. Le mouvement d’ouverture, Majesté du Christ, presente une serie de phrases solennelles, jouees sur les jeux d’anche, qui illustrent la priere du Christ a son Pere. Axee sur la note de si, l’harmonie relativement statique du morceau est alliee a des rythmes reguliers et ondoyants et a une large palette dynamique pour evoquer la supplique de Jesus.

Alléluias sereins debute sur une ligne melodique unique, apparentee a une vocalise ; son ambiguite harmonique et sa souplesse rythmique lui conferent un caractere mystique. Le tout est agremente d’une ligne de clarinette ornee de fragments de la phrase initiale. De delicates variations sur ces melodies de depart forment la section centrale, avant une derniere apparition du materiau d’ouverture—joue a la pedale—, presente dans un halo de trilles lumineux. L’ingeniosite de Messiaen a l’heure de transposer a l’orgue les subtils coloris orchestraux demontre a quel point il etait sensible aux timbres distinctifs de cet instrument.

L’eblouissante toccata Transports de joie remplaca le mouvement orchestral Alléluia sur la trompette, Alléluia sur la cymbale, dont Messiaen considera qu’il serait malaise a transcrire pour l’orgue. Les elements disparates de ce mouvement—les saisissants accords initiaux, les puissantes lignes de pedale et le moto perpetuo conclusif—l’ancrent fermement dans la tradition d’improvisation de l’ecole d’orgue francaise. Neanmoins, rares sont les pieces pour orgue qui ont egale l’impact cataclysmique de ce mouvement debordant de vitalite, profonde profession de foi dans le pouvoir de la resurrection.

Messiaen decrivait le mouvement final, Prière du Christ, comme le sommet emotionnel de L’Ascension. Il porte l’indication « extremement lent », et sa succession d’harmonies aux riches coloris presente une melodie evanescente. Messiaen precisa a son sujet qu’il avait voulu « eloigner le temporel ». Comme Le Banquet céleste, la quasi-immobilite de ce mouvement serein est pres d’atteindre ce but : les harmonies s’elevent de facon presque imperceptible et finissent par se poser sur un long accord de septieme, apparemment irresolu.

Tom Winpenny
Traduction française de David Ylla-Somers

Les partitions de Messiaen citent les Écritures comme suit :

L’Ascension

1) Majeste du Christ demandant sa gloire a son Pere
Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie. (Prière sacerdotale du Christ, Évangile selon Saint Jean, chap.17, verset 1)

2) Alleluias sereins d’une ame qui desire le ciel
Nous vous en supplions, ô Dieu,… faites que nous habitions aux cieux en esprit. (Messe de l’Ascension, Collecte)

3) Transports de joie d’une ame devant la gloire du Christ qui est la sienne
Rendons grâce à Dieu le Père, qui nous a rendus dignes d’avoir part à l’héritage des Saints dans la lumière,…
nous a ressuscités et fait asseoir dans les cieux, en Jésus Christ. (Saint Paul, Épître aux Colossiens et aux Éphésiens)

4) Priere du Christ montant vers son Pere
Père,… j’ai manifesté ton nom aux hommes… Voilà que je ne suis plus dans le monde ; mais eux sont dans le monde, et moi je vais à toi.
(Prière sacerdotale du Christ, Évangile selon Saint-Jean, chapitre 17, versets 6 & 11)

Le Banquet céleste

Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. (Évangile selon Saint Jean)

Apparition de l’Église éternelle

Faite des pierres vivantes,
Faite des pierres du ciel,
Elle apparaît dans le ciel :
C’est l’Épouse de l’Agneau !
C’est l’Église du ciel.
Faite des pierres du ciel
Qui sont les âmes des Élus.
Ils sont en Dieu et Dieu en eux
Pour l’éternité du ciel !

(d’après l’hymne Urbs beata)


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