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8.573553 - AUBER, D.-F.: Opera Overtures, Vol. 1 (Orchestre Régional de Cannes, Dörner)
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Daniel-François-Esprit Auber (1782–1871)
Ouvertures • 1

 

Daniel-François-Esprit Auber (1782–1871) fut l’un des compositeurs français les plus attachants et populaires du XIXe siècle. Sa vie créative est intimement liée à celle du célèbre librettiste Augustin-Eugène Scribe (1791–1861), qui lui fournit 38 livrets et contribua à façonner la nature de son inspiration musicale, le plus souvent dans le domaine de l’opéra-comique. Le tempérament mesuré d’Auber se reflétait dans sa manière d’aborder la musique : travaillant presque exclusivement pour le théâtre lyrique, il évitait tout excès d’émotion, ce qui tenait sûrement à son élégance toute parisienne. Il mourut d’ailleurs pendant le siège de Paris, s’étant refusé à quitter la ville qu’il aimait tant au moment de la Commune. À une certaine époque, son art tout en retenue et son style épuré, avec ses rythmes agiles et ses sentiments en demi-teintes, étaient synonymes de bon goût et s’attiraient une affection universelle. Il y eut une période où ses ouvertures étaient aussi prisées que celles de Rossini et de Suppé, et certaines d’entre elles ont conservé intactes toute leur fraîcheur et leur séduction. 1 La Circassienne (1861) L’histoire se déroule dans le Caucase et à Moscou ; elle suit les aventures d’Alexis, un jeune officier travesti en femme. L’ouverture capture un peu de l’esprit mutin et grivois du récit, sur un ton approprié aux subtils retournements de situation qui viennent subvertir les valeurs des personnages et déjouer leurs attentes. La partition déroule les thèmes centraux de l’opéra, et presque tous sont tirés du long finale du deuxième acte, la scène du harem où Alexis et Olga, la jeune héroïne, ont été confinés. Elle débute avec le très bel andante qui par la suite se révèlera être l’invitation des odalisques à la volupté, mais elle est dominée par un motif taquin, voire égrillard, qui est lui aussi consacré aux plaisirs des sens. Une référence au duo d’amour d’Olga et Alexis du troisième acte forme un interlude lyrique, et le mouvement de marche conclusif, qui retourne au finale du II, renforce le thème militaire qui constitue l’autre pôle thématique de l’opéra. 2 Le Cheval de bronze (1835) Cet opéra-féérie valut à Auber un franc succès. L’intrigue est axée sur un mystérieux cheval de bronze perché sur un escarpement rocheux non loin d’un village chinois ; ce cheval a le don magique de s’envoler dans les airs et de révéler à ceux qui le montent les magnifiques paysages de lointains royaumes. Il transporte certains des personnages vers un étrange pays enchanté situé sur la planète Vénus, mais finit par les ramener sur Terre. L’ouverture se divise en deux sections sans rapport l’une avec l’autre : la vigoureuse section initiale fait office de thème de rondo ; c’est celui du cheval de bronze. Il débouche sur une gracieuse mélodie de flûte, de clarinette et de violon en si bémol majeur ; c’est le thème des couplets allegretto que Péki, l’entreprenante héroïne, chante au deuxième acte. Après le retour du thème de rondo, un passage processionnel d’accords de basse réitérés introduit brièvement deux idées : un dessin de triolets descendant et bondissant avec des fermate appuyées (lié au sommeil magique du mandarin Tsing-Sing au deuxième acte), et un passage précipité pour les cordes (tiré du récit du rêve du prince Yang au premier acte). Ces deux idées sont brièvement développées et récapitulées, avant de laisser place à un long silence. La seconde section commence à 6/8 avec une mélodie pointée pleine d’allant aux cordes ; elle est empruntée au finale du premier acte, lorsque le prince Yang décide d’enfourcher le cheval de bronze et de voyager vers des terres inconnues et enchantées. Cette mélodie, qui représente les pouvoirs magiques du cheval, est entraînée sur la houle d’un grand apogée, et tout l’orchestre intervient fortissimo dans l’éblouissante coda finale.

[3] Le Domino noir (1837)

Cet ouvrage devint l’opéra le plus populaire d’Auber, déjà représenté 1209 fois dès 1909. Angela, l’héroïne, est une aristocrate et l’abbesse d’un couvent madrilène très en vue, mais elle continue à se rendre incognito à des fêtes, le visage dissimulé sous un domino noir. Le premier acte se déroule à l’une de ces soirées donnée par la reine d’Espagne. L’ouverture, qui se divise en deux parties, instaure l’atmosphère de fête avec une suite de mélodies de danse, sur un tempo de valse. Une ritournelle processionnelle en la bémol majeur encadre trois épisodes contrastés en fa mineur en une petite série de thème et variations (y compris de rapides interventions des cordes et de séduisantes interventions des bois) qui distillent une tension pleine de mystère. Une séquence descendante d’accords pointés introduit un second dessin d’encadrement. La mélodie syncopée qui suit, en ut, est le motif principal d’un duo pour Angela et le comte Horace, qui s’est épris de la beauté masquée. Vient ensuite une vive Aragonaise en fa majeur qu’Angela (déguisée, elle se fait passer pour la servante Inésille) chante pour divertir les noceurs du deuxième acte. Ce thème, avec un net changement de rythme, est développé en une péroraison animée et dansante, le dessin pointé qui l’encadre revenant dans la coda conclure le morceau. En fin de compte, Angela est délivrée de ses voeux et se retrouve libre d’épouser Horace, car elle l’aime aussi. L’ouverture présage le tour inattendu que vont prendre les événements, car elle se conclut, non pas dans la clé de la tonique, mais dans celle de la sus-dominante. L’interaction changeante des modulations et de la disposition des gammes, alliée au caractère bouillonnant et vaporeux de l’orchestration font de cette partition l’une des ouvertures les plus subtiles et raffinées d’Auber.

[4] Fra Diavolo (1830)

Cet opéra fut joué sans interruption dès sa création et s’imposa dans le monde entier comme l’ouvrage le plus aimé et indémodable d’Auber. Fra Diavolo était le célèbre chef d’une bande de brigands qui terrorisa la région de Terracina, dans la Campanie, et c’est là que se déroule le récit, avec une galerie de personnages mémorables : Zerline, l’astucieuse héroïne d’origine modeste, son amoureux idéaliste et romantique, le brigadier Lorenzo, et deux merveilleuses créations comiques, le couple de voyageurs anglais formé par Lord Cockburn et Lady Pamela. L’ouverture commence sur la pulsation assourdie d’une caisse claire, et l’orchestre la rejoint progressivement, donnant l’impression d’entendre une procession se rapprocher, passer puis s’effacer au loin. Un appel de trompette lance un passage énergique qui débouche sur une vive mélodie pour les bois au-dessus de pizzicati des cordes ; vient ensuite une section semblable à une danse, jouée par l’orchestre au complet. Ces deux thèmes proviennent du finale du premier acte, quand les carabiniers viennent annoncer que de nombreux complices de Fra Diavolo ont été tués lors d’une escarmouche. Fort de ce succès, le jeune officier Lorenzo va pouvoir épouser Zerline, la fille de l’aubergiste. Après une nouvelle fanfare, les thèmes sont répétés et mènent à une coda marquée presto.

[5] La Fiancée (1829)

Cet ouvrage léger, ancré dans la tradition très française de l’opéra-comique, cristallise l’essence même de l’art d’Auber. Une grande part de son sujet, emprunté aux Contes de l’atelier de Michel Masson et Raymond Brucker, permit à Scribe de donner l’un de ses livrets les plus émouvants et les mieux tournés. L’histoire se déroule à Vienne juste après les guerres napoléoniennes. Fritz, un tapissier qui sert dans la Garde nationale, déplore qu’Henriette, sa fiancée, se soit éprise de Frédéric von Lowenstein, un aristocrate. Elle finit par l’épouser et Fritz devient une proie facile pour la rusée Madame Charlotte, une couturière. Des dessins aux rythmes pointés, caractéristiques de la première période d’Auber ponctuent le tout début de l’ouverture, dans une version enjouée de la Tyrolienne qui devint la page la plus célèbre de tout l’opéra. Ici, la mélodie est articulée comme une marche militaire, motif adapté à cette époque de guerres incessantes et à l’ethos de la Garde nationale évoqué par l’ouvrage. Mais l’ouverture capture également l’atmosphère de pastorale urbaine si indissociable de cette intrigue qui allie aspirations conjugales et ambitions sociales. Le thème lyrique plus doux du second sujet de la Tyrolienne se déploie rapidement. La section centrale, portée sans reprendre haleine par des violons échevelés, fournit une vive sensation d’élan moteur. Elle présente des thèmes empruntés à la ballade nodale d’Henriette (« Si je suis infidèle ») et au finale du premier acte. Au coeur du morceau figure un thème mélancolique ascendant et descendant (avec une émouvante tournure mélodique) associé à Fritz. Après un développement tronqué, la récapitulation mène à une coda haletante et exaltante. Cet ouvrage était particulièrement populaire en Allemagne (sous le titre Die Braut), et il y fut monté régulièrement jusqu’en 1861.

[6] Les Diamants de la couronne (1841)

Il s’agit, cette fois encore, de l’un des ouvrages les plus populaires d’Auber ; son histoire se déroule à Lisbonne en 1777, et l’intrigue suit la jeune reine du Portugal, Catharina, qui substitue de faux bijoux aux joyaux de la couronne afin de sauver son pays de la banqueroute. Après une ouverture sereine, un air confié aux premiers violons appuyés par des accords de vents et des cordes pincées, un dessin plus rythmique mène au sujet principal de l’ouverture. Celui-ci commence doucement aux cuivres, bientôt rejoints par les bois, mais sans aucun soutien des cordes, procédé particulièrement frappant. Ce thème provient du finale, où un choeur chante les louanges de la jeune reine. Soudain, les cordes font une entrée forte, et la musique se fait tour à tour orageuse et délicate jusqu’à ce que des fanfares de cuivres annoncent le retour du thème principal, désormais renforcé par les cordes, qui vient apporter au morceau son exaltante conclusion en ut majeur.

[7] Marco Spada (1852)

Le brigand immortel refait son apparition dans cet ouvrage. L’intrigue, qui se déroule à Rome à la fin du XVIIIe siècle, fait intervenir des bandits, des soldats, des aristocrates, de nombreux déguisements, et fait triompher l’amour au moment où l’on croyait tout perdu. Le beau thème d’introduction tendrement languissant qui ouvre le morceau en douceur utilise la musique de l’émouvante scène funèbre de la fin de l’opéra, la sombre atmosphère étant instaurée par un effet spécial qui consiste à allier le registre aigu des violoncelles au registre grave des premiers violons. La douce mélancolie de ce thème initial est particulièrement touchante. Il évolue alors, par le biais de dessins de doubles croches descendantes aux cordes, vers des thèmes de la première scène du troisième acte, portant ainsi l’attention sur le banditisme et les conquêtes amoureuses. Le sujet dominant en la majeur de l’ouverture—lyrique et aérien, fervent mais serein—audessus d’une pulsation de basse, provient du finale concertant du deuxième acte : c’est la lamentation accablée d’Angela au moment où elle apprend que son Federici bien-aimé a contracté des fiançailles tout ce qu’il y a de plus opportunes.

[8] L’Enfant prodigue (1850)

Dans cet ouvrage composé dans la tradition du grand opéra, Scribe adapte avec inventivité la parabole de la Bible (Luc 15). Azaël, l’enfant prodigue, abandonne son père Reuben à ses champs de Juda pour les lieux de plaisir égyptiens de Memphis, mais il finit par déchanter et rentrer chez lui où son père, qui l’a pardonné, l’attend. La musique du ballet fut utilisée par Constant Lambert pour Les Rendez-vous (1933). Il s’agit de la plus longue ouverture composée par Auber, à 466 mesures, et elle est divisée en trois sections principales. La première reflète les aspects tragiques du récit. L’Allegro maestoso initial comporte trois parties : la première commence par une section en la majeur qui retient l’attention, puis sa section centrale en ut majeur décrit le départ d’Azaël, l’enfant prodigue, qui quitte son père et sa bien-aimée Jephtèle (sur le registre grave, doux et légèrement rauque, de la flûte), ainsi que la prophétie de la colère divine qui s’abattra sur le fils ingrat et qui intervient dans le finale du premier acte. Ce mouvement introduit l’accord napolitain avec sa tierce de base diminuée et sa langueur mélancolique, motif que l’on retrouvera tout au long de l’opéra. La section Allegro non troppo en ut majeur commence avec la Marche de la caravane, qui cite la vision qui apparaît en rêve à Azaël, avec la crise de conscience subséquente et sa décision de rentrer chez son père—un magnifique solo de clarinette. La troisième partie, point culminant de l’ouverture, présente un glissement de l’emphase thématique. Le charme sulfureux de l’Égypte est évoqué par l’impétuosité renversante et les timbales de la bacchanale en la mineur qui accompagne le festival d’Apis à Memphis au troisième acte, puis la musique devient une puissante péroraison chargée d’émotion—un très beau thème introduit par les trompettes et développé vers un apogée sous-tendu par une robuste partie pour les trombones. Paradoxalement, le triomphe célébré ne concerne pas les réjouissances égyptiennes mais le fils prodigue lui-même, rentré sain et sauf sur sa terre promise.

Robert Letellier
Traduction française de David Ylla-Somers


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