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8.573563 - STRAUSS, R.: Heldenleben (Ein) / MAGNARD, A.: Chant funèbre (Lille National Orchestra, J.-C. Casadesus)
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Richard Strauss (1864–1949): Ein Heldenleben (Un vie de héros) Op. 40, TrV 190
Albéric Magnard (1865–1914): Chant funèbre Op. 9

 

Richard Strauss: Ein Heldenleben Op. 40

Les poèmes symphoniques du début de la carrière du compositeur et chef d’orchestre allemand Richard Strauss constituent une notable extension des réalisations de ses prédécesseurs, Liszt et Wagner. Ses opéras dénotent une utilisation tout aussi remarquable du langage orchestral de la fin de l’ère romantique, souvent dans un cadre quasi mozartien. Né à Munich, fils d’un illustre corniste et de sa seconde épouse, elle-même issue d’une riche famille de brasseurs, Strauss reçut une solide éducation générale au Ludwigsgymnasium de Munich, étudiant parallèlement la musique avec des professeurs manifestement émérites. Quand il quitta l’école en 1882, il avait déjà rencontré un certain succès en tant que compositeur, et ce succès se perpétua pendant la brève période où Strauss étudia à l’Université de Munich, avec la composition de concertos pour violon et pour le cor d’harmonie, et d’une sonate pour violoncelle et piano. Dès ses 21 ans, il était nommé assistant chef d’orchestre auprès du célèbre orchestre de Meiningen placé sous la direction de Hans von Bülow, à qui il succéda l’année suivante. En 1886, Strauss démissionna de Meiningen et s’attela à la composition d’une série de poèmes symphoniques qui paraissaient vouloir pousser le contenu extra-musical de cette forme jusqu’à ses limites les plus extrêmes. La première de ces oeuvres, Aus Italien (D’Italie), fut suivie de Macbeth, Don Juan, Tod und Verklärung (Mort et transfiguration) puis, après une interruption de quelques années, ce furent Till Eulenspiegel (Till l’espiègle), Also sprach Zarathustra (Ainsi parlait Zarathoustra), Don Quixote et Ein Heldenleben (Une vie de héros). Entretemps, Strauss se forgeait une belle réputation de chef d’orchestre, dirigeant l’Orchestre philharmonique de Berlin pendant une saison et acceptant des engagements à Munich et à l’opéra de Berlin, où il devint ensuite compositeur de la cour.

Avec le tournant du siècle, il s’intéressa de nouveau à l’opéra, genre dans lequel il n’avait tout d’abord pas rencontré un grand succès. Salome, créée à Dresde en 1905, fut suivie en 1909 par Elektra, sur un livret de l’écrivain avec lequel Strauss allait collaborer pendant les vingt années à venir, Hugo von Hoffmannsthal. Der Rosenkavalier (Le chevalier à la rose), comédie lyrique romantique avec pour toile de fond la Vienne de Mozart, fut créé à l’opéra de la cour de Dresde en 1911, et suivi de dix autres opéras dont le dernier fut Capriccio, créé au Staatsoper de Munich en 1942.

Il est regrettable qu’aux yeux de nombreuses personnes, Strauss se soit compromis pour avoir apparemment toléré le gouvernement national-socialiste qui accéda au pouvoir en 1933 ; ainsi, le compositeur remplaça des chefs d’orchestre menacés par le régime nazi ou ceux qui, comme Toscanini, refusaient des engagements dans le contexte politique de l’heure. C’est notamment le fait que Strauss ait accepté en 1933 de devenir président de la nouvelle Reichsmusikkammer fondée par Joseph Goebbels, avec Furtwängler comme vice-président, qui lui valut par la suite les reproches les plus hostiles, même si on peut penser que s’il avait agi ainsi, c’est qu’il avait éprouvé le besoin de défendre sa belle-fille, qui était juive, et ses propres petits-enfants des dangers évidents que leur faisait courir le Troisième Reich. Après 1945, il se retira pendant quelque temps en Suisse, ne regagnant sa demeure de Garmisch que quatre mois avant sa mort, survenue en 1949.

Strauss acheva son poème symphonique pour grand orchestre Ein Heldenleben (Une vie de héros) en 1898 et en dirigea la création le 3 mars 1899 lors d’un concert donné au Musée de Francfort. Dédié à Willem Mengelberg et à l’Orchestre du Concertgebouw, l’ouvrage rencontra un accueil mitigé quand il fut présenté au public. Les critiques berlinois prirent le titre trop littéralement, et à Vienne, le belliqueux Hanslick, qui n’avait jamais rien de positif à dire sur les poèmes symphoniques, ne se montrait plus aimable que lorsqu’il s’agissait de faire l’éloge des talents de cantatrice de l’épouse du compositeur, Pauline de Ahna, qui était clairement ce qu’il préférait chez Strauss. Fille du général de Ahna, celle-ci avait épousé le compositeur en 1894 et le nouveau poème symphonique reflète en partie son caractère. Même si Strauss ne se considérait probablement pas comme un héros, Ein Heldenleben est autobiographique. Ses six sections principales, inextricablement entrelacées, forment ce qui est essentiellement un mouvement symphonique unique dans lequel sont insérés un mouvement lent et un scherzo. Les titres, supprimés plus tard par le compositeur, commencent avec la présentation du héros, dont le thème résolu ouvre le morceau. Un thème amoureux est introduit, puis un thème d’espoir et de courage, qui mène à un troisième élément, entraînant et martial, le tout constituant le groupe du premier sujet. Ces éléments sont développés, et on assiste au retour final du thème principal. Vient ensuite une caricature des ennemis du héros, avec le passage caquetant apparenté à un scherzo confié aux vents. Devenu sombre, le thème du héros reparaît, en mineur et dénué de toute son exubérance première, jusqu’à ce qu’un thème victorieux vienne apaiser l’intervention critique. Cette transition mène au second sujet, qui dépeint la compagne du héros. Il est introduit par un violon seul, capricieux et varié dans ce qu’il a à offrir, puis il se joint au héros dans un chant d’amour, les critiques se trouvant désormais défaits et disparaissant dans le lointain. Des trompettes en coulisse appellent le héros au combat dans l’équivalent d’un développement, et dans le tumulte, le héros et l’amour triomphent de leurs ennemis (dont on entend le thème à la trompette), bannis au son d’une victoire héroïque. Les travaux pacifiques du héros sont illustrés par des références aux ouvrages composés précédemment par Strauss, y compris des thèmes de Don Juan, Also sprach Zarathustra, Tod und Verklärung, Don Quixote, l’opéra Guntram dont l’échec avait valu quelques inimitiés au compositeur, Macbeth et le lied Traum durch die Dämmerung (Rêve au crépuscule), récapitulation assez exhaustive. La section finale, une coda, dépeint le héros qui, les combats terminés, se retire du monde et de ses agréments, non pas dans la simplicité pastorale esquissée par Don Quixote, comme le suggère le cor anglais, mais désormais réconforté par l’amour de sa femme, sur une ultime note de résignation.

Albéric Magnard: Chant funèbre Op 9

Né à Paris en 1865, Albéric Magnard était le fils du fameux journaliste Francis Magnard, qui à force de persévérance était devenu rédacteur en chef du « Figaro ». La mère de Magnard mourut, s’étant apparemment suicidée quand son fils avait quatre ans, et son veuf se remaria. Après avoir obtenu son baccalauréat, le jeune Albéric fit son service militaire obligatoire, se voyant promu au grade de sergent puis, en 1888, à celui de sous-lieutenant. À l’université, il commença par étudier le droit, mais dans un même temps, il nourrit son intérêt précoce pour la musique en se liant d’amitié avec Henri Duparc et Vincent d’Indy et en se rendant à Bayreuth, où il assista au Tristan und Isolde de Wagner. De retour à Paris, il s’inscrivit au Conservatoire, suivant les cours d’harmonie Théodore Dubois et, en tant qu’auditeur libre, les cours de composition de Massenet ; en outre, il noua une amitié durable avec Guy Ropartz. Mécontent de la rigidité du fonctionnement du Conservatoire, il poursuivit ses études pendant quatre ans avec Vincent d’Indy et devint ensuite enseignant à la Schola Cantorum fondée par d’Indy. Consterné par l’affaire Dreyfus, il voulut démissionner de l’armée, mais sa demande fut déboutée.

Magnard n’avait pas toujours été dans les meilleurs termes avec son père, mais grâce à la position de ce dernier, il se trouva en mesure de publier des critiques musicales qui lui valurent quelques ennemis. Son père mourut en 1894 ; son décès lui inspira le Chant funèbre, écrit en 1895 à sa mémoire, mais cette disparition le priva des moyens de publier ses articles. Magnard avait toujours été quelque peu individualiste, mais son existence rangée se trouva bouleversée quand, en 1896, il se maria. Il parvint à faire jouer ses compositions, qui à la fin de sa vie comprenaient notamment quatre symphonies et trois opéras : Yolande, créée à Bruxelles en 1892, Bérénice, présentée au Théâtre de l’Opéra de Paris en 1911, et Guercoeur, qui ne fut monté qu’à titre posthume, une fois que l’on en eut reconstitué les orchestrations originales, qui avaient été perdues.

Guercoeur avait disparu à la mort de Magnard avec plusieurs autres de ses oeuvres. En 1904, ayant décidé de quitter Paris, le compositeur et sa femme avaient acheté une modeste maison de campagne, le manoir de Fontaines, à Baron-sur-Oise. Quand la guerre éclata en 1914, Magnard, qui ne put s’engager en raison de son âge, avait envoyé sa femme et leurs deux filles en sûreté, demeurant dans la maison aux côtés de son beau-fils, René. Le matin du 2 septembre, alors que René était parti à la pêche, la propriété fut attaquée par des soldats allemands. Magnard en abattit un, mais il périt dans l’incendie de la maison provoqué par les soldats, et les flammes détruisirent des livres, des tableaux et des manuscrits, dont les premier et troisième actes de Guercoeur.

Le Chant funèbre de Magnard, écrit pendant les premiers mois de 1895, fut créé en même temps que l’Ouverture Op. 10 et la Symphonie n° 3 Op. 11 du compositeur, lors d’un concert donné le 14 mai 1899 au Nouveau Théâtre de Paris. Rappelant un peu Mahler par son caractère initial, l’ouvrage débute sur un thème attristé qui conservera son importance, et mène à une marche funèbre dont la pulsation régulière est soumise à diverses orchestrations. Un thème subsidiaire évoque un changement d’atmosphère, et le morceau s’achève sur une note relativement optimiste.

Keith Anderson
Traduction française de David Ylla-Somers


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