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8.573596 - DUTILLEUX, H.: Symphony No. 2, "Le double" / Timbres, espace, movement / Mystère de l'instant (Lille National Orchestra, Darrell Ang)
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Henri Dutilleux (1916–2013)
Symphonie n° 2 « Le Double » • Timbres, espace, mouvement (ou, La nuit étoilée) • Mystère de l’instant

 

Henri Dutilleux naquit à Angers, dans le nord-ouest de la France, le 22 janvier 1916. Dès l’âge de 11 ans, il entra au Conservatoire de Douai pour y étudier le piano, l’harmonie et le contrepoint. En 1933, il intégra le Conservatoire de Paris où il prit des cours de composition avec Henri Büsser et remporta une série de récompenses musicales, y compris le Prix de Rome en 1938. Quand la Seconde Guerre mondiale éclata, il s’engagea comme brancardier et servit jusqu’à la chute de Paris en août 1940. Une fois démobilisé, il occupa plusieurs emplois—pianiste, enseignant, arrangeur de musique légère et professeur de chant à l’Opéra de Paris. En 1943, il fut engagé à la radio française, où on le chargea de commander des musiques nouvelles, et il démissionna en 1963 afin de consacrer plus de temps à la composition. Il s’est éteint à Paris le 22 mai 2013.

Le perfectionnisme intransigeant de Dutilleux fit qu’il ne laissa qu’une production modeste mais extrêmement épurée. Il désavoua la plupart de ses oeuvres de jeunesse, et soumit bon nombre de ses partitions de la maturité à des révisions postérieures. C’est le jeu au piano de sa femme Geneviève Joy, qu’il avait épousée en 1946, qui lui inspira la substantielle Sonate pour piano (1948). Il s’agit de la première oeuvre qu’il reconnut, et elle marqua un tournant de son évolution créative. En 1951, la radiodiffusion de sa Symphonie n° 1 (1950–51) fit sa réputation internationale, et au cours des décennies qui suivirent, il produisit plusieurs pièces orchestrales hautement imaginatives, dont le Concerto pour orchestre Métaboles (1964), le Concerto pour violoncelle Tout un monde lointain (1970), le Concerto pour violon L’arbre des songes (1979–1985), et une méditation sur la guerre intitulée The Shadows of Time (Les ombres du temps, 1997). Parmi ses rares oeuvres de chambre, le morceau le plus remarquable est le quatuor à cordes Ainsi la nuit (1976).

En se gardant bien de suivre les modes musicales dominantes et en demeurant farouchement indépendant, Dutilleux sut se forger un langage musical distinctif et personnel d’une poésie et d’une inventivité rares. Raffinées et scrupuleusement travaillées, ses compositions dénotent une parfaite connaissance de divers styles musicaux, y compris la musique de l’ère prébaroque, mais également le jazz dans son utilisation d’une ligne de basse pizzicato et de syncopes.

La Symphonie n° 2 « Le Double » (1955–1959) fut commandée à Dutilleux par la Fondation Koussevitzky à l’occasion du 75e anniversaire de l’Orchestre symphonique de Boston, qui la créa le 11 décembre 1959 sous la baguette de Charles Munch. Elle fait appel à un ensemble de 12 instrumentistes de chambre qui compte des représentants de chaque famille d’instruments (hautbois, clarinette, basson, trompette, trombone, clavecin, célesta, timbales et quatuor à cordes) en plus d’un effectif orchestral au complet. Cette formation permet aux deux formations protagonistes, au moment où elles joignent leurs forces, de se livrer à un échange subtil, de se confronter l’une à l’autre et d’offrir des reflets réciproques dans une série d’interrelations fluctuantes. C’est cette personnalité duelle, alliée à l’utilisation d’effets stéréophoniques et polyrythmiques, qui donne son soustitre de « double » à la symphonie. Comme l’a dit le compositeur, il s’agit d’un jeu musical de miroirs et de couleurs contrastées.

Les principaux motifs de la symphonie sont introduits dans les pages d’ouverture. Un dessin de clarinette ascendant reparaît sous divers aspects tout au long des trois mouvements. Il trouve un écho à plusieurs reprises dans les premières pages de la symphonie, souvent aux clarinettes du grand orchestre, ce qui donne l’impression que la communication s’opère par-dessus de vastes espaces ouverts. Les deux autres motifs principaux sont une phrase longue et sinueuse introduite par les violons et la flûte, et une séquence énergique de neuf notes faisant contraste, ponctuée de plusieurs pauses, d’abord donnée par le clavecin. L’écriture de cuivres jazzy, notamment dans le vif finale, a en partie été inspirée par Count Basie et Duke Ellington.

Dans une note de programme pour la Symphonie n° 2, Dutilleux a écrit :

« Les éléments thématiques atteignent leur forme définitive progressivement : cette forme définitive est le point culminant d’une série de distorsions. Ainsi, il y a au début de chaque mouvement une sorte de commentaire sur les motifs utilisés dans le mouvement précédent, et la nouvelle idée principale émerge de cette métamorphose. Il en va de même jusqu’à la fin du morceau, où certaines des différentes idées de la symphonie sont rassemblées. »

Après la création, un ami de Charles Munch fit remarquer à Dutilleux la ressemblance entre sa symphonie et le tableau de Gauguin D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Le compositeur reconnut cette parenté, car chacun de ses mouvements s’achève de manière inquisitive, et après les premières exécutions de l’ouvrage, il modifia l’accord final du dernier mouvement afin de le faire résonner de manière moins conclusive et d’accentuer la sensation d’interroger l’inconnu.

Timbres, espace, mouvement (ou, La nuit étoilée) (1976–1978) est une commande de l’Orchestre symphonique national de Washington, qui en donna la création le 10 janvier 1978 sous la direction de Rostropovitch. Le titre fait référence au tableau de Van Gogh La nuit étoilée dans lequel un cyprès et une flèche d’église se dressent vers les spirales d’étoiles d’un ciel nocturne. Le morceau n’est pas une description musicale du tableau, dont Dutilleux disait qu’il est « un chef-d’oeuvre très fort et très dérangeant », mais un témoignage de ce qu’il évoque chez le compositeur. Désireux de capter les contrastes du tableau au niveau des couleurs, du sens de l’espace et du mouvement ascendant, le compositeur avoua avoir visé une certaine atmosphère spirituelle, comme une sorte de nostalgie de l’infini de la nature. Peu orthodoxe, l’orchestration accentue le sentiment de désorientation de l’auditeur : en effet, la partition omet les violons et les altos, mais renforce les bois (cinq flûtes, quatre instruments de la famille du hautbois y compris un hautbois d’amour, quatre clarinettes, trois bassons et un contrebasson) et comprend une batterie de percussions « métalliques » judicieusement déployées. À la fin, la musique ne s’efface pas : au contraire, c’est une explosion sonore qui se fait entendre. En 1991, Dutilleux révisa son ouvrage, y insérant un bref passage de transition confié à 12 violoncelles entre les deux mouvements originaux, auxquels il attribua les titres « Nébuleuse » et « Constellations ».

Mystère de l’instant (1989), pour 24 instruments à cordes, cymbalum et percussions, fut commandé par Paul Sacher à l’intention de l’Orchestre de chambre de Bâle et créé le 22 octobre 1989 à la Tonhalle de Zürich. Avec cet ouvrage, Dutilleux souhaitait se renouveler en tant qu’artiste créatif. Il conçut le morceau comme une série d’instantanés et il comporte dix sections de diverses proportions présentant des contrastes marqués ; elles sont jouées sans interruption. Fait inhabituel chez le compositeur, ces mouvements sont des entités distinctes, sans aucun lien les uns avec les autres. Chacun d’eux porte un titre très précis en rapport avec le processus de composition ou les matériaux compositionnels de base. Ici, l’intention de Dutilleux était de saisir une succession de sensations éphémères ou, comme le titre d’ensemble le donne à penser, d’évoquer le caractère unique et le mystère d’un instant donné, en particulier ceux qui renferment une expérience rare, presque magique. Cette idée de « capturer l’instant » est une innovation notable chez un compositeur pour qui la « croissance progressive » du matériau thématique vers sa forme définitive tout au long d’un morceau est emblématique de son style de la maturité.

Intitulé Appels, le premier mouvement fut inspiré par un concert de chants d’oiseaux que Dutilleux entendit un soir d’été près de chez lui. Vertigineux et sobrement harmonisés, ses fragments mélodiques descendent et s’épaississent progressivement. Plusieurs autres sections explorent un effet ou un geste simple ; par exemple, Échos exploite le potentiel coloriste de clusters lentement changeants ; Prismes explore l’interaction entre des accords richement soutenus et les traces délicates de pizzicatos rythmiques ; Espaces lointains est axé sur des contrastes de registres extrêmes, et Rumeurs est construit sur une succession de glissandos superposés. D’autres mouvements présentent une approche plus caractéristiquement organique de leur matériau : comme un mouvement éponyme du quatuor à cordes Ainsi la nuit de Dutilleux, Litanies recèle des réminiscences de chant grégorien dans son thème à l’unisson lentement déployé, et les Soliloques fournissent un moment d’introspection avec leurs séries de cadences solistes éloquentes qui se chevauchent les unes les autres. Compte tenu des limites auto-imposées des effectifs instrumentaux utilisés dans Mystère de l’instant, Dutilleux parvient à une miraculeuse diversité de caractère, de textures, de registres et de techniques. Les harmonies sonores, l’élan rythmique et la puissance cumulative de l’ouvrage sont tous la marque d’un compositeur accompli se trouvant au sommet de ses moyens.

Paul Conway
Traduction française de David Ylla-Somers


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