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8.573955 - FRANCK, C.: Psyché (version for choir and orchestra) / Le Chasseur maudit / Les Éolides (RCS Voices, Royal Scottish National Orchestra, Tingaud)
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César FRANCK (1822–1890)
Psyché • Le Chasseur maudit • Les Éolides

 

Alors que la fascination du public pour les enfants prodiges musiciens a fait la célébrité de noms comme Mendelssohn, Korngold, et surtout Mozart, le compositeur belge César Franck (1822–1890) ne figure que rarement – voire jamais – aux côtés de ces êtres d’exception ; et pourtant, lui aussi fit montre de talents musicaux extraordinaires dès son plus jeune âge. Ayant intégré le Conservatoire de Liège à 8 ans, il fit au piano des progrès si stupéfiants qu’en 1834, son père le mena en tournée puis, un an après, l’envoya à Paris, où il travailla avec le compositeur bohême Anton Reicha. Toute la famille se fixa alors dans la capitale française, et en 1837, âgé de 15 ans, Franck entra au Conservatoire de Paris. En l’espace d’un an, il avait remporté le Grand Prix d’Honneur, et celui-ci fut suivi d’un premier prix de fugue et d’un deuxième prix d’orgue. Afin de plaire à son père et de générer des revenus bien nécessaires, Franck donnait des concerts, largement constitués de ses propres fantaisies virtuoses et de ses pots-pourris d’opéra, qui étaient populaires à l’époque. Après 1840, ses compositions se firent nettement plus sérieuses, et pendant le restant de ses jours, il gagna sa vie en qualité d’organiste et d’enseignant, menant par ailleurs une existence simple et même quasi ascétique.

Ayant été nommé professeur d’orgue au Conservatoire de Paris en 1872, Franck dispensait ce qui équivalait à des cours de composition aux élèves qui renâclaient à suivre la voie d’apprentissage officiellement tracée en matière d’écriture d’opéra, inféodée au style populaire alors en vogue. Il s’efforçait de conférer à la musique française un engagement émotionnel, une solidité technique et un sérieux comparables à ceux des compositeurs allemands. Attirés par les compositions progressistes de Franck lui-même et par son intégrité artistique, ses disciples (et surtout Vincent D’Indy, Ernest Chausson, Pierre de Bréville, Charles Bordes et Guy Ropartz) avaient à son égard une grande loyauté et une profonde dévotion, glorifiant en l’homme qu’ils appelaient « Pater seraphicus » un artiste voué à écrire des oeuvres pures et sublimes au lieu de simples divertissements.

En dépit de la douceur de son caractère, Franck provoquait des réactions féroces chez ses collègues du Conservatoire et dans d’autres sphères conservatrices, plus particulièrement chez Camille Saint-Saëns, et sa musique rencontra peu de succès de son vivant. De fait, il ne réalisa pleinement son potentiel de compositeur que durant la dernière décennie de sa vie, signant plusieurs ouvrages phares qui allaient rendre son nom immortel dans les annales de l’histoire de la musique, notamment sa Symphonie en ré mineur, ses Variations symphoniques, son Quintette pour piano et sa Sonate pour violon.

Bien que la plupart de ses oeuvres aient peu retenu l’attention à l’époque de leur composition, Franck put quand même goûter au succès grâce à son chef-d’oeuvre orchestral Le Chasseur maudit. Composé en octobre 1882 et créé dans le cadre d’un concert de la Société nationale de musique en mars de l’année suivante, ce conte moral symphonique figure aujourd’hui parmi ses morceaux les plus populaires et les plus souvent exécutés. Il lui fut inspiré par la ballade Der wilde Jäger (Le Chasseur sauvage) du poète allemand Gottfried August Bürger. Un dimanche matin, alors que les cloches de l’église appellent les fidèles au culte, le comte viole l’observance religieuse qui prohibe la chasse le jour du Sabbat et enfourche effrontément son cheval, piétinant des cultures sur son passage et donnant du fouet aux paysans qui s’interposent. Soudain, sa monture se cabre et une voix sévère proclame : « Chasseur maudit, puisses-tu être éternellement pourchassé par l’enfer ! » Le comte tente de fuir, mais des flammes l’encerclent, lui et son cheval. Des démons surgissent, qui tantôt l’aiguillonnent et tantôt lui barrent la route. La folle chevauchée continue, et même quand le cavalier et sa monture sont engouffrés par un précipice, il n’y a pas de répit : ils sont transportés dans les airs et condamnés à poursuivre leur chevauchée. Tel est l’implacable châtiment qui leur est réservé pour avoir profané le Jour du Seigneur.

Le poème symphonique de Franck comporte quatre sections clairement délimitées, et démarre avec le paisible paysage dominical, dépeint par un dialogue entre un quatuor de cors (ce qui établit le lien du morceau avec la chasse) et les violoncelles, qui énoncent un motif méditatif, ponctué par des cloches (d’église). Vient ensuite la chasse, à nouveau indiquée par les cors et introduisant une version plus rythmiquement incisive et plus développée de leur motif initial (qui d’ailleurs rappelle assez le thème de la mine des Nibelung dans le cycle du Ring de Wagner). La troisième partie illustre l’annonce de la malédiction et l’arrêt du cheval, et elle débouche sur la section finale, la poursuite des démons, avec ses échos du finale (Songe d’une nuit de Sabbat) de la Symphonie fantastique de Berlioz, notamment avec son écriture de cordes effrénée et le retour des cloches d’église, qui scellent le destin du comte.

Si Franck avait des disciples à foison, lui-même appartenait à une collectivité encore plus vaste vénérant un compositeur qui avait radicalement métamorphosé le langage harmonique de la musique occidentale : Richard Wagner. On ne saurait sousestimer l’influence de Wagner sur Franck, et elle est manifeste dans quantité de ses partitions orchestrales, au nombre desquelles Les Éolides est sûrement la plus lumineuse. Franck acheva ce morceau en septembre 1875 et le révisa l’année suivante, mais il s’avéra trop difficile à exécuter, car à cette époque, la Société nationale de musique (dont Franck était un membre fondateur) organisait rarement des concerts orchestraux. L’ouvrage finit par être créé le 13 mai 1877 lors du 70e concert de la Société, dans la Salle Érard. Fait étonnant, Édouard Colonne fut engagé pour le diriger – étonnant car quelques années auparavant, il avait signé un compte-rendu notoirement néfaste de l’oratorio Rédemption de Franck. Selon tous les témoignages, Colonne parvint un peu à faire amende honorable avec la création des Éolides, et l’ouvrage bénéficia d’un accueil public positif.

Le morceau était inspiré par un poème de Charles Marie René Leconte de Lisle sur les Éolides (ou les brises), filles d’Éole, le dieu des vents, et la musique qu’en tire Franck décrit avec éloquence ces femmes mythologiques dont le chant réveille la nature. En composant, Franck maintint le cap au fil de la partition en rédigeant des vers du poème de Leconte de Lisle au-dessus de certaines sections de la musique, et c’est sans doute pour cette raison – ainsi que pour la nature de la musique elle-même – que certains l’ont décrite comme une oeuvre « impressionniste », même si elle habite un univers sonore très différent de celui de Debussy (qui était d’ailleurs très contrarié que l’on applique ce terme à sa musique). L’orchestration, par exemple, est plus économe que celle de nombre de partitions de Debussy, réduisant la section de cuivres à seulement deux cors, une trompette et un cornet, tandis que l’utilisation des percussions est maintenue au minimum. Si l’on devait faire une comparaison, le style rappelle ici davantage le Mendelssohn du Songe d’une nuit d’été avec son écriture de bois légère, espiègle et féérique même si dès le début, on sent largement planer l’ombre de Wagner (Tristan und Isolde en particulier), avec un motif chromatique ascendant de quatre notes qui domine l’ensemble de l’ouvrage, et une réticence générale à laisser les phrases se résoudre, manière de dépeindre les souffles des brises qui tournoient et se dissipent dans les airs.

Les coloris orchestraux des Éolides (et même une partie de leur matériau musical) sont également évidents dans l’ultime poème symphonique de Franck. Composé plus d’une décennie plus tard, Psyché (achevé durant l’été 1887) adopte des proportions bien plus vastes, non seulement de par sa durée, mais aussi en raison des effectifs auxquels ce morceau fait appel, avec un grand orchestre et un choeur. Il est dédié au plus fervent adepte de Franck, Vincent D’Indy, qui affirma de manière assez extravagante que l’ouvrage est dépourvu de passion charnelle. Sans doute embarrassé par la nature de ces pages, D’Indy soutenait que la section d’ouverture représente un dialogue éthéré entre l’âme et un séraphin descendu du ciel pour l’instruire des vérités éternelles, tel que le concevait le manuel de vie spirituelle de Thomas a Kempis L’imitation de Jésus- Christ. Cette chaste interprétation serait parfaitement plausible si la musique n’était elle-même empreinte d’un langage aussi luxuriant, qui semble se situer quelque part à la frontière d’un ballet de Tchaïkovski et du Tristan de Wagner. Lui-même fervent catholique, Franck se déclara par la suite embarrassé par ce morceau, affirmant préférer ses Béatitudes antérieures car elles ne contenaient pas une seule note sensuelle, et son épouse Thérèse ne s’engagea qu’une seule fois à assister à une exécution de Psyché (qu’en fait elle n’entendit jamais, puisqu’apparemment elle avait « oublié » d’apporter ses billets d’entrée).

La légende de Psyché et Eros (le dieu de l’amour) présente de nettes similitudes avec le mythe d’Orphée : en effet, Psyché se voit interdire de contempler le visage d’Eros mais inévitablement, elle désobéit à cet ordre. Psyché arrive au royaume d’Hadès, où elle tombe dans un profond sommeil, et c’est pendant qu’elle dort que débute le poème symphonique de Franck, le premier mouvement évoquant une atmosphère sombre et capiteuse. Elle rêve de son bien-aimé Eros et de l’extase à laquelle elle aspire, et cette rêverie (littéralement) érotique dépeinte par une mélodie de la clarinette soliste, soutenue par des cordes tendrement berceuses, établit l’un des motifs principaux de l’ouvrage. Cette section onirique est suivie d’un bref scherzo qui marque le réveil de Psyché par les Zéphyrs (Franck invoque une nouvelle fois les brises), illustré par des flûtes joueuses qui dansent autour du motif chromatique ascendant distinctif entendu au début des Éolides. La deuxième partie retrace le voyage jusqu’au jardin d’Eros, où le Choeur murmure à l’oreille de Psyché pour lui vanter le pouvoir de l’amour, et Franck rappelle les motifs de la première partie pour montrer le lien avec Eros : le rêve est maintenant devenu réalité. Interprétant son double rôle traditionnel de la tragédie grecque – à la fois en tant commentateur et sage conseiller –, le Choeur avertit Psyché de ne pas regarder Eros, tandis que la musique passionnée qui s’ensuit représente leur union. La troisième partie voit le Choeur se lamenter qu’elle n’ait pas tenu compte de sa mise en garde, et le chagrin de Psyché est d’autant plus prononcé qu’elle a connu une extase infinie. Un hautbois douloureux mène à l’apothéose, dans laquelle le mythe original est altéré pour permettre une fin heureuse : Psyché est pardonnée et, accompagnés par le son du choeur et des harpes célestes, les amants montent au ciel dans les bras l’un de l’autre.

Dominic Wells
Traduction française de David Ylla-Somers


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