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8.574082 - MAGNARD, A.: Symphonies Nos. 3 and 4 (Freiburg Philharmonic, Bollon)
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Albéric Magnard (1865–1914)
Troisième et Quatrième Symphonies

 

Albéric Magnard est né en 1865 dans une famille bourgeoise, son père Francis, de condition très modeste au départ, étant le puissant directeur du journal Le Figaro. S’il est certain qu’il a transmis à son fils l’aisance financière qui lui permit par la suite de ne composer que par nécessité intérieure, et non pour gagner sa vie, il a aussi été, pour le jeune Albéric et selon ses propres termes, « une haute et belle intelligence » et « un caractère honnête, fier et indépendant. »

Malheureusement un drame vient bousculer cette enfance : le suicide de sa mère, quand il avait quatre ans. Albéric est alors confronté à la solitude, ce qui explique probablement un certain côté renfermé de son caractère.

À vingt ans, après avoir entendu Tristan und Isolde de Wagner à Bayreuth, il abandonne ses études de droit pour se consacrer à la composition. Dès lors, il y met toute son énergie, recherchant inlassablement la perfection, fuyant toute forme de concession, au risque, souvent, de nuire à la diffusion de sa musique.

En 1904, à la naissance de leur deuxième fille, il décide avec sa femme de quitter Paris, et de vivre à la campagne, dans l’Oise. Très dévoué envers elles trois, il y mènera une vie familiale heureuse, mais à l’écart de la vie musicale.

Il y meurt en 1914, dans des circonstances bien connues : en défendant sa maison contre l’arrivée de l’armée allemande. Quinze ans plus tôt, il avait écrit : « Je crois que le triomphe de certaines idées vaut bien la suppression de notre tranquillité et même de notre vie. » C’est dire à quel niveau il mettait son exigence d’homme et d’artiste.

S’il est vrai que le catalogue de Magnard est assez réduit en quantité, il s’agit principalement d’oeuvres amples, complexes et d’un très haut niveau artistique.

Quand Magnard, interrompant ses études au Conservatoire de Paris, choisit comme maître Vincent d'Indy plutôt que César Franck, c’était en bonne partie pour sa science de l’orchestre. Pour Magnard, c’était en effet primordial. L’étude de sa production est, de ce point de vue, assez éclairante : sur vingt-et-une oeuvres publiées, neuf sont pour orchestre seul (dont quatre symphonies), auxquels il faut ajouter ses trois opéras.

Magnard s’en est préoccupé très tôt. Ses deux premières symphonies sont déjà les quatrième et sixième ouvrages de son catalogue. Il était un symphoniste dans l’âme. Lorsque l’on cherche à le comparer à d’autres compositeurs, ce sont les noms de Mahler, et surtout de Bruckner, qui nous viennent : deux compositeurs indissociables de leurs neuf symphonies officielles, à l’instar de Beethoven, le modèle dont Magnard s’est maintes fois revendiqué.

Si sa mort prématurée ne lui a pas permis d’atteindre ce chiffre symbolique, ses quatre symphonies constituent également un corpus très important au sein de sa production, mais aussi au regard de la musique française de l’époque. La Première a été écrite sous la férule de son maître d’Indy, et contient encore quelques maladresses. Dans la Deuxième (qu’il remania considérablement par la suite), Magnard s’affranchit de cette influence, et devient vraiment lui-même. La Troisième est celle de la plénitude de la maturité. Et dans la Quatrième, sa dernière oeuvre publiée, Magnard voit vers l’avenir.

La Troisième Symphonie est l’ouvrage de Magnard qui a contribué le mieux à la connaissance de sa musique. Elle a toujours été son oeuvre symphonique la plus jouée. Et grâce à Ernest Ansermet, qui l’enregistra magistralement en 1968, elle a longtemps été la seule oeuvre orchestrale disponible au disque.

Magnard la composa au moment de son mariage, et en dirigea la création lors d’un concert, entièrement consacré à ses compositions, qu’il avait lui-même organisé à Paris, le 14 mai 1899. Paul Dukas, qui assista à ce concert, en apprécia la « parfaite clarté » qui reflète « les nuances les plus vives de la sensibilité personnelle du musicien et ne tire sa limpidité que de l’éclat de leurs teintes. », et parla d’une symphonie qui « se classe au premier rang de la production contemporaine, parmi ces trop rares créations qui […] visent plus haut que l’expression égoïste d’une sensibilité particulière. »

On a parfois surnommée cette symphonie la « Bucolique ». Ce titre, très réducteur, ne doit rien à Magnard et doit être proscrit. Il n’en demeure pas moins qu’elle agit sur l’auditeur de manière particulièrement bienfaisante, et sent bon le terroir.

Le mouvement initial commence par une Introduction, un choral à la fois austère et fervent, auquel succède une Ouverture de forme sonate, dans lequel deux thèmes contrastés, l’un d’une énergie rythmique communicative, et l’autre tendre et ardent, se répondent. Le choral du début conclut ce mouvement lyrique et majestueux.

Le mouvement suivant, qui fait office de scherzo, sont des Danses, qui nous viennent tout droit d’Auvergne, où Magnard faisait alors des séjours au cours desquels il se délectait des « paysages sinistres, bizarres » et des « échappées grandioses sur les plaines du centre ».

Le mouvement lent, Pastorale, est une merveilleuse et mélancolique cantilène au hautbois, dans une atmosphère sereine et apaisée, qui n’est cependant pas exempte de moments plus inquiétants.

Dans le Final, nous retrouvons à nouveau deux thèmes contrastés : une joyeuse ronde roborative, et une mélodie poétique et rêveuse. Mais cette fois ils s’opposent, jouent l’un avec l’autre, avant de se trouver réunis par le choral d’introduction. La symphonie se termine par un rappel d’éléments précédemment entendus, dans une irrésistible allégresse.

Dix ans plus tard, pendant lesquels il travaille notamment à ses deux grands opéras, Guercoeur et Bérénice, Magnard compose sa Quatrième Symphonie. Ardent féministe, mettant une fois de plus en pratique ses convictions, il en assure la création en dirigeant l’Orchestre de l’Union des femmes professeurs et compositeurs, le 2 avril 1914. L’exécution fut semble-t-il assez médiocre, heureusement suivie par une reprise réussie, quelques semaines plus tard à la Société nationale de musique, sous la direction de Rhené-Bâton.

Cette symphonie lumineuse aura coûté à Magnard presque trois années de travail dans la douleur : « L’optimisme de la Quatrième Symphonie est répugnant, car aucune oeuvre ne m’a donné autant de mal et n’a été conçue dans un marasme plus complet. » Il faut dire aussi que, fait exceptionnel, elle a été rédigée directement en partition d’orchestre, sans esquisse au piano. Mais la difficulté du procédé a contribué à produire ce chef-d'oeuvre d’une modernité étonnante, souvent comparé au premier Schoenberg.

D’entrée, nous sommes happés par une fulgurante fusée des bois, qui amène une phrase aux cordes d’une ardeur puissante. Puis c’est le thème, clair, âpre et rythmé, qui parcourra toute la symphonie. Après cette introduction notée Modéré, place à l’Allegro. Il est construit autour de deux thèmes contrastés : l’un viril et conquérant, aux cors, l’autre lyrique et généreux, aux violons. Entre les deux, un inoubliable motif de trompette.

Le scherzo est un Vif, avec un thème principal essentiellement rythmique, et une partie centrale dans un style villageois.

S’enchaîne alors le mouvement lent, un splendide Sans lenteur et nuancé. Avec ses immenses phrases, poignantes et sereines à la fois, il est d’une ampleur rare dans la musique française symphonique de l’époque.

Le début du Final présente des analogies avec le premier mouvement : la fusée spectaculaire, et les caractères des deux thèmes : rythmique et bondissant pour le premier, ample et chantant, presque à la manière d’un choral, pour le deuxième. Entre les deux, le pont, cette fois, est d’allure populaire. Le développement consiste principalement en une fugue magistrale. À la fin, nous retrouvons le choral du deuxième thème. Ce mouvement, ainsi que les trois précédents, se termine, apaisé, dans une nuance piano, ce qui est inhabituel chez Magnard.

Assurément, cette symphonie, dernière oeuvre de sa production qui nous soit parvenue, ouvrait une nouvelle étape. Nous ne saurons hélas jamais quels autres chefsd’oeuvre Magnard aurait pu nous donner.

Pierre Carrive


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