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8.660336 - RAVEL, M.: Enfant et les sortilèges (L') / Ma mère l'oye (Hébrard, Galou, Pasturaud, Fouchécourt, Lyon National Orchestra, Slatkin)
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Maurice Ravel (1875–1937)
L’Enfant et les sortilèges • Ma Mère l’Oye

 

De son pere, un ingenieur suisse, Ravel avait herite l’amour de la precision et, incidemment, des jouets mecaniques, tandis que grace a sa mere basque il s’etait familiarise avec des elements de la culture espagnole. Ne en 1875 dans le petit bourg cotier de Ciboure, au Pays Basque francais, il passa la majeure partie de son enfance et de son adolescence a Paris, commencant le piano a sept ans et poursuivant sur cette lancee a partir de quatorze ans dans la classe preparatoire du Conservatoire. En 1895, n’ayant pas obtenu les prix necessaires pour passer dans la classe superieure, il quitta le Conservatoire mais y reprit des etudes trois ans plus tard avec Gabriel Faure pour professeur. Ses echecs repetes pour decrocher le prestigieux Prix de Rome, meme alors qu’il etait deja un compositeur bien etabli—il fut disqualifie a sa cinquieme tentative en 1905—provoquerent un scandale qui entraina des changements au Conservatoire, dont Faure devint le directeur.

La carriere de Ravel se poursuivit avec succes jusqu’en 1914, avec une serie d’ouvrages originaux qui furent autant d’ajouts importants au repertoire pour piano, au corpus de la melodie francaise et, avec des commandes de Diaghilev, au ballet. Il s’engagea dans l’armee en 1915 comme chauffeur et les annees de guerre lui laisserent relativement peu de temps ou de motivation pour la composition, notamment lorsqu’il perdit sa mere en 1917. Des 1920, cependant, il avait retrouve son elan creatif et repris le travail, avec une serie de compositions au nombre desquelles figurait une orchestration de son poeme choregraphique La Valse, rejete par Diaghilev et cause d’une rupture de leurs relations. Il honora divers engagements en qualite de pianiste et de chef d’orchestre, donnant ses propres oeuvres en concert, en France et a l’etranger. Toutes ces activites furent interrompues par la longue maladie qui lui fut fatale, attribuee a un accident de taxi survenu en 1932, et il finit par s’eteindre en 1937.

C’est vers la fin de la guerre que Jacques Rouche, le directeur recemment nomme de l’Opera, proposa a Colette d’ecrire le scenario d’un ballet fantastique. Sidonie-Gabrielle Colette s’etait fait connaitre au cours des premieres annees du siecle avec les romans de Claudine, ecrits avec Willy, son premier mari (le critique Henri Gauthier-Villars). Elle termina ce nouveau travail avec une celerite inhabituelle, mais le compositeur choisi pour ecrire la musique correspondante, Ravel, mit beaucoup plus longtemps a fournir la partition de L’Enfant et les sortilèges, qui ne fut achevee que juste a temps pour sa creation donnee en mars 1925, non pas a l’Opera de Paris mais a Monte-Carlo. Le seul autre opera mene a bien par Ravel, L’Heure espagnole, avait ete cree a Paris en 1911, mais des oeuvres sceniques anterieures, Olympia, d’apres Hoffmann, et La Cloche engloutie, d’apres Der versunkene Glock de Gerhart Hauptmann, etaient demeurees inachevees et d’autres operas etaient restes a l’etat de projets. Bien sur, Ravel avait l’experience du theatre grace a ses oeuvres pour le ballet. Toutefois, le livret de Colette offrait un terreau particulierement fertile, permettant au compositeur de traiter toute une serie de scenes variees dans le type d’univers feerique qu’il avait deja explore avec Ma Mère l’oye et qui presentait beaucoup de points communs avec sa version de 1906 des Histoires naturelles de Jules Renard.

La partition de L’Enfant et les sortilèges fait appel a un large panel d’instruments. Les vents sont representes par un piccolo, deux flutes, deux hautbois, un cor anglais, une clarinette en mi bemol, une clarinette basse et deux clarinettes, basson et contrebasson, quatre cors, trois trompettes, trois trombones et un tuba. En plus des cordes habituelles, intervient un arsenal particulierement nombreux et pittoresque de percussions : timbales, petite timbale en , triangle, tambour, cymbales, grosse caisse, tam-tam, fouet, crecelle (a manivelle), rape a fromage (frottee avec une baguette de triangle), wood block, eoliphone (machine a vent), crotales (petites cymbales), flute a coulisse, xylophone, celesta, harpe, et lutheal, ce dernier etant un dispositif accroche au piano qui fait l’effet d’un cymbalum hongrois (au lieu de quoi on peut aussi utiliser un piano avec une feuille de papier sur les cordes). Cette liste d’instruments est typique du compositeur, maitre de l’orchestration, tout comme leur emploi, toujours meticuleux et plein de discernement, toute cette panoplie contribuant a l’evocation de l’univers feerique decrit par le livret.

Dans L’Enfant et les sortilèges, Ravel capture l’univers du protagoniste qui, rebelle et turbulent, fait toutes sortes de betises jusqu’a ce que les creatures, animees et inanimees, qu’il a provoquees se retournent contre lui. Dans la seconde scene, au jardin, les arbres et les animaux se plaignent de ce qu’ils ont subi, victimes d’une maniere ou d’une autre du comportement de l’enfant. Celui-ci appelle sa mere, tandis que les animaux se font menacants, mais ils se radoucissent lorsque l’enfant panse la plaie d’un petit ecureuil et crie ‘Maman’, nom qui semble synonyme de reconfort, tandis qu’ils le ramenent vers la fenetre ouverte de la maison. Le livret est foisonnant et plein d’humour dans sa description des divers acteurs de l’histoire, la danse solennelle du fauteuil, les recriminations de l’horloge endommagee, l’aggressivite de la theiere de porcelaine anglaise, la princesse du livre de contes, les pages arrachees a la fin de l’histoire, le vieillard reveche qui personnifie l’Arithmetique et le duo d’amour des chats. L’univers magique et menacant du jardin nous fait passer de la parodie a un clair de lune enchanteur, puis au madrigal consolateur final, bercant l’enfant qui a recu une bonne lecon.

Ravel ecrivit sa suite Ma Mère l’Oye afin que les enfants d’amis a lui puissent la jouer au piano a quatre mains. En 1912, il adapta les cinq morceaux qui la composent pour en tirer une piece orchestrale merveilleusement chamarree, puis il en composa une version plus etoffee a l’intention d’un nouveau ballet. Les celebres contes qu’il traduisit en musique etaient tires des ouvrages publies au XVIIe siecle par Charles Perrault, et de recits repris par Madame d’Aulnoy et Madame Leprince de Beaumont.

Dans la version elargie pour le ballet, le Prélude dresse le decor, suivi de la Danse du rouet. On voit une vieille femme occupee a filer. La princesse Florine entre, et alors qu’elle danse, elle trebuche et se pique le doigt au fuseau du rouet. On appelle a l’aide, mais c’est peine perdue. La Pavane de la Belle au bois dormant montre la princesse plongee dans un profond sommeil par la vieille femme, qui se revele etre la mechante fee qui lui a jete un sort. Il va desormais falloir veiller aupres d’elle jusqu’a ce qu’un beau prince la ramene a la vie. La musique de Ravel evoque la tranquillite de la princesse endormie dans le palais enchante qu’encerclent les broussailles de la foret a travers lesquelles le prince finira par se frayer un chemin.

Les Entretiens de la Belle et la Bête rappellent le conte ou la Belle, fille cadette de son pere, sacrifie sa vie pour celle de son pere. En effet, elle accepte d’honorer le serment qu’il a fait de l’envoyer demeurer dans le somptueux chateau de la Bete, un monstre qu’elle va prendre en pitie malgre son aspect repoussant. Le ballet nous la montre en train de se poudrer le visage et de s’admirer dans son miroir. La Bete l’implore tant et si bien qu’elle accepte de l’epouser, sur quoi, la creature retrouve son apparence premiere, celle d’un seduisant prince. La partition de Ravel depeint la compassion qu’eprouve la Belle envers la Bete, la demande en mariage du monstre et le consentement que la jeune fille finit par lui donner, avec tout ce qui s’ensuit.

Petit Poucet met en musique l’histoire d’un petit garcon, cadet des sept fils d’un pauvre bucheron, qui etait si petit qu’a sa naissance il n’etait pas plus gros qu’un pouce. Il apprend que son pere veut abandonner les enfants dans la foret et il seme des cailloux derriere lui pour retrouver le chemin de leur maison. La seconde fois que les parents essaient de les perdre, Poucet seme des miettes de pain sur leur passage, mais les oiseaux les mangent pendant que les enfants dorment, si bien qu’ils s’egarent pour de bon, ce qui entraine de nouvelles aventures.

Laideronette, impératrice des Pagodes, est victime d’une mechante fee qui s’est presentee au bapteme de la petite fille sans y avoir ete invitee et lui a jete un sort pour la rendre laide. Isolee par la reine sa mere, Laideronnette finira par trouver le bonheur apres une rencontre avec un serpent vert et un mariage qui dissipe le sortilege dont son epoux et elle sont victimes. Un voyage magique mene Laideronette au pays des pagodes, ou des figures de musiciens de toutes formes et de toutes tailles la divertissent.

Le dernier mouvement du ballet, Le Jardin féerique, entraine le prince charmant vers l’endroit ou la princesse Florine dort de son sommeil enchante. Il l’eveille d’un baiser et ils sont rejoints par les personnages des contes precedents. En conclusion, ils recoivent la benediction de la bonne fee.

L’Enfant et les sortilèges

Argument

[1] On entend deux hautbois, avec les harmoniques d’une contrebasse soliste, tandis que le rideau se leve sur une piece a la campagne, donnant sur un jardin. Une maison normande, ancienne, avec de grands fauteuils, housses, une haute horloge en bois a cadran fleuri. Une tenture a petits personnages, bergerie. Une cage ronde a ecureuil, pendue pres de la fenetre. Une grande cheminee a hotte, un reste de feu paisible ; une bouilloire qui ronronne. Le chat aussi. C’est l’apres-midi. L’enfant, six ou sept ans, est assis devant un devoir commence. Il est en pleine crise de paresse, il mord son porte-plume, se gratte la tete et chantonne a demi-voix qu’il ne veut pas faire sa page ; il a envie d’aller se promener, de manger tous les gateaux, de tirer la queue du chat et de couper celle de l’ecureuil. Il a envie de gronder tout le monde et de mettre sa mere en penitence.

[2] La porte s’ouvre et Maman entre, mais on ne voit que sa jupe et le bas de son tablier, l’echelle de tout le decor etant concue pour rendre frappante la petitesse de l’enfant. Elle lui demande s’il a fini, mais boudeur il ne repond pas et se laisse glisser en bas de sa chaise. Elle voit que l’enfant n’a rien fait et lui fait promettre de travailler. Pour toute reponse, l’enfant tire la langue et Maman lui laisse le gouter d’un mechant enfant : du the sans sucre et du pain sec ; il lui faut rester la jusqu’au diner et reflechir a ses betises et au chagrin qu’il a cause a sa mere. La porte s’ouvre et elle sort.

[3] Aussitot, l’enfant trepigne et crie que ca lui est egal ; il n’a pas faim et prefere rester tout seul. Il n’aime personne, il est tres mechant. Il balaie d’un revers de main la theiere et la tasse, qui se brisent en mille morceaux, puis grimpe sur la fenetre, ouvre la cage de l’ecureuil et pique le petit animal avec sa plume. L’ecureuil crie et s’echappe par la fenetre. L’enfant saute a bas de la fenetre et tire la queue du chat, qui jure et se refugie sous un fauteuil, ce qui ravit l’enfant. Il brandit le tisonnier, fourgonne le feu, y renverse d’un coup de pied la bouilloire : flots de cendres et de fumee. Se servant du tisonnier comme d’une epee, il attaque la tenture, lacerant les petits personnages, si bien que des lambeaux de tenture se detachent du mur et pendent. Il ouvre la boite de la grande horloge, se pend au balancier de cuivre, qui lui reste entre les mains. Riant aux eclats, il prend les cahiers et les livres sur la table et les met en pieces ; plus de devoirs, il est libre, mechant et libre !

[4] Saoul de devastation l’enfant tombe essouffle dans le grand fauteuil couvert d’une housse a fleurs, mais o surprise ! les bras du fauteuil s’ecartent, le siege se derobe et le fauteuil, clopinant lourdement comme un enorme crapaud, s’eloigne. Ayant fait trois pas en arriere, le fauteuil revient, son parcours accompagne par un contrebasson, et s’en va saluer une petite bergere Louis XV, qu’il emmene avec lui pour une danse compassee et grotesque. Les deux sieges conversent tout en dansant, soulages d’etre debarrasses de l’enfant : plus de coussins pour son sommeil, rien que la terre nue, et encore, qui sait ? Le banc, le canape, le pouf et la chaise de paille se rejouissent eux aussi de leur liberte retrouvee, tandis que l’enfant stupefait les ecoute et les regarde, adosse au mur.

[5] L’horloge comtoise se joint a la danse, sans plus pouvoir s’arreter de sonner car elle n’a plus son balancier. Ses deux pieds depassent de sa chemise de bois et elle a une ronde petite figure rose a la place de son cadran, avec deux bras courts gesticulants. L’horloge a honte de son etat, se retrouvant incapable de sonner les heures qui passent, et elle traverse la piece, s’immobilisant face au mur.

[6] On entend deux voix nasillardes au ras du sol ; c’est la theiere en Wedgwood noir qui s’adresse—avec quelques bribes d’anglais—a la tasse chinoise, qui discourt en faux chinois, [7] et toutes deux disparaissent en dansant un foxtrot. [8] L’enfant atterre les regarde partir, tout triste de les avoir cassees.

[9] Le soleil a baisse et, frissonnant de peur et de solitude, l’enfant se rapproche du feu qui lui crache au visage une fusee etincelante, declarant qu’il rechauffe les bons mais brule les mechants ; il traite l’enfant de petit barbare imprudent : il a brandi le tisonnier, renverse la bouilloire, eparpille les allumettes ; gare a lui, le feu dansant le ferait fondre comme un flocon sous sa langue ecarlate ! Il poursuit l’enfant, qui s’abrite derriere les meubles. La cendre suit le feu, qui ne la voit d’abord pas, puis joue avec elle jusqu’a ce qu’il se laisse eteindre, apres avoir brille une derniere fois. L’ombre a envahi la chambre ; le crepuscule est venu, il etoile deja les vitres et la couleur du ciel presage le lever de la pleine lune. L’enfant a peur.

[10] Avec des rires menus, tout un cortege de petits personnages peints sur la tenture s’avance, patres et pastoures, moutons, chien et chevre, accompagne par une musique de pipeaux et de tambourins. Les bergers, qui n’iront plus faire paitre leurs moutons sur l’herbe, se font leurs adieux et se lamentent, dechires par le mechant enfant qui leur devait son premier sourire et dormait sous la garde de leur chien bleu ; plus de verts moutons, d’agneaux roses, de chevre amarante. Ils s’en vont, emportant avec eux leur musique de cornemuse. [11] L’enfant s’est laisse glisser de tout son long a terre, la figure sur ses bras croises. Il pleure, couche sur les feuillets laceres des livres ; l’un d’eux se souleve comme une dalle, decouvrant une princesse adorable de conte de fees. L’enfant est emerveille. Au son de la flute, la princesse lui dit qu’elle est celle qu’il appelait dans son songe la nuit passee, celle dont l’histoire le tint eveille si longtemps, celle qu’il cherchait dans le coeur de la rose et dans le parfum du lys blanc, sa premiere bien-aimee. Mais a present qu’il a dechire le livre, que va-t-il arriver d’elle ? Ne regrette-t-il pas d’ignorer a jamais le sort de sa premiere bien-aimee ? L’enfant la prie de ne pas s’en aller et lui parle de l’arbre ou chantait l’oiseau bleu, mais elle lui en montre les branches et les fruits arraches ; il lui demande ou sont son collier magique et le prince avec son epee ; s’il avait une epee, il saurait la defendre. La princesse lui repond qu’il ne peut rien pour elle ; si le reve s’etait poursuivi, peut-etre aurait-il pu venir la sauver, mais le sommeil et la nuit veulent la reprendre, et elle disparait en appelant a l’aide. [12] Reste seul, il cherche en vain la fin du conte de fees parmi les feuillets epars, n’y trouvant que d’ameres et seches lecons.

[13] De petites voix aigres sortent d’entre les pages, qui laissent voir les malicieuses et grimacantes figures des chiffres et un petit vieillard bossu, crochu, barbu, vetu de chiffres, coiffe d’un π, ceinture d’un metre de couturiere et arme d’une equerre. Il marche a tous petits pas danses, en recitant des bribes de problemes, deux robinets qui coulent dans un reservoir, deux trains omnibus qui quittent une gare a vingt minutes d’intervalle, une paysanne qui porte tous ses oeufs au marche, un marchand d’etoffe qui vend six metres de drap. Il apercoit l’enfant et se dirige vers lui de plus malveillante maniere : c’est l’arithmetique incarnee. Il danse autour de l’enfant en claironnant des operations farfelues puis il inventorie la table metrique. Les chiffres entrainent l’enfant dans leur danse et le petit vieillard continue de poser des problemes, [14] jusqu’a ce que l’enfant tombe, etourdi, et l’arithmetique et les chiffres s’eloignent, reapparaissant ca et la avant de disparaitre.

[15] L’enfant se releve peniblement sur son seant. La lune est levee, elle eclaire la piece. Le chat noir sort lentement de sous le fauteuil. Il s’etire, baille et fait sa toilette. L’enfant ne le voit pas d’abord et s’etend, harasse, la tete sur un coussin de pieds. Le chat joue et roule une balle de laine. Il arrive aupres de l’enfant et veut jouer avec la tete blonde comme avec une pelote. L’enfant voit le chat et le trouve grand et terrible. La chatte blanche parait dans le jardin et les deux animaux chantent un duo, puis le chat va rejoindre la chatte dans le jardin eclaire par la pleine lune, suivi par l’enfant, tandis que les parois s’ecartent et que le plafond s’envole.

[16] Il y a des arbres, des fleurs, une toute petite mare verte, un gros tronc vetu de lierre. Musique d’insectes, de rainettes, de crapauds, de rires de chouettes, de murmures de brise et de rossignols. [17] L’enfant se rejouit de retrouver le jardin, mais il essuie les reproches d’un arbre qu’il a blesse et qui saigne encore de seve. D’autres arbres lui font echo. L’enfant, apitoye, appuie sa joue contre l’ecorce du gros arbre. [18] Une libellule passe encore et encore, suivie par d’autres, puis par un sphinx du laurier-rose, et plusieurs autres sphinx ; tous dansent autour de l’enfant et la libellule lui reclame sa compagne, qu’il a percee d’une epingle contre le mur. Le rossignol chante, puis tout un choeur de rainettes ; l’enfant est egare et apeure. [19] La chauve-souris cherche elle aussi sa compagne, tuee par l’enfant, ses petits se retrouvant sans leur mere. [20] Une petite rainette emerge de la mare, une autre fait de meme, puis une autre, et la mare se trouve couronnee de rainettes. Elles sortent en coassant et se mettent a jouer et danser. [21] L’une d’elles s’appuie de la main au genou de l’enfant, mais un ecureuil, du haut de l’arbre, la met en garde : attention a la cage et au fer qui pique, entre deux barreaux ; l’ecureuil a pu fuir, mais une rainette aurait plus de mal, meme si celle-ci pretend pouvoir s’echapper d’un bond. [22] L’enfant essaie de se trouver des excuses : il n’a emprisonne l’ecureuil que pour mieux voir ses petites mains, ses beaux yeux. L’ecureuil replique, sarcastique, que ses yeux refletaient son amour de la liberte. D’autres ecureuils apparaissent, des rainettes, des libellules, des sphinx du laurier-rose peuplent le jardin, dansant une valse lente dans un paradis de tendresse et de joie animales. L’enfant est temoin de leur amour et de leur bonheur. Les deux chats reparaissent, le chat lechant amicalement les oreilles de la chatte, et l’enfant constate qu’ils l’oublient et sont heureux, alors que lui est tout seul. Il appelle sa mere.

[23] A ce cri, toutes les betes se dressent, se separent, les unes fuient, les autres accourent menacantes, melent leurs voix a celles des arbres ; ils ont reconnu l’enfant au couteau, l’enfant au baton, l’enfant a la cage, le mechant que personne n’aime et qui doit etre chatie, avec leurs griffes et leurs dents. Toutes les betes fondent a la fois sur l’enfant, le cernent, le poussent, le tirent, dans une frenesie qui devient lutte. Soudain, un petit ecureuil blesse vient choir avec un cri aigu aupres de l’enfant, qui a ete projete hors de la melee. Les betes, honteuses, s’immobilisent, se separent. Arrachant un ruban de son cou, l’enfant lie la patte blessee de l’ecureuil puis retombe sans force. [24] Profond silence, stupeur parmi les betes : l’enfant a panse la plaie. Elles entourent l’enfant, gisant. Les ecureuils se suspendent aux branches au-dessus de lui, les libellules l’eventent de leurs ailes. Une bete demande s’il va mourir. Elles ne savent pas comment lui porter secours, puis se souviennent qu’il a appele ‘Maman’ et l’emportent, pas a pas, vers la maison. L’enfant ouvre les yeux, essaie de se tenir debout, soutenu par les betes, qui appellent toujours plus haut ‘Maman’. [25] Une lumiere parait aux vitres, dans la maison. Les betes ont compris que l’enfant est bon ; il a panse la plaie et etanche le sang du petit ecureuil. Elles se retirent a regret, laissant l’enfant seul. Il tend ses bras vers celle que les betes ont appelee : ‘Maman’.

Keith Anderson
Traductions de David Ylla-Somers
Synopsis d’après le livret de Colette

Note du chef d’orchestre

Les deux operas de Maurice Ravel occupent une place tres importante dans mon coeur de musicien. Ils figuraient parmi les tout premiers enregistrements dont je possedais le disque, et je suis tombe sous le charme de l’harmonieuse beaute de chacun de ces ouvrages. L’Enfant et les sortilèges, en particulier, etait pour moi le parfait modele de la maniere dont une oeuvre concue pour la scene pouvait etre rendue parfaitement claire quand on ne faisait que l’ecouter. Ainsi, il n’etait pas necessaire de connaitre la trame de l’opera pour comprendre ou Ravel voulait en venir.

J’enregistre actuellement l’integrale des pieces orchestrales de ce compositeur, et je suis frappe par sa capacite de se montrer a la fois simple et complexe. Le couplage de l’opera avec le ballet Ma Mère l’Oye paraissait relever de l’evidence, etant donne que ces deux ouvrages sont en lien avec l’enfance. Quand j’etais jeune pianiste, j’ai souvent eu le plaisir de jouer les cinq pieces qui composent la suite. Le genie de Ravel tient au fait qu’il est parvenu a preserver le caractere distinctif de ces morceaux tout en les integrant a l’ensemble du ballet. Ces dix minutes de musique supplementaires sont un pur enchantement.

Leonard Slatkin


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