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9.70162 - BOZIC, S.: Byzantine Mosaic (Kulaglich)
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Svetislav Božić (b. 1954)

 

Les œuvres de Svetislav Božić ont été jouées au Japon, aux Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Suisse, Italie, Allemagne, Belgique, Espagne, Portugal, Chypre, Grèce, Bulgarie, Hongrie, Ukraine, et particulièrement en Russie. Les interprètes de ses œuvres sont, entre autres, le chœur de Saint Petersbourg, la Philharmonie d’Ukraine, ainsi que Oxford Philomusica de Londres, sous le Haut Patronnage de Vladimir Ashkenazy. Ses œuvres les plus importantes sont : Le chant de Metohija pour piano et orchestre, La prière Racana pour chœur et orchestre, Le dernier amour d’Istanbul, poème symphonique, Rêve de l’Empereur de lumière pour deux pianos, Les chevaux de St-Marc, poème symphonique, Liturgie du Ciel pour chœur mixte, et Liturgie de St-Jean pour chœur mixte.

Mosaïque Byzantine

Ce cycle de neuf pièces pour piano, a été conçu en hommage aux vénérables monastères Orthodoxes de Serbie, de Macédoine, et de Grèce, ainsi qu’à leurs fidèles communautés monastiques.

La large palette de l’écriture modale restitue la variété des lumières, qui enchantent les paysages, souvent exceptionnels, au milieu desquels les lieux saints ont été bâtis, ainsi que le chatoiement des couleurs, qui au travers des vitraux, baignent les splendides intérieurs des nobles constructions.

Le choix du piano, l’emploi de motifs obsédants, ainsi que l’aptitude à récapituler une longue histoire, territoriale, impériale et religieuse, inscrivent résolument la composition, dans la mouvance contemporaine. Pour ne considérer que la modernité de la partition, elle frôle les formes fixes de Satie, elle enrôle les rythmes ethnomusicologiques de Janáček, elle questionne la pulsation haletante de Reich.

Par l’inscription ecclésiale de la première Eglise chrétienne d’Europe, l’œuvre évoque la persistance, dans l’aujourd’hui, de l’Empire Byzantin—démantelé au XVème siècle, après avoir été conquis, ou ensemencé, par les Ottomans. La Communion Orthodoxe est le symbole vivant du plus long passé de l’Europe. Passé mouvementé, douloureux, prestigieux, qui a commencé dans un petit jardin de Jérusalem, autour de Jésus le Nazaréen, et a embrasé, au-delà de la Méditerranée, un immense territoire, et deux capitales successivement sacrées, Byzance et Moscou. C’est un même corpus de livres saints, de croyances et de valeurs, un même mouvement, qui partit de Palestine, reprit son souffle au contact des Macédoniens, et a insufflé sa sagesse, du Moyen-Orient aux steppes de l’Asie centrale.

L’ensemble de l’œuvre constitue un parcours initiatique, où le musicien interpelle non-seulement le croyant, mais aussi le mélomane, curieux et méditatif, qui voudrait comprendre ces émotions si profondes qu’on les dit sacrées. Chacune des neuf pièces réfère à un monastère, dont six d’entre eux, sont inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO : Gračanica, Bogorodica Ljeviska, Sopocani, Hilandar, Pantelejmon, Studenica.

De Kalenic, en Serbie, entend-on le quotidien répété, d’un jour ou d’une vie, parfaitement réglé, qui progressivement s’élève et bouleverse par son épure. Le jeu, clair et équilibré, fait naître des sons, les images correspondantes ; et l’on croit voir se succéder les offices, jusqu’à la délivrance.

Gračanica, au Kosovo, secrètement influencé par le soufisme venu des mystiques de l’Islam, et rendu œcuménique par l’Espagne du XIIème siècle, danse en tournoyant, à l’orientale. L’interprétation a ce qu'il faut de maîtrise pour donner à la danse noblesse, illumination, et sait soudain s’alanguir dans un trait qui—tout en restant pur—s'arrondit, se féminise, et semble se troubler d'une larme.

En Serbie, Bogorodica Ljeviska, allie d’un modeste ruban l’oraison à l’ordinaire. L’interprète sait être simple quand cela est nécessaire. Son jeu ne s’extravague pas en ondulations inutiles.

Sopocani, en Serbie, est une profonde méditation sur les vérités scellées du ciel, qui s’ouvre à une douce puis insistante quête d’absolu. Les touchers sont légers, aériens, et d’une grande présence dans les médiums. Chaleur humaine, dont l’esprit a besoin pour se rasséréner ou se consoler, lui qui, en fièvre d’abstraction, finit par trop se désincarner et par perdre le corps, son assise.

Hilandar, en Grèce, monastère serbe sur la république monastique indépendante du Mont Athos, est intranquille. Il semble que l’invasion Ottomane résonne à jamais dans ses murs. Les horreurs de la guerre hantent ces lieux comme des énigmes douloureuses et insolubles. L’exécution assume une parfaite tenue rythmique, et de rondes inflexions qui tout au long de la pièce, conduisent avec effroi, mais sans heurt, le déploiement musical.

Pantelejmon, une petite Russie sur le Mont-Athos, en Grèce, est Mater Celestia, guide invisible, tendre et féminin, dont la présence puis le souvenir accompagnent l’homme intérieur tout au long de sa vie spirituelle, dans les joies comme dans les doutes. Les touchers sont là d’une telle souplesse qu’ils prouvent l’authentique engagement de l’artiste, plaçant l’auditeur sous sa maternelle protection.

Zica, en Serbie, est une force primitive, qui refuse de s’assagir, et garde de l’enfance la foi entière et naïve. La vigueur enfantine n’essouffle pas l’interprète qui suit, sans jamais s’en détacher, l’énergie torrentielle.

Studenica, en Serbie, est le chant recueilli de la sagesse, médecine des âmes perdues ou des vocations bancales, qui calme les agités et les impatients, tantôt à mi-voix, tantôt avec autorité. Le jeu se fait adulte et sévère, pour l’édification des auditeurs qui voudraient que tout soit passion.

Gornjak, en Serbie, commence en chantonnant, mais vit les affres du labyrinthe. L’esprit, esseulé, dévitalisé, devient mélancolique. L’étincellement final le sauve-t-il ? Ou est-ce son âme déchirée, rompue, que l’ange emporte ? La main droite est magnifiquement chantante, tandis que la gauche, douce et profonde, inquiète et rassure à la fois. Le feu final, vif et bref, est un étincellement dans l’aigu sur une épaisseur sombre.

Après une guerre avec un peu d’espoir à travers la pluie

Dans la mémoire de Svetislav Božić, les événements traumatiques du bombardement de Belgrade en 1999, se sont liés à un étrange épisode météorologique. À la force des symboles, on connait la sensibilité balkanique. Son attention aux manifestations naturelles, ou aux coïncidences de la vie, est une habitude de la pensée, une seconde nature. Pendant la durée des bombardements, de longues et abondantes précipitations s’abattirent sur Belgrade, créant des inondations, comme si le ciel s’était lui aussi décidé à déverser son armée. Ou étaient-ce des pleurs sur la violence aveugle des hommes ? Božić a retenu ces déferlements d’averses. Dans sa pièce, la pluie est présente sous des traits drus, et l’on croit la voir tomber, lourdement, sous des inclinaisons géométriques variées imposées par le vent. L’eau est aussi omniprésente dans sa liquidité horizontale, s’accumulant dans les rues, ruisselant, débordant, molle et menaçante, et gonflant le Danube, démesurément.

Ce sont d’abord quelques gouttes éparses que le jeu nous fait entendre, chantantes et sympathiques. De cette eau qui bénit plus qu’elle n’inquiète. Puis viennent de grands traits, encore isolés, entre de petites averses. Mais l’eau ne tarde pas à tomber, en quantité, en épaisseur, sombre et lassante, harassante, et comme volontairement agressive. Elle s’infiltre partout et noie le paysage urbain. Ce n’est qu’après la guerre que s’évacue son trop plein, et que revient un soleil timide.

Souvenirs des ancêtres

Il y a de la réconciliation dans cette courte pièce, et l’interprète l’a fort bien choisie pour clore ce voyage en terre balkanique. C’est une berceuse, nostalgique et miséricordieuse, qui à la lumière du soir apaise l’humanité, trop souvent excessive et divagante. Les ancêtres y sont évoqués comme des âmes bonnes et protectrices, ou encore comme les chères ombres de nos enfances révolues. La musique et son interprétation, si belles, si accordées, semblent nous promettre que jusqu’au terme de nos vies, nous ne serons ni seuls ni abandonnés, mais aimés, chéris, pardonnés.

Ainsi l’Ange Blanc—sa photographie illustre notre voyage musical—fresque du XIIIème siècle, ornant l’Eglise du Monastère orthodoxe de Mileseva, en Serbie, ne nous aura-t-il jamais quitté tout au long de l’écoute. Lui, dont l’image bienveillante fut choisie par les hommes du XXème siècle pour être envoyée dans l’espace infini, allant par-delà les astres, les galaxies, messager d’amour et de paix, quérir d’autres âmes, d’autres vies.

Olivier Raimbault

 

Svetislav Božić

Compositeur né à Belgrade et professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique de Belgrade depuis 1980, il développe son œuvre musicale dans deux domaines—musique sacrée et profane. Il a essentiellement écrit pour chœur et orchestre, souvent inspiré du folklore serbe et des traditions littéraires de son pays.


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