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GP608 - TCHEREPNIN, A.: Piano Music, Vol. 1 (Koukl)
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Alexandre Tcherepnine (1899–1977)
Complete Piano Works • 1

 

Le compositeur, pianiste et chef d’orchestre russe Alexandre Tcherepnine fut élevé dans une famille d’artistes. Grâce aux étroites relations qu’entretenaient les Tcherepnine avec les familles Benois et Diaghilev, leur demeure de Saint-Pétersbourg était un lieu de réunion pour les musiciens, les artistes et l’intelligentsia créative russe. Le père d’Alexandre, Nicolaï, était lui-même un chef d’orchestre, pianiste et compositeur respecté qui avait étudié auprès de Nicolaï Rimski-Korsakov. Alexandre commença à jouer du piano et à composer dès son plus jeune âge. A la fin de son adolescence, il avait déjà composé plusieurs centaines de pièces, dont treize sonates pour piano, puis sa famille et lui s’enfuirent à Tbilissi, en Géorgie, pour échapper à la famine, au choléra et aux troubles politiques de la Révolution russe. Ils abandonnèrent Tbilissi en 1921 quand la Géorgie fut occupée et annexée par l’Union soviétique, et se fixèrent à Paris. Alexandre y acheva ses études officielles avec Paul Vidal et Isidor Philipp au Conservatoire, puis ce fut le début de sa carrière internationale.

Tcherepnine fit de longs voyages aux Etats-Unis, au Japon et en Chine. C’est dans ce dernier pays qu’il rencontra sa femme, la pianiste Lee Hsien Ming. Ils eurent trois fils, Peter, Serge et Ivan, et demeurèrent en France pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale, s’installant aux Etats-Unis en 1948. Tcherepnine passa la majeure partie du reste de sa vie à voyager entre les USA et l’Europe. Il s’éteignit à Paris en 1977.

La musique qui figure sur le présent disque illustre à quel point Alexandre Tcherepnine maîtrisait l’art de la miniature – on peut dire tant de choses éloquentes en si peu de temps. Fait remarquable, la plupart de ces miniatures furent écrites dans un style et un langage musical particuliers qu’il avait développés quand il était encore un jeune compositeur, loin des capitales musicales de la planète, et qu’il perfectionna tout sa vie durant. Quasiment dénués d’étrangeté, ces morceaux s’adressent au coeur, dans la tradition de la musique romantique pour laquelle transmettre l’émotion est primordial. Elles font penser aux paroles de Saint François d’Assise : « Celui qui travaille avec ses mains est un ouvrier. Celui qui travaille avec ses mains et sa tête est un artisan. Celui qui travaille avec ses mains, sa tête et son coeur est un artiste. »

Les Bagatelles op. 5 ont été assemblées à partir d’une bien plus grande quantité de pièces brèves écrites entre 1912 et 1918, quand Tcherepnine était encore adolescent. Elles sont devenues un pilier du répertoire conçu pour les jeunes pianistes qui partent à la découverte de la musique du début du XXe siècle. Passé vingt ans, Tcherepnine était gêné du succès de ces petites vignettes, les trouvant puériles, naïves, raides et « artisanales », mais avec la maturité, il finit par baisser les bras et reconnaître leur spontanéité. Dans des commentaires écrits en 1963 pour la revue The Piano Teacher, il révéla certains des récits imagées, marquants et émouvants qu’il évoquait dans ces morceaux. Il est plus recommandé de les aborder avec l’imagination d’un adolescent incroyablement précoce et de savourer les images qu’elles font naître dans la tête et dans le coeur.

La Sonate n°1 op. 22 portait le numéro 14 quand un Tcherepnine de dix-neuf ans commença à l’écrire à Saint-Pétersbourg, l’achevant à Tbilissi. La postérité n’a pas conservé ses douze premières sonates de jeunesse, mais la treizième nous est parvenue et fut publiée sous le titre de Sonatina Romantique op. 4. Celle-ci, la quatorzième, est devenue la Sonate n°1 lors de sa publication en 1922, et a tenu une place importante dans le répertoire de récitaliste du compositeur. Même si Tcherepnine avait déjà commencé à consolider sa technique fondée sur une gamme de neuf tons, cette approche n’est pas un élément important de cet ouvrage. Le mouvement initial Allegro comodo, qui est la piste la plus longue du présent disque, rappelle vaguement la Toccata de Prokofiev, qui lui est antérieure, avec davantage de variété mais un peu moins d’élan du point de vue de l’énergie rythmique. Les lentes notes isolées descendantes par glissements d’octaves sont l’un de ses passages les plus frappants. Ce morceau aux sonorités distinctement russes est d’une habileté stupéfiante. Les accords répétés du second mouvement rappellent le chant liturgique orthodoxe russe d’une psalmodie fragmentée. Le troisième mouvement fait à nouveau penser à la Toccata de Prokofiev, car il emploie une partie du matériau thématique déjà entendu dans le premier mouvement. Le dernier mouvement fait lui aussi référence au premier, mais plus lentement, et de manière plus pensive.

Les Neuf Inventions, composées en 1920–21, investissent davantage les gammes de neuf tons de Tcherepnine. Ces pièces sont très brèves et habilement écrites, avec un élément didactique fortement apparent — plus manifeste que dans les célèbres compositions de J.S. Bach du même nom. Hormis la dernière, toutes sont écrites pour deux voix. Elles explorent toute une gamme d’atmosphères, mais il est difficile pour l’auditeur de faire abstraction de la présence consciente de la nouvelle technique compositionnelle. La partition (qui à cause de ses innombrables altérations paraît extrêmement compliquée en dépit de la simplicité de sa texture) révèle quelques procédés fascinants. Par exemple, la Huitième invention est un palindrome. Quand le recueil fut publié par Eschig en 1925, il fut annoté pour les doigtés et édité par Isidor Philipp, le professeur de piano de Tcherepnine.

La nature autobiographique de la Sonate n°2 op. 94 est fort intéressante. Willi Reich, le biographe de Tcherepnine, affirme que cette pièce fait référence aux acouphènes dont souffrit le compositeur pendant deux ans et demi. Il entendait constamment une seconde majeure composée de deux notes aiguës, source de grande consternation car il craignait de connaître le même sort que son père et son grand-père, qui étaient devenus de plus en plus sourds à mesure qu’ils vieillissaient, mais ce symptôme finit par disparaître de lui-même. Ecrite pour le Festival de Berlin en l’espace de dix jours en 1961 et dédiée à la femme de Tcherepnine, la Sonate illustre son éprouvante expérience en insistant tout particulièrement sur l’intervalle d’un ton, y compris dans les liens structurels entre mouvements. La prééminence est également accordée à l’intervalle mélodique de la tierce descendante. Malgré les aspects techniques de son écriture, ses harmonies piquantes et ses textures excentriques, ce morceau constitue une expérience à la fois réfléchie et émouvante. Les mélodies sont toujours claires et chantables, ce qui est un plus pour l’auditeur, personne n’étant encore jamais rentré d’un concert en chantant des harmonies. A l’origine, les Dix Etudes op. 18 remontent à l’adolescence de Tcherepnine ; elles sont contemporaines et proviennent de la même réserve de morceaux que les Bagatelles. Par la suite, Tcherepnine s’étonna du « succès des Bagatelles par rapport aux autres pièces de ma jeunesse écrites par le même compositeur à la même époque. Après tout, les Bagatelles n’étaient qu’une sélection parmi des centaines de petites compositions pour piano… Les Dix Etudes et autres appartiennent au même vivier… C’est pour moi un mystère. »

L’Etude n°1 présente une mélodie rappelant Prokofiev sur une ligne de basse empruntée à la Sonate pour piano n°27 op. 90 de Beethoven. Cet air traverse des arpèges dignes de Chopin et des accords répétés d’une tristesse évoquant Rachmaninov avant de revenir au matériau d’ouverture. L’Etude n°2 fait écho au jeune Rachmaninov avant de soulager la tension en devenant une marche en bonne et due forme ; l’Etude n°3 est aussi une marche, mais beaucoup plus menaçante et intense. L’Etude n°4 est axée sur les trilles ; Tcherepnine l’écrivit en 1918 suite à une suggestion de son professeur de piano. L’Etude n°5 commence comme une étude d’arpèges dans des tonalités opposées, puis devient un exercice d’alternance des mains et d’accords répétés. L’Etude n°6 est une construction étrange, qui démarre comme un Nocturne de Chopin quelque peu imprécis et parfois troublé par des fanfares à la Liszt. L’Etude n°7 est un exercice athlétique pour les croisements de mains ; l’Etude n°8 est une sorte de scherzando s’achevant par une chute dramatique. L’Etude n°9 est la seule à laquelle Tcherepnine donna un titre : Marche, ce qui est approprié. L’Etude n°10, écrite à Saint-Pétersbourg en 1914, est une oeuvre sombre et méditative qui ne déparerait pas les Visions fugitives de Prokofiev, écrites un peu plus tard (entre 1915 et 1917). Incidemment, Prokofiev étudia la direction d’orchestre avec Nicolaï, le père de Tcherepnine.

Malheureusement, nous manquons de place pour couvrir toute l’étendue et les détails de la vie d’Alexandre Tcherepnine. Une biographie plus étoffée du compositeur, ainsi que des informations sur ses oeuvres et ses techniques compositionnelles, sont disponibles sur le site Web de la Tcherepnin Society, à l’adresse www.tcherepnin.com.


Cary Lewis and Mark Gresham


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