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GP623 - SCHMITT, F.: Piano Duet and Duo Works (Complete), Vol. 3 (Invencia Piano Duo)
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Florent Schmitt (1870–1958)
Intégrale des oeuvres pour piano à quatre mains et pour deux pianos • 3

 

Pendant la période romantique et les premières années du XXe siècle, la musique française réunissait un nombre si imposant de styles individuels qu’en tant qu’école, elle défiait toute définition. Les compositeurs d’alors, notamment Fauré, Massenet, Bizet, Roussel, Ravel, Debussy, Satie, Saint-Saëns, Poulenc, Milhaud et Chabrier, ont chacun marqué durablement les sonorités de leur pays et ont influé sur les musiciens de la génération suivante. Florent Schmitt se situe résolument en marge de ce groupe, parce qu’il n’est pas facile de ranger ses oeuvres dans une catégorie précise, et parce que son ethos compositionnel, fondé sur les nécessités de la musique ou sur la source littéraire, historique ou géographique qui l’inspirait, a plus varié que celui de ses contemporains. Dès l’âge de dix-sept ans, lorsqu’il décida de se consacrer à une carrière de musicien, Schmitt fut fidèle à sa lignée musicale française, intégrant dans ses oeuvres un élément essentiel qu’il dénommait « l’harmonie séductrice ». Cependant, son langage musical individuel puisait de l’énergie dans toutes ses expériences. Malgré les liens qui existent entre sa musique et celle de ses compatriotes, Schmitt échappe à toute classification hâtive. On lui a collé diverses étiquettes, l’assimilant au romantisme allemand, à la sensibilité française, à l’exotisme géographique, à l’expérimentalisme russe ou encore à l’orientalisme, mais en réalité, c’était un esprit indépendant, une force créative incontournable, quelqu’un qui par son authenticité et son originalité a grandement contribué à la musique du siècle dernier.

Né à Blâmont, en Lorraine, en 1870 pendant la guerre franco-prussienne, Schmitt prit des cours de piano et d’harmonie au Conservatoire de Nancy, où il prépara le concours d’entrée du Conservatoire de Paris. Ses études parisiennes l’amenèrent à fréquenter un cercle d’enseignants influents, y compris André Gédalge (contrepoint et fugue), Albert Lavignac (musicologie) et les compositeurs Theodore Dubois, Jules Massenet et, une fois que Schmitt eut accompli son service militaire obligatoire, Gabriel Fauré. En 1900, après quatre autres tentatives, il remporta le très convoité concours de composition du Prix de Rome, ce qui lui permit de nourrir sa créativité d’artiste pendant quatre ans sans avoir à se soucier de questions matérielles. Plutôt que de rester composer à Rome comme on l’attendait de lui, il parcourut longuement les pays méditerranéens, la Turquie islamique, l’Asie occidentale et l’Europe du Nord pour retrouver enfin, après s’être imprégné des influences les plus diverses, la féconde atmosphère créative parisienne. Entre-temps, il avait été poursuivi de ville en ville par des lettres officielles de Paris lui demandant où en était son travail. Ses oeuvres les plus importantes de cette époque reflètent ses longs périples et ses expériences. Toute sa vie durant, Schmitt aima voyager. Son dernier passeport, émis deux ans avant sa mort, survenue alors qu’il avait 87 ans, ne contient pas moins de 41 tampons et visas. Une fois rentré à Rome, il lui arriva souvent de tester ses nouvelles compositions en les interprétant au piano à quatre mains avec son cher ami André Caplet à la Villa Médicis.

Avant la Première Guerre mondiale, la carrière de compositeur de Schmitt était déjà bien établie grâce à ses grandes pièces pour orchestre. Le Psaume XLVII, son « envoi » de Rome le plus substantiel, et La Tragédie de Salomé, deux ouvrages qui furent encensés par la critique, furent donnés à de nombreuses reprises et sont toujours exécutés à ce jour. Toutefois, la majorité de ses compositions de l’époque étaient destinées au piano, et nombre d’entre elles furent orchestrées après la guerre. Avec Ravel, il était membre fondateur de la Société musicale indépendante, et après la fin des hostilités, il demeura pendant dix ans le plus éminent critique de musique française des colonnes du journal parisien Le Temps. Il devint directeur du Conservatoire de Lyon, et occupa un fauteuil au prestigieux Institut de France, succédant à Paul Dukas et se voyant préféré à Stravinsky. Du point de vue purement musical, Schmitt est considéré avec Debussy et Ravel comme le compositeur français le plus influent de son époque.

La musique de Schmitt dénote une grande originalité, de l’humour, une lumineuse compréhension de la forme et du contrepoint, et une maîtrise de tous les genres en dehors de l’opéra. Il signa des oeuvres essentielles dans les domaines de la musique de scène, de la musique de chambre, du piano soliste, du ballet, de la musique sacrée, et apporta des contributions fondamentales aux balbutiements de la musique d’ensemble (Dionysiaques) et de la musique de film (Salammbô). Sa palette orchestrale n’a rien à envier à celles de Rimski-Korsakov et de Ravel. Florent Schmitt fut l’un des premiers compositeurs du XXe siècle à écrire pour le clavecin, et il était renommé pour son éblouissante écriture chorale. Une bonne part de sa musique est aussi dense qu’abondante, et à chaque fois, la conception de ses oeuvres tend à être pianistique. Il écrivait des mélodies luxuriantes et avait l’habitude de les développer largement tout au long de chaque ouvrage. Il fut un pionnier de l’autonomisation rythmique, écrivant dans un style énergique souvent polymétrique qui correspondait parfaitement au dynamisme et à la puissante emphase de ses passages culminants. Les harmonies de Schmitt sont parfois âprement dissonantes ou encore opulentes et sensuelles, évocatrices d’un lieu ou d’une source littéraire spécifiques. Il fut prolixe, avec à son actif un catalogue fort de 138 opus et un total de plus de deux cents oeuvres. Schmitt était aussi un maître de la miniature et du monumental. Son oeuvre finale, une Deuxième Symphonie vaste et recherchée, fut créée deux mois avant sa mort. Schmitt était présent pour recevoir la standing ovation qui couronna cet événement.

Même si Schmitt ne se considérait sans doute pas comme un pianiste de concert, il était capable de jouer la musique qu’il écrivait pour le piano, ce qui le place certainement parmi une petite élite d’interprètes. Avec l’humour acerbe qui le caractérisa toute sa vie, il disait du piano qu’il constituait un substitut pratique mais décevant de l’orchestre. Il composa pourtant de nombreuses pages pour piano seul et piano à quatre mains. Cette musique est extrêmement exigeante pour l’interprète. La partie de piano seul est souvent écrite sur trois, voire quatre portées—« des poignées de piano », comme il le disait. Les présents enregistrements témoignent amplement de la virtuosité de son écriture pianistique.

En plus de soixante années de créativité, Florent Schmitt nous a légué une oeuvre riche et variée, comme n’importe quel autre grand compositeur. Bien que sa musique soit demeurée méconnue, elle illustre, à sa manière hardie et bigarrée, ce qui est sûrement l’une des périodes les plus mouvementées et passionnantes de l’histoire de la musique française. Reposant sur un formalisme classique, sa musique met en exergue une crâne conviction, une intensité élémentaire et un vocabulaire harmonique intrépide. Ayant d’emblée su distiller une grande part de la musique venue avant la sienne, Schmitt devint un éminent modèle pour ses contemporains et ses élèves, et sut gagner le respect de la génération suivante par la force de sa personnalité et de sa vision bien à lui de l’anticonformisme. Ses oeuvres méritent d’être redécouvertes, et c’est là l’un des nobles objectifs de ces importants enregistrements.

Jerry E Rife

Au fil de sa longue et prolifique carrière, Schmitt orchestra un nombre considérable de ses compositions pour le piano. Il arrangea également pour piano seul, quatre mains et deux pianos certaines de ses oeuvres les plus importantes dans d’autres genres. Si la présente collection est principalement axée sur les pièces originales de Schmitt pour piano à quatre mains et deux pianos, elle comprend également quelques transcriptions. A l’origine, la Marche du 163e RI ou Marche du CXLIII op 48 n° 2 (1916) était destinée à une fanfare militaire et fut composée à Toul, sur le front. Depuis, on ignore ce qu’est devenu le manuscrit utilisé par les premiers interprètes, la version originale de la partition n’ayant jamais été publiée. Ainsi la Marche est-elle plus connue aujourd’hui dans l’arrangement de Schmitt pour piano à quatre mains, et elle est enregistrée ici sur deux pianos pour réaffirmer sa nature orchestrale. L’esprit de ce morceau, écrit en forme sonate, est étroitement apparenté à d’autres grandes compositions du temps de guerre signées par des Français, et notamment En blanc et noir de Debussy et le Trio pour piano, violon et violoncelle de Ravel. Dans la vaste palette émotionnelle et coloriste de la Marche, le patriotisme se mêle à l’anxiété, la nostalgie, le mal du pays et l’espoir de la paix future. L’appréhension ressentie face l’imminence de combats sanglants devient particulièrement palpable dans la section centrale de développement, celle-ci commençant de manière menaçante dans le registre grave avant de retourner à la fanfare initiale.

Feuillets de voyage op 26 (1903–1913), est un ouvrage de grande envergure qui illustre bien l’esprit indépendant du compositeur et son amour des voyages. Intimement liés à Schumann, les Feuillets comptent parmi certaines des pages les plus romantiques de Schmitt.

Dans le Livre I, trois mouvements plus rapides alternent avec deux mouvements plus lents. A la gracieuse élégance de la Sérénade initiale font place l’intimisme et la subtilité de la Visite, tandis que les nobles et charmants Compliments précèdent le halo extrêmement poétique de la Douceur du soir. Enjouée et énergique, la Danse britannique conclut le premier recueil.

Le Livre II est structuré différemment, car il commence par un mouvement lent. Malgré son atmosphère de doux flottement, la Berceuse contient des passages au contrepoint recherché ; elle est suivie par la brève Mazurka, à l’attrayante mélodie. Apportant un contraste marqué, la Marche burlesque fait valoir des qualités grotesques et parfois même sarcastiques. Le voyage prend fin avec la joie tranquille du Retour à l’endroit familier et l’exubérante exaltation de l’éblouissante Valse.

Musiques foraines op 22 (1895–1902) est la première manifestation de Schmitt l’humoriste, qui plonge d’emblée l’auditeur dans une ambiance théâtrale et festive, instaurée par les répétitions d’octaves de la joviale Parade. L’optimisme perdure tout le long de l’ouvrage et culmine dans la grisante chevauchée du finale, Chevaux de bois, qui rappelle les morceaux éponymes de Bizet et Debussy. Une succession d’événements intermédiaires fait intervenir le cirque du Boniment de clowns, l’envoûtante souplesse et l’irrésistible exotisme nord-africain d’une danseuse du ventre nommée La belle Fathma, les majestueuses prouesses des éléphants savants, et la magie divinatoire de La pythonisse. Important marchepied vers les futures réalisations de Schmitt dans ce domaine, du point de vue technique et rythmique, Musiques foraines est l’un des chefs-d’oeuvre les plus périlleux du répertoire.

Andreï Kasparov
Traductions françaises de David Ylla-Somers


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