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GP652 - NENOV, D.: Piano Music (Valkov)
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Dimitar Nenov (1901–1953)
Musique pour piano

 

Dimitar Nenov fut sans conteste l’une des figures majeures de la musique classique bulgare de la première moitié du XXe siècle. Pianiste, compositeur et architecte de grand talent, il compta énormément pour la génération de compositeurs qui fit suite à la sienne, et c’est ce groupe de compositeurs qui forma l’avant-garde bulgare des années 1950 et 1960.

Né à Razgrad en 1901, Nenov prit des cours de piano dès son enfance, et devenu adolescent, il fut l’élève d’Andreï Stoyanov. En 1920, il se rendit à Dresde et s’inscrivit parallèlement à la Technische Hochschule pour étudier l’architecture et au Conservatoire pour suivre des cours de piano, de théorie et de composition. S’étant diplômé de la Hochschule en 1927, Nenov rentra en Bulgarie, et pendant les quelques années qui suivirent, il exerça le métier d’architecte sous différentes formes. Au début des années 1930, il commença à concentrer exclusivement ses efforts créateurs dans le domaine musical, et en 1931, il alla étudier pendant six mois auprès d’Egon Petri à Zakopane, en Pologne. Pendant l’année suivante, il obtint un diplôme de musique à Bologne, et entre 1933 et 1943, il dirigea un conservatoire privé à Sofia. En 1943, devenu un pianiste, pédagogue et compositeur bien établi, il accepta un poste d’enseignant de piano à plein temps à l’Académie de Musique d’état de Sofia.

Dimitar Nenov manifesta un vif intérêt pour la composition très tôt dans sa vie, et à l’âge de 25 ans, il avait déjà écrit une symphonie, deux sonates pour piano (dont l’une est malheureusement perdue), une sonate pour violon et piano, et plusieurs compositions plus réduites, dont certaines pour piano seul et d’autres pour orchestre. Il est important de noter que le style classique naissant de la première génération de compositeurs bulgares s’appuyait sur le folklore, alliant du matériau mélodique populaire à des pratiques tonales de l’Europe de l’Ouest du XIXe siècle.

Par contraste, Nenov, appartenant à la deuxième génération, écrivit ses oeuvres de jeunesse dans un style « international » insolite qui se révèle fort dissonant, y compris pour des auditeurs du XXIe siècle. L’univers musical de Dresde dans les années 1920 influença sans doute ces oeuvres, mais elles dénotaient également un style et des sonorités résolument individuels que Nenov allait développer et cristalliser pendant tout le reste de sa vie.

Les années 1930 le virent poursuivre dans la voie d’une certaine orientation internationale, tandis que son style pianistique évoluait notablement, mis en exergue par la grandeur, la virtuosité et l’abandon caractéristiques d’une expression éminemment romantique. Ce fut l’époque des Deux Études (1931/32), des Variations en fa dièse majeur (1931), de l’implacable Toccata (1939) et du grandiose Concerto pour piano (1936). Durant cette décennie, l’idée d’identité musicale et artistique nationale devint un thème de plus en plus prégnant, et Dimitar Nenov fut l’un des plus fervents défenseurs de la quête d’un style musical véritablement bulgare. Cette recherche d’une esthétique personnelle exclusivement bulgare en musique déboucha naturellement sur un examen minutieux et approfondi du folklore, de ses possibilités intrinsèques, et sur le désir de relier cet univers à la tradition classique occidentale. Nenov comprenait parfaitement qu’un air populaire, ou une mélodie dérivée du folklore, ne pouvaient pas fonctionner de manière véridique une fois combinés à l’harmonie tonale de l’Europe de l’Ouest. Il pensait que l’harmonie, unique à chaque pièce en particulier, devait dériver du contenu mélodique. En raison de cette approche, la musique de Nenov diverge souvent de la tonalité fonctionnelle pour mieux y revenir, en utilisant des modes caractéristiques de la tradition populaire bulgare, et en employant très souvent des gammes octatoniques. Au début des années 1940, il changea résolument d’orientation en ce qui concernait à la fois son style pianistique et son style compositionnel. Par contraste avec ses oeuvres antérieures, sa nouvelle esthétique se caractérisait par sa clarté, sa simplicité, et par le fait qu’elle s’abstenait presque délibérément de déployer la moindre virtuosité gratuite.

Le Thème et Variations en fa dièse majeur, écrit en 1931, constitue un sommet de la musique pour piano de Nenov. Cette série de dix-huit variations expose clairement ses idées esthétiques et philosophiques de l’époque. Un thème simple, extrait du mouvement lent de l’une de ses premières sonates pour piano, subit des métamorphoses ravissantes et pleines d’imagination grâce à l’utilisation d’un très grand nombre de techniques pianistiques. Malgré la présence d’une solide structure sous-jacente, l’amour de Nenov pour les morceaux rhapsodiques transparaît d’emblée. Le morceau est plus ou moins divisé en quatre sections prolongées, chacune dans une tonalité différente. La première, en fa dièse majeur/ mineur, s’achève en ré majeur (Variation 6), et prépare le début de la seconde section, qui est écrit en ut dièse mineur (Variations 7–9). La troisième section retourne à fa dièse majeur/mineur, bouclant ainsi la boucle (Variations 10–15). Cette progression harmonique est présente dans le thème lui-même et ici, il devient évident que Nenov a utilisé librement la structure harmonique de l’ouverture comme idée directrice pour l’ensemble de la composition. Les variations 16 à 18, qui constituent la dernière section, servent de coda. Après un imposant retour du thème, le morceau se dissipe dans une bienheureuse tranquillité.

Le Fairy Tale and Dance (Conte de fées et Danse) de 1947 fut le dernier ouvrage que Nenov écrivit pour le piano. Composé tout juste six ans avant sa mort, il s’agit de l’exemple le plus raffiné de son art. Les Miniatures, qui le précèdent de deux ans, présentent un style similaire. Durant à peine neuf minutes, ce recueil de cinq pièces fait penser à des fêtes villageoises, des chansons nostalgiques et des paysages sereins. Dans son genre, c’est l’un des exemples les plus délicieusement conçus qui soient.

Du point de vue du style, la Danse de 1941 est plus ou moins un morceau de transition. Bien qu’il s’agisse d’une pièce virtuose, il est moins ample que les oeuvres des années 1930. Les traits de bravoure qui occupent le corps principal du morceau rappellent le jeu typique de la gadulka, instrument à cordes traditionnel bulgare. Les Deux Études et la Toccata appartiennent à la même période de la vie artistique de Nenov. La Première Étude fut écrite en 1931 à Zakopane, et ce fut la première fois que le compositeur construisit un morceau entier en se fondant sur les trois transpositions de la gamme octatonique. Utilisant une transposition pour chaque section respective, et créant ainsi une sonorité distincte dans chacune d’elles, Nenov est parvenu à articuler la forme tout en conservant une texture homogène du début à la fin. La Seconde Étude traite ce problème d’organisation différemment. Le morceau débute sur un plan harmonique assez vague, et on réalise à mi-parcours qu’il est axé sur la tonalité d’ut dièse majeur. Cette Étude est un exemple unique de l’audace pianistique et de l’imagination de Nenov. La pièce fonctionne entièrement par doubles quartes chromatiques pour la main droite, et il nous semble que Nenov a pris pour modèle l’Étude op. 42 n° 3 de Scriabine, en l’élargissant et la développant. On songe aussi à Brahms, qui remania l’Étude en fa mineur op. 25 n° 2 de Chopin avec de célèbres doubles sixtes. Dans le cas de Nenov, toutefois, l’original ne fait que rôder à l’arrière-plan comme une ombre.

Nenov mit sept ans à écrire sa Toccata, achevée en 1939, et c’est l’une de ses compositions les plus marquantes. Elle est construite en forme sonate, ou sonaterondo, et un thème supplémentaire sert de matériau à la section de développement. Voici ce que le compositeur écrivit à la fin du morceau : « L’idée est de 1932 (et le début aussi) (17 décembre 1932), le début du second thème est du 24 février 1935 ; le plus gros de l’ouvrage a été achevé fin août et début septembre 1939, terminé le 14 octobre 1939, avec quelques petites corrections, modifications et ajouts fin 1939 et début 1940, le tout mis en oeuvre en 21 séances d’une heure ou une heure et demie. »

La Cinema Suite est un recueil de six pièces qui remontent à 1924 et 1925. C’est la toute première composition publiée par Nenov. On sait que pendant ses années d’études à Dresde, il fut pianiste accompagnateur dans les salles de cinéma, mais on ignore si ces pages furent un jour utilisées pour un film. Ici, les sonorités sont entièrement différentes, austères, dissonantes, voire agressives, et nous voyons en Dimitar Nenov un jeune compositeur plein d’un enthousiasme et d’une passion débordants. Bien que ces pièces aient été composées sur deux périodes créatives distinctes durant les étés 1924 et 1925, elles présentent de nombreux points communs au niveau de leur organisation harmonique et mélodique, et une fois réunies, elles constituent un cycle très cohérent. L’utilisation d’accords longuement tenus, de sons rappelant des cloches et d’un développement fondé sur les principes de la variation et de l’improvisation sont caractéristiques. La dernière pièce, un vertigineux tour de force, s’interrompt brutalement au milieu d’une phrase. Sans doute abandonnée par le compositeur, cette composition juvénile prend fin juste quand il est devenu impossible d’aller plus loin.


Viktor Valkov
Traduction française de David Ylla-Somers


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