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GP665 - ABRAMIAN, E.: 24 Preludes (Ayrapetyan)
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Édouard Abramian (1923–1986)
24 Préludes

 

La longue et prestigieuse histoire de la musique arménienne remonte au MoyenÂge, et même encore plus loin. Son versant profane tire ses origines des hautes terres d’Arménie, où les gens avaient la coutume de chanter des airs populaires très répandus et où la musique était transmise d’une communauté à l’autre par des bardes ambulants dénommés ashugs ou ashoughs, qui chantaient et jouaient d’instruments traditionnels. L’Arménie était alors gouvernée par les Ottomans musulmans. L’ashough Sayat Nova (1712?–1795), qui avait été ordonné prêtre selon les rites chrétiens, est encore célébré aujourd’hui comme un grand poète et auteur de chansons. Cette tradition des bardes est souvent évoquée dans la musique arménienne moderne, mais il existe une tradition parallèle de musique sacrée, qui à l’origine consistait en chants religieux très anciens qui n’adoptèrent la polyphonie qu’à la fin du XIXe siècle, grâce aux efforts de Komitas Vardapet, figure décisive de la réforme et de la préservation de la musique arménienne tant profane que sacrée. Au XXe siècle, les compositeurs arméniens commencèrent à se faire connaître à l’étranger: Aram Khatchatourian, bien sûr, qui fut l’un des compositeurs modernes les plus en vue entre les années 1930 et les années 1960 grâce à ses ballets, ses concertos et ses symphonies, mais aussi des représentants de la Diaspora d’origine arménienne comme le prolifique compositeur américain Alan Hovhaness. Ceuxci firent beaucoup pour sensibiliser le public au riche patrimoine musico-culturel arménien, fondé non pas sur le système tonal européen, mais sur un système de tétracordes qui de fait donne naissance à une gamme infinie.

Le compositeur, pianiste et professeur Édouard Aslanovitch Abramian fut l’un des musiciens les plus importants et respectés parmi ceux qui travaillèrent principalement en Arménie sans rechercher le renom international, et il contribua énormément au développement moderne de la musique arménienne. Né à Tbilissi le 22 mai 1923, il fut très tôt distingué au sein d'un groupe d’enfants doués qui, sous la houlette du Conservatoire d’état de Tbilissi, suivirent les enseignements du fameux compositeur et pédagogue Sergueï Barkhoudarian, puis formèrent le noyau d’une école musicale secondaire dont le cursus s’étalait sur dix ans. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, il fut contraint de mettre ses études de côté pour travailler dans une usine de construction aéronautique. En 1950, après avoir reçu un prix Tchaïkovski, Abramian se diplôma du Conservatoire d’état, remportant les médailles d’or de composition et de piano.

En 1960, il se fixa à Erevan, et de 1961 à 1982, il enseigna le piano au Conservatoire de cette ville. En outre, il fut un membre actif du Syndicat des compositeurs arméniens, ce qui lui permit d’obtenir un logement avantageux et d’asseoir sa situation professionnelle. Il assista également à plus de 150 réunions organisées entre des groupes de compositeurs arméniens et des travailleurs venus de lointains districts de la république. C’est ainsi qu’Aramian se familiarisa avec la musique populaire de nombreuses régions de son pays natal. Il s’éteignit à Erevan à l’âge de 63 ans.

En tant qu’interprète, Abramian était un pianiste brillant, qui se produisait comme soliste en récital et avec des orchestres, ainsi que dans le cadre de concerts de musique de chambre. Bien qu’il ait surtout composé pour le piano, il écrivit la musique d’une douzaine d’oeuvres scéniques, ainsi que les Danses pour orchestre symphonique (1952), le poème symphonique À ma patrie (inspiré par le poème éponyme d’Avetik Isaakian), et la cantate Ode à l’amitié (1958) sur des poèmes de G. Registan et V. Arioutounian. Il écrivit également de nombreuses mélodies à partir de textes de ces poètes et d’autres, des pièces éducatives pour enfants, ainsi que plusieurs duos instrumentaux, y compris la Danse et chanson pour balalaïka et orchestre (1956). Toutefois, sa réputation repose avant tout sur ses oeuvres pour piano, avec notamment deux concertos (1950, 1953) et une sonate de grande envergure (1954). Ce qu’il a sans doute produit de plus important pour cet instrument est le recueil de 24 Préludes, dont les six premiers numéros furent publiés en 1952, et la série complète de 24 vingt ans plus tard, en 1972.

Il est passionnant de comparer les Préludes d’Abramian avec leurs contemporains les plus proches, les 24 Préludes d’Édouard Baghdassarian composés entre 1951 et 1958 (disponibles dans la série Grand Piano, réf. GP664). Comme les Préludes de Baghdassarian, ceux d’Abramian semblent englober les 24 tonalités majeures et mineures, mais là où les pièces de Baghdassarian obéissent à un schéma tonal fortement structuré consistant en deux cercles entrelacés de quintes, en majeur et dans la relative mineure, le schéma tonal d’Abramian ne suit pas de dessin architectonique de ce type mais semble spontané, les tonalités se succédant les unes aux autres avant tout pour créer des contrastes dramatiques, tant au niveau de l’atmosphère que du coloris. En fait, à mesure que le cycle se déroule, nous découvrons que le compositeur n’utilise pas tout à fait l’ensemble des 24 tonalités disponibles et en réutilise certaines—avec par exemple deux préludes en mi bémol mineur. Les deux cycles demeurent dans le domaine tonal, mais dans le cas d’Abramian, cette tonalité est nettement étendue et élargie grâce à l’ajout d’éléments chromatiques, semblant parfois ajouter des couches supplémentaires qui génèrent souvent des harmonies d’une complexité considérable.

On décrit fréquemment Abramian comme un « romantique », mais son romantisme ne découle pas d’un désir nostalgique d’en revenir aux styles du XIXe siècle : il provient plutôt d'une envie d’adapter ces derniers aux visées et aux éléments contemporains. Un morceau comme le Prélude n° 6 en ut dièse mineur pourrait rappeler Borodine et Rachmaninov, et dans un même temps, Abramian, à l’instar de Baghdassarian, exploite les formes et les couleurs du folklore musical arménien ; toutefois, contrairement à son confrère, Abramian est féru de gestes amples qui confèrent au matériau populaire toute la force et l’intensité de la musique de concert du XXe siècle. Le fait que les Préludes d’Abramian soient globalement conçus sur une plus grande échelle que ceux de Baghdassarian est sans doute significatif : alors que ce dernier était un miniaturiste de génie, Abramian, avec ses Préludes, cherche à faire éclater les limites de la forme réduite. L’ampleur de sa palette stylistique—non seulement d’un Prélude à l’autre, mais au sein même de chacun d’eux—surpasse de loin celle de Baghdassarian, et fait du recueil d’Abramian une sorte de récit fantastique ininterrompu. Son écriture est empreinte d’une flamboyance merveilleuse et entêtante, qu’il s’agisse d’une mélodie entraînante portée sur des traits déferlants, d’une écriture percussive évoquant une toccata, de fioritures complexes dans le style oriental ou d’un contrepoint puissamment tendu vers son objectif.

Il est difficile d’isoler des éléments saillants de cette opulente tapisserie musicale, mais on pourrait mentionner l’envoûtant Prélude en ut majeur (N° 2), qui opère un parfait équilibre entre une mélodie soutenue et un motif répété avec obstination ; le premier morceau en mi bémol mineur (N° 4) élégiaque qui rappelle une berceuse, dédié à la mémoire de la mère du compositeur, avec ses voix internes pleines d’éloquence ; le Prélude en ré mineur (N° 5) méditatif, dédié à Sergueï Barkhoudarian, l’ancien professeur d’Abramian ; la danse animée que constitue le Prélude en fa dièse mineur (N° 11) ; le Prélude en sol mineur (N° 18), poétique et insoumis ; et le second Prélude en mi bémol mineur (N° 23), spirituel, retentissant, débordant de ressources rythmiques et d’influences jazzy. Dans ce cycle impressionnant, on trouve moins l’expression de sentiments nationalistes qu’une ardeur grandiose rappelant l’époque où l’Arménie était unie à la Russie.


Malcolm MacDonald
Traduction française de David Ylla-Somers


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