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GP676 - GOUVY, L.T.: Sonatas for Piano 4 Hands, Opp. 36, 49 and 51 (Naoumoff, Yau Cheng)
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Louis Théodore Gouvy (1819–1898)
Sonates pour piano à quatre mains

 

Louis Théodore Gouvy est né en 1819, en Sarre à Goffontaine (aujourd’hui Schafbrücke) à l’est de Sarrebrück, dans une famille francophone d’industriels d’ascendance wallonne. Prussien de naissance, il devra attendre 1851 pour acquérir la nationalité française, après avoir pu justifier de dix années de résidence en France.

À partir de huit ans, il étudie le piano avec un professeur privé et fait ses études générales en France, au Collège de Sarreguemines puis au Lycée de Metz. Il témoigne d’un vif intérêt pour la culture classique grecque et pour les langues vivantes, l’allemand qu’il maîtrise parfaitement, mais aussi l’anglais et l’italien. En 1837, il s’inscrit à la Faculté de Droit de Paris et poursuit ses études pianistiques avec un élève du pianiste et compositeur Henri Herz (1803–1888).

Renonçant à la carrière juridique, il décide en 1839 de devenir musicien. À sa mère, il explique : « Mon but, mon ambition n’est pas de devenir professeur ou pianiste de profession. Je regarde la musique de plus haut que cela. Dimanche dernier au Conservatoire, j’ai entendu une symphonie de M. Reber… Voilà ce que j’estime bien autrement que les dix doigts de M. Liszt, voilà enfin un but que je serai fier d’atteindre. » Il prend des leçons d’harmonie et de contrepoint avec Antoine Elwart, professeur au Conservatoire et quelques cours de violon auprès d’un jeune violoniste allemand Carl Eckert, un ancien élève de Mendelssohn. En 1841, il perfectionne sa connaissance du piano auprès de Pierre Zimmermann, professeur du Conservatoire.

En novembre 1842 il se rend en Allemagne pour rencontrer Spohr à Francfort et Mendelssohn à Leipzig. Le 23 novembre, il arrive à Berlin et fait la connaissance de Meyerbeer et Liszt. Il rentre à Goffontaine après être passé par Dresde, Prague, Nuremberg et Mannheim. Le 11 mars 1844, aux Concerts Vivienne, eut lieu sous la direction d’Elwart la première exécution publique d’une de ses oeuvres : une Ouverture pour orchestre écrite à Berlin.

Deux jours après il décide de partir pour Rome. Ce séjour italien lui permet, jusqu’à mai 1845 d’approfondir sa veine créatrice dans la proximité artistique stimulante non seulement de musiciens comme le violoniste Eckert et le compositeur danois Niels Gade, mais aussi de peintres. Si Rossini, qu’il rencontre à Bologne, lui conseille d’écrire pour la scène, il préfère en définitive composer sa Première Symphonie op. 9, qu’il achève le 12 mars 1845. À son retour, il dépense toute son énergie pour faire jouer sa symphonie. L’oeuvre, entendue à Paris en concert privé le 7 février 1846, puis en concert public le 17 décembre 1847, sera très bien reçue tant par le public que la critique.

Dès lors Gouvy partage sa vie entre Paris en hiver et au printemps, pour promouvoir ses oeuvres et cultiver ses contacts, et Goffontaine en été et à l’automne, pour composer. Il se distingue alors dans la vie musicale française comme symphoniste et compositeur de musique de chambre. Très vite quatre autres symphonies vont naître en 1848, 1850 (perdue), 1852, 1855. Il dirige dès 1850 sa Seconde Symphonie au Gewandhaus de Leipzig. Berlioz dans le Journal des débats du 13 avril 1851 écrivait à propos de la Première Symphonie « J’ai trouvé fort belle, dans la plus sérieuse acception du terme une symphonie de M. Gouvy…cette production remarquable dont l’adagio, conçu dans une forme nouvelle et sur un plan remarquable, m’a fait éprouver autant d’étonnement que d’admiration. » En dépit de ses amitiés et de la reconnaissance du milieu musical parisien (Gounod, Saint-Saëns, Lalo, Massenet, Pasdeloup, Lamoureux ou Berlioz), son nom ne parvient pas à s’imposer. À compter de l’été 1857, il compose principalement de la musique de chambre, puis entreprend son premier opéra Le Cid auquel il travaille en 1862–1863. Le décès de sa mère en 1868 l’affecte profondément et a pour conséquence son installation en Lorraine à Hombourg-Haut. C’est l’année de la composition de sa Cinquième Symphonie op. 30 et de la Symphonie brève op. 58.

En vacances en Suisse en juillet 1870, il apprend la nouvelle de la guerre francoprussienne. La paix de Francfort du 10 mai 1871 stipule que l’Alsace et la Lorraine germanophones deviennent des territoires annexés à l’Allemagne. Gouvy comptait autant d’amis en France qu’en Allemagne. Il est contraint de choisir momentanément et concentre alors toute son activité à Paris. Il devient membre de la Société Nationale de Musique récemment fondée par Saint-Saëns, Lalo, Fauré et est élu au comité en 1873.

Peu après, l’essentiel de sa production s’oriente vers des compositions vocales, religieuses (Requiem op. 70 (1874), Stabat Mater op. 65 (1875)) ou profanes, comme la trilogie de cantates dramatiques inspirée de la Grèce antique (OEdipe à Colonne op. 75 (1880), Iphigénie en Tauride op. 76 (1883), Electre op. 85 (1886)). Ces oeuvres sont jouées avec succès dans les principaux centres musicaux allemands.

Gouvy avait alors établi de nombreux contacts en Allemagne, sans doute favorisés par les relations de sa belle-soeur Henriette (née Böcking), elle-même allemande et très musicienne. Parmi ceux-ci, on relève les noms d’Hiller, Reinecke, Gernsheim, Clara Schumann, Bargiel, Brahms, Joachim et Bruch. Tchaïkovsky fit la connaissance de Gouvy chez Reinecke. Il le décrit comme totalement germanisé et ajoute « Sans doute M. Gouvy a-t-il de bonnes raisons de se plaindre de la France : mais il me fut pénible de l’entendre louer tout ce qui est allemand aux dépens de ce qui est français. »

Néanmoins, il fut élu à Paris en 1894 par l’Académie des Beaux-Arts pour remplacer Anton Rubinstein, puis en 1895 à la König-Preußische Akademie de Berlin. Il décéda à Leipzig le 21 avril 1898.

La part la plus importante de sa production pianistique est dédiée au piano à quatre mains. La Première Sonate en ré mineur op. 36 (1861) s’ouvre sur un mouvement aux modulations expressives dans une forme sonate inventive à trois thèmes.

Le ton schubertien, intime et nostalgique du début, contraste avec le caractère déclamatoire des rythmes pointés de la seconde idée, plus animée, avec son motif conclusif en doubles-croches tournoyantes. Le troisième thème qui présente une texture polyphonique plus dense, due aux relations très imbriquées des deux exécutants, clôture l’exposition plus sereinement. L’Adagio, de conception continue, commence avec un thème d’une élégante ingénuité. Le second thème fait entendre une douce conversation de motifs, pleine d’intériorité, sur des accords répétés. Le troisième oppose deux motifs caractéristiques, l’un chantant, l’autre avec rythme pointé initial. Ce matériel thématique est repris une fois de manière variée. Les deux derniers mouvements enchaînés sont d’une originalité indéniable. L’Intermezzo à deux temps, de forme ABA’B’coda (sur bribes de A) remplace le Scherzo habituel. Le thème staccato prend un tour plus contrapuntique avant une seconde idée plus liée et en mode majeur. Le Finale écarte la virtuosité. Il s’agit d’un épilogue au rythme de barcarolle, aux accents « offenbachiens » prémonitoires.

La Seconde Sonate en do mineur op. 49 (1869) commence avec un thème descendant expressif, immédiatement développé dans un pont conduisant au second thème, plus confiant, joué sur des notes répétées en triolets. L’exposition conclut énergiquement en mi bémol majeur alors que la récapitulation abrégée terminera avec une coda apaisée. Le Larghetto esquisse de manière hésitante un thème engendrant sur des trémolos serrés une musique plus dramatique. Ce matériau laisse émerger un motif qui, dispersé entre les quatre mains, participe à l’élaboration du thème principal sur un accompagnement en croches répétées. Les dernières mesures modulent vers la tonalité de sol mineur du mouvement suivant, un Menuetto avec un Trio dans le mode majeur. Ce mouvement possède un caractère volontaire donné par la marche implacable d’une basse en octaves. Dans le final, on retrouve le bithématisme cher à Gouvy, avec l’opposition entre un premier thème aux accents conquérants et un deuxième plus détendu et en mode majeur.

La Troisième Sonate en fa majeur op. 51 (1870) est plus courte et plus traditionnelle. L’Allegro con brio de caractère enjoué, en forme sonate, confie principalement le matériel thématique au « prima » tandis que la partie « seconda » participe au décor harmonique plein de frémissements agités. Deux thèmes reliés par un pont en valeur longues sont exposés. Le premier mélange des figurations rapides ponctuées par un motif ascendant au rythme pointé, le second est plus modulant et plus expressif. Le mouvement médian, de forme simple, comporte deux thèmes, le premier d’accent légèrement schumannien, le second plus populaire par son rythme. Le final plein d’énergie présente deux groupes thématiques, le premier staccato aux résonances joyeuses, le second plus tranquille et très lié, dans lequel les deux instrumentistes dialoguent de manière équilibrée. À la place d’un développement classique, la brève partie médiane s’empare d’un motif du premier groupe distribué alternativement entre les deux musiciens.


Gérald Hugon


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