About this Recording
GP677 - GLASS, P.: Glassworlds, Vol. 1 - Piano Works and Transcriptions (Horvath)
English  French  German 

Philip Glass (b. 1937)
Œuvres et Transcriptions pour Piano

 

Né en 1937, Philip Glass fit la découverte la musique « moderne » dans son adolescence, alors qu’il travaillait dans le magasin de disques de son père à Baltimore. Il obtint sa maîtrise de composition à Juilliard en 1962, ce diplôme couronnant plusieurs années d’études avec William Bergsma, Vincent Persichetti et Darius Milhaud. Ses premières œuvres étaient sous l’influence du système dodécaphonique et à d’autres techniques progressistes. Malgré les succès qu’il rencontra (dont un prix BMI et une bourse de la Fondation Ford), il était de moins en moins satisfait de ce qu’il écrivait, ce qui lui fit dire qu’il était parvenu à une sorte d’impasse et ne croyait plus en sa propre musique. En 1964, une bourse Fulbright le mena à Paris, où il étudia avec Nadia Boulanger et rencontra Ravi Shankar, le virtuose indien du sitar. Ces deux personnalités, chacune à sa manière, transformèrent son travail. Il raconta que Nadia Boulanger avait complètement remodelé sa technique, et que Shankar lui avait fait découvrir une vaste tradition musicale différente dont il ignorait tout. Il rejeta ses conceptions antérieures et élabora un système dans lequel la forme modulaire et la structure répétitive de la musique indienne s’alliaient à la mélodie et aux harmonies triadiques simples de la tradition occidentale.

Après son retour aux Etats-Unis en 1967, il fonda le Philip Glass Ensemble : composé de trois saxophonistes (doublés par des flûtistes), trois claviers (dont lui-même), une chanteuse et un ingénieur du son. Accueilli, au début des années 1970, à bras ouverts par la communauté new-yorkaise des Arts et du Théâtre progressistes au début des années 1970, l’Ensemble se produisit dans des galeries, des lofts d’artistes et des musées plutôt que dans des salles de concert traditionnelles. Il ne tarda pas à entamer des tournées et à réaliser des enregistrements, ce qui lui permit de créer et de promouvoir son catalogue d’œuvres qui allait en s’étoffant. C’est ainsi qu’il s’imposa dans l’avant-garde musicale avec une touche si personnelle, voire provocante ; et depuis ses débuts impétueux, il n’a jamais fait machine arrière. Tout comme Steve Reich et Terry Riley, Philip Glass est souvent catalogué comme un compositeur « minimaliste », une étiquette qu’il rejette.

C’est lors de la coopération avec d’autres artistes que Glass s’épanouit : en 1976 avec Robert Wilson—architecte, peintre et fer de lance du Théâtre d’Avant-Garde—il créait l’ « opéra » Einstein on the Beach en 1976, un happening multimédias de quatre heures. Aujourd’hui le catalogue d’œuvre de Philip Glass comprend plus de deux douzaines d’opéras et d’opéras de chambre, ainsi que de nombreuses musiques de films (y compris pour Qatsi, la trilogie pionnière de Godfrey Reggio et le film The Hours, nommé aux Oscars), des ballets, dix symphonies, six quatuors à cordes et des concertos pour plusieurs types de formations. Âgé maintenant de soixante-dix-huit ans, il ne montre aucun signe d’essoufflement dans sa production.

Le piano est pour Philip Glass, son instrument de prédilection (il a également étudié le violon et la flûte) ; il compose au clavier. Un lyrisme à fleur de peau mêlé à des éléments percussifs, composantes qui sembleraient antinomiques, soit le médium au développement du langage glassien. Profondément ancré dans la tradition (ses racines fusionnent le classicisme, le romantisme et les styles modernes), cet instrument incarne son désir de fondre des idées nouvelles dans des formes classiques. C’est sans doute par le biais du piano (et par extension, du clavier) que les interprètes et les auditeurs peuvent établir le contact le plus direct et personnel avec le génie musical de Glass. La présente édition intégrale Grand Piano—qui comprend de nombreux premiers enregistrements mondiaux—nous permet d’élargir notre connaissance et notre appréciation de l’un des esprits musicaux les plus influents de notre temps.

Frank K. DeWald

La première fois que j’ai été confronté à la musique de Philip Glass, ce fut à la fin des années 1990, avec son Deuxième Quatuor « Company». Je me souviens encore aujourd’hui de l’effet que me fit sa musique : cette impression nocturne de flotter sur les eaux tranquilles d’un lac sous un ciel étoilé. Lors de mes études, la musique de Philip Glass n’était pas enseignée dans les conservatoires français, et rares étaient les pianistes qui se risquaient à interpréter ses œuvres en concert. En outre, le compositeur menait une intense carrière de concertiste. Par opposition à la nature apparemment simple et austère de ses partitions (et aux lectures plutôt prudentes enregistrées par certains de ses premiers défenseurs), le compositeur avait une approche très libre—quasi improvisée—voire romantique. La partition n’étant que le schéma directeur d’un univers dense, profond mais sensible et qui ne demande qu’à être découvert, tout comme une immense et luxuriante forêt traversée par de minces sentiers balisés.

Pendant des années, j’ai eu le plaisir de partager mon amour pour la musique de Philip Glass à travers mes concerts—à la fois des récitals et des événements marathons lors desquels je jouais tout son corpus pour piano sans interruption. J’ai décidé de ne pas organiser ces programmes enregistrés de manière chronologique ou thématique. Le catalogue de Philip Glass est vaste et comprend tout un éventail de styles qui vont des premières œuvres d’avant-garde aux musiques de films, et de démonstrations pyrotechniques à des morceaux méditatifs. Chaque volume de cette Édition Philip Glass reflètera cette richesse en faisant alterner des pièces virtuoses, modernes et populaires.

Opening, tiré de Glasswork, composé en 1981, est le premier mouvement du tout premier album de Glass paru sous le label CBS. Le compositeur le décrit comme un ouvrage en six mouvements, « conçu pour présenter ma musique à un public plus large que celui qui la connaissait jusqu’alors ». Opening nous révèle ce qui pourrait être dénommé « le style classique de Glass », un alliage de stéréotypes des années 1980 que de nombreux musiciens associent encore aujourd’hui au compositeur : des tierces alternées à la main gauche et des rythmes qui opposent ternaire et binaire. Mais l’effet obtenu ici est tout sauf statique. Glass maîtrise parfaitement son art et sait comment contourner ce cliché : il utilise des phrases de quatre mesures « classiques » (choix étonnamment audacieux de la part d’un compositeur du dernier quart du XXe siècle) parallèlement à de riches harmonies en consonance et une montée régulière vers un brutal effondrement dynamique. Opening doit être répété deux fois, créant ainsi une structure plus ample où des émotions comme la peine, la colère et le désespoir se dissolvent dans l’ultime note tenue matérialisant une expérience proche du Satori. (Il convient de noter que les enregistrements d’Opening (Glassworks) ne contiennent pas tous cette fameuse note—pourtant une des plus importantes). L’effet de cette conclusion n’est pas très éloigné de l’évolution psychologique du Hamlet shakespearien.

La Suite Orphée pour piano (2000) est la transcription réalisée par Paul Barnes à partir d’extraits de l’Orphée de Glass, premier volet de sa trilogie Cocteau. Composé en 1993, cet opéra de chambre en deux actes pour ensemble et solistes est fondé sur la fascinante relecture du mythe d’Orphée par Cocteau, qui, dans les années 1950, la remit au goût du jour.

Le premier mouvement, The Café, est l’une des pièces pour piano les plus personnelles de Glass. Le film de Cocteau débute dans un café parisien à la mode où les poètes ont l’habitude de se retrouver. Comme Erik Satie quelques décennies auparavant—et d’ailleurs de nombreux compositeurs des XVIIIe et XIXe siècles avant lui—Glass combine la musique populaire (en l’occurrence, un ragtime américain virtuose dans la plus pure tradition de Scott Joplin) avec son propre style pour évoquer un patrimoine musical américain. La virtuosité pianistique de The Café est contrebalancée par un thème d’amour lyrique, qui marque sûrement l’apparition de la mystérieuse Princesse...

Orphée’s Bedroom contient une mélodie subtile, profonde et mélancolique rappelant un air d’opéra de Gluck. Elle accompagne une scène dans laquelle la mystérieuse Princesse enfreint une règle importante des Enfers : elle s’attarde dans le monde des humains pour des raisons personnelles, et contemple Orphée qui dort auprès d’Eurydice.

Le mouvement suivant, Journey to the Underworld, dépeint le voyage d’Orphée aux Enfers avec Heurtebise—le chauffeur de la Princesse—pour recouvrer Eurydice. Cette vision torturée de l’enfer débute par un ostinato rythmique à la main droite, poursuivi par un dessin menaçant à la main gauche (qui rappelle le « grand souffle inexplicable » de Cocteau). Des harmonies denses s’élèvent vers des cimes sinistres et sont stoppées net à deux reprises par des arpèges étourdissants proches d’un état de transe. Dans ce mouvement, Glass évoque davantage le voyage cauchemardesque dans le carrosse de Nosferatu emmenant Jonathan Harker vers la terre des fantômes (dans la version culte de Murnau de 1922) que la vision de Cocteau dépeignant le pénible voyage d’Orphée et Heurtebise vers les Enfers.

Comme un faisceau de lumière dans les ténèbres, Orphée and the Princess reflète la pureté de l’amour de la Princesse pour Orphée. Servant d’antithèse à Journey, la mélodie éthérée jouée par la main droite (planant au-dessus de progressions d’accords perpétue le caractère d’Orphée’s Bedroom. Une brève incursion dans le mode mineur suggère sans doute l’impossibilité d’un tel amour.

Dans le cinquième mouvement (Return to Orphée’s House), Glass reprend les arpèges proches d’un état de transe de Journey to the Underworld – cette fois aux deux mains—pour décrire le retour d’Orphée et Heurtebise dans le monde des Vivants.

Orphée est tué dans une bagarre et retourne aux Enfers. La musique d’Orphée’s Return est calme, évoquant un état de tranquillité intérieure. Orphée est à nouveau confronté à la Princesse : « J’ai trouvé un moyen de t’atteindre. » Glass développe ici le thème de l’amour parallèlement à une magnifique mélodie chromatique à la main droite, parvenant à un apogée d’une ardeur à la limite de l’exaltation alors que la Princesse se sacrifie pour permettre à Orphée de retourner parmi les mortels après les six coups de l’horloge. « La Mort d’un poète doit savoir se sacrifier pour le rendre immortel. »

Tout se conclut dans la chambre d’Orphée (Orphée’s Bedroom), où celui-ci contemple à nouveau Eurydice endormie, tandis que la Princesse est jugée pour l’avoir aidé. Ce morceau est paisible, mais on y décèle une grande tension interne. Il s’achève par les adieux de la Princesse, en un accord bimodal (alliant ut majeur et ut mineur) vindicatif mais émouvant, cristallisant en un instant le sublime plaisir d’avoir pu vivre un tel sentiment malgré le funeste châtiment.

Dreaming Awake a été composé et enregistré en 2003 dans le cadre d’un projet philanthropique qui ne devait « plus jamais être enregistré par Philip Glass. » Constitué de quatre mouvements (avec un da capo ajouté par le compositeur lors de l’enregistrement), il marie l’atmosphère d’Opening (Glassworks) à la virtuosité de ses récentes Etudes pour Piano. A nouveau, la musique parle de peine, de colère et de désespoir. Utilisant des gammes, des arpèges, des accords et des progressions harmoniques, Dreaming Awake atteint l’un des climax les plus impressionnants de toute l’œuvre glassienne. Rappelant The Hours (dont il avait composé la musique quelques mois avant Dreaming Awake), le morceau s’achève tristement, dans un silence sans trace d’espoir et le néant.

« Tout nouveau langage musical réclame de nouvelles compétences interprétatives. » Déclaration de Philip Glass lors de la présentation de How Now. Cette pièce fut composée en 1968, alors que Glass commençait à « travailler dans un style extrêmement réducteur et répétitif qui enrageait la plupart des musiciens qui s’y confrontaient. Ils n’en voulaient tout simplement pas. » How Now réclame un degré phénoménal de virtuosité, d’endurance, de sensibilité structurelle, et une dose de relaxation qui rappelle certains styles de jazz. Sa structure est influencée par les ragas indiens et la musique de gamelan, avec des changements rythmiques de facture extra-occidentale En concert, How Now hypnotise littéralement les auditeurs, et si l’interprète suit les indications de pédale de Glass, le mélange des harmoniques peut faire résonner le piano comme un orgue.

Nicolas Horvath
Edited Frank K. DeWald
Versions françaises de David Ylla-Somers et Nicolas Horvath


Close the window