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GP689 - GRIEG, E.: Piano Concerto, Op. 16 / EVJU, H.: Piano Concerto in B Minor (on fragments by E. Grieg) (Petersson, Prague Radio Symphony, Stratton)
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‘Le Second Concerto Pour Piano’ De Grieg

 

Quand Helge Evju m’a proposé d’enregistrer sa réalisation du Concerto pour piano inachevé de Grieg, le chef d’orchestre Kerry Stratton a voulu que nous élaborions un programme équilibré. Dans un premier temps, Kerry et moi envisagions de compléter le disque avec un autre concerto, soit celui d’un compositeur contemporain, soit celui d’un Norvégien moins connu.

Meme si j’ai d’abord été réticent a l’idée de coupler le Concerto en la mineur avec celui achevé par Evju, cette combinaison s’est révélée convaincante. Afin de rendre l’écoute d’un concerto enregistré de si nombreuses fois plus marquante, j’ai décidé de réexaminer les indications métronomiques originales de Grieg et de me référer aux premieres gravures réalisées par le compositeur au clavier pour le gramophone. Plutôt que de nous contenter d’offrir une énieme version du Concerto en la mineur, nous avons convenu qu’il était temps d’effectuer de nouvelles recherches.

Notre objectif allait etre d’apporter un éclairage neuf sur l’ouvrage en prenant en compte les suggestions éditoriales de Percy Grainger, le confrere et ami de Grieg. On sait l’importance que le compositeur accordait a l’avis de Grainger pour les questions d’interprétation pianistique, et nous nous sommes efforcés de repenser ce concerto en privilégiant ce qui est toujours l’élément le plus crucial, quelle que soit l’approche choisie : le tempo. Comme le disait Wagner, « Zeitmass ist alles » (Le tempo est tout).

Je suis devenu un fervent défenseur du concerto de Helge Evju réalisé a partir des esquisses inachevées du Second Concerto pour piano de Grieg. Cet ouvrage me remplit d’admiration pour Helge Evju et la subtilité de son orchestration : il manie l’orchestre de Grieg avec une grande habileté tout en respectant l’une des principales forces du compositeur, son art de la miniature. Ainsi, l’accompagnement n’est jamais surchargé ou envahissant.

Par la suite, Helge Evju nous a fait parvenir des transcriptions de certaines mélodies de Grieg, et nous les avons enregistrées pendant une session postérieure. Ici, l’écriture bénéficie d’une luxuriante palette sonore dans la tradition de Leopold Godowsky et Ferruccio Busoni, et on est étonné par la profondeur et la spiritualité qui peuvent se dégager de ce qui n’est apres tout qu’une chanson sans chanteur.

Evju et Grieg forment une belle association, et la couleur sonore qui en résulte est totalement nordique et tres contrastée, sa singuliere mélancolie se voyant tempérée par des élans de joie effrénés.

Carl Petersson

Concerto Pour Piano De Grieg (Édition De Percy Grainger)

Charles Villiers Stanford dit un jour d’Edvard Grieg qu’il était « un viking miniature ». A cette description lapidaire et mémorable qui résumait parfaitement a la fois la tres petite taille du compositeur et l’effervescence de son énergie musicale, il est clair que Stanford avait reconnu dans la musique de Grieg une force élémentaire qui avait échappé a bon nombre de ses contemporains. Debussy, par exemple, déclara un jour au sujet du Concerto pour piano de Grieg ne jamais avoir compris pourquoi il devait etre ponctué par des sonneries martiales de trompettes qui généralement ne faisaient qu’annoncer le début d’un petit cantabile alangui.

Inévitablement, dans le sillage de ce jugement fort sévere, d’autres critiques affirmerent a plusieurs reprises que Grieg avait peu d’aptitudes pour les compositions de grande envergure et que ses talents d’orchestrateur étaient limités. C’était la ne pas tenir compte de ce que Percy Grainger dénommait « le courant héroique de la personnalité du compositeur et l’intensité de ses émotions ». Cet héroisme fut démontré par l’attitude courageuse adoptée par Grieg a Paris dans le contexte de l’affaire Dreyfus : en effet, le compositeur fut l’un des rares grands musiciens de son époque a prendre ouvertement parti et a participer au combat mené pour réhabiliter le capitaine Alfred Dreyfus, l’officier de l’armée française qui en 1894 avait été faussement accusé de trahison simplement parce qu’il était juif. Certaines franges de la société française demeurerent si scandalisées par l’intervention intempestive de Grieg, étranger de surcroît, que meme en 1903, il fallut affecter une escorte de policiers a sa protection quand il revint diriger a Paris et réaliser quelques enregistrements en soliste pour le gramophone.

Grainger releva que l’on retrouvait ces contrastes marqués entre douceur et exaltation dans la musique de Grieg, mais aussi dans son approche d’interprete : « Ses interprétations de ses propres oeuvres se démarquaient par toutes sortes d’accents puissants et soudains et par des jeux d’ombre et de lumiere tres tranchés, et la touche de passion qu’il mettait dans son jeu était d’une nature plus agitée et fiévreuse que vraiment violente. On remarquait aussi son extreme délicatesse et le raffinement de détails pianistiques, et (…) c’étaient ces memes ressources qu’il appréciait chez les autres et ne manquait pas de leur réclamer le cas échéant. »

Bien qu’elle ait été écourtée par la disparition prématurée de Grieg en septembre 1907, la relation de travail entre le compositeur norvégien et Grainger fut extremement fructueuse, comme vient l’illustrer la version du Concerto pour piano présentée ici. Pendant les premieres années du XXe siecle, Grainger, qui était né en Australie, résidait a Londres, et c’est la qu’en mai 1906, il fit la connaissance de Grieg, qui fut médusé par les dons de pianiste du jeune homme, alors âgé de 24 ans. Le grand homme fut également impressionné par le fait que Grainger maîtrisait fort bien la langue norvégienne, et il invita le « jeune Apollon » a passer l’été 1907 a Troldhaugen, la villa qu’il possédait pres de Bergen. Tous deux passerent une grande partie de leur temps a réviser et a répéter le Concerto pour piano en préparation du Festival de Leeds, qui allait avoir lieu plus tard dans l’année. Grainger fut surement ravi de s’entendre dire : « Jeune homme, vous etes devenu l’un de mes amis les plus chers et vous avez illuminé le soir de ma vie. »

Quelques années plus tard, Grainger fit observer que Grieg évitait tout « enlisement » ou assombrissement tonal ampoulé quand il écrivait pour le piano ou d’autres instruments, et que l’interprete de sa musique devait s’efforcer de respecter la préférence du compositeur pour les sonorités nettes et éclatantes. Grainger et Grieg annoterent ensemble le Concerto pour piano afin d’indiquer les passages de la partition ou il convenait d’ajouter de telles marques d’expression. Grieg profita également de cet exercice pour apporter plusieurs petites rectifications a son ouvrage. Quand Grainger finit par publier cette version du Concerto pour piano en 1919, il distingua trois catégories de modifications du morceau : les retouches effectuées par le propre compositeur (marquées EG), les changements suggérés verbalement par Grieg a Grainger (marqués PG-EG), et les corrections de nature purement technique que Grainger apporta luimeme apres avoir entendu Grieg jouer sa propre musique (marquées PG). Dans la préface a sa version du Concerto pour piano, Grainger soutient a juste titre que celle-ci est « authentique » du fait qu’elle constitue « la toute derniere édition entérinée par Grieg en personne ». Grâce a Grainger, il est tres facile de comparer les deux versions, car il fait figurer les modifications sur des portées supplémentaires placées au-dessus des portées de l’édition standard de la partition.

Ce qui différencie sans doute le plus les deux versions du Concerto pour piano est le fait que la révision de Grieg et Grainger est globalement plus animée, notamment au niveau des cadences. En outre, elle laisse moins de latitude au soliste et au chef d’orchestre pour laisser libre cours a un nombrilisme qui n’a pas lieu d’etre. Grieg avait d’ailleurs une opinion tres tranchée en la matiere. Ses propres enregistrements débordent de vitalité et de souplesse rythmique, mais on n’y entend absolument aucun rubato abusif. Dans une lettre a son ami le compositeur Julius Röntgen, il écrivait : « Il est remarquable que la majorité des interpretes les plus talentueux de notre époque soient victimes de la terrible épidémie de rubato. [Anton] Rubinstein ne fit jamais rien de ce genre, et Liszt non plus. L’envie de faire sensation est un serpent qui menace de dévorer le grand art, celui qui est vrai et noble ! Ils se sont tous donné le mot : les violonistes, les pianistes, les chanteurs, et surtout les chefs d’orchestre. Cette idée de vouloir améliorer ce que le compositeur a écrit, quelle plaie ! » Ainsi, toute exécution du Concerto pour piano en la visant a respecter l’esprit de l’édition Grainger évitera ces maladresses qui irritaient tant Grieg.

Pendant ses années de maturité, Grieg se rappelait avec fierté la réaction extasiée de son illustre mentor Liszt déchiffrant pour la premiere fois l’intégralité du Concerto pour piano : lorsqu’il parvint a la coda, « sa réaction fut vraiment sublime et elle doit demeurer gravée dans ma mémoire. Vers la fin du finale, le second theme est (…) répété dans un puissant fortissimo. Aux toutes dernieres mesures [quand la premiere note du groupe de triolets passe, de maniere spectaculaire, de sol diese a sol bécarre] (…) il s’arreta soudain, se redressa de toute sa taille, s’éloigna du piano, et parcourut toute la vaste piece a grandes enjambées théâtrales, les bras en l’air, en rugissant littéralement le theme. ‘Sol, sol au lieu de sol diese ! Magnifique !’ » Meme ce formidable coup de théâtre fit l’objet de quelques petites modifications en 1907, avec l’introduction d’un sforzandissimo et d’une ornementation supplémentaires. Subtils mais éloquents, ces changements viennent corroborer une affirmation de Grainger selon laquelle Grieg, fragilisé sur le plan physique, demeura jusqu’a la fin « un interprete de ses propres oeuvres extremement viril ».

Anthony Short

Concerto pour piano en si mineur sur des fragments de Grieg

« C’est tres beau, mais je me demande comment ça continue. »

Telle fut ma réflexion en entendant le premier des trois themes que Grieg avait ébauchés pour ce qui devait etre son Second Concerto pour piano. Malheureusement, la question est sans réponse, car le theme, inachevé, reste en suspens. Nous ne saurons jamais pour quelle raison Grieg a si vite abandonné ce projet de concerto, mais il est possible qu’en 1883, alors qu’il avait quarante ans et consacrait de plus en plus de son temps a l’étude et a la collecte de musique populaire norvégienne, le compositeur se soit senti de moins en moins a meme de se mesurer aux grandes formes musicales.

Il est certes fort dommage qu’un concerto aussi universellement apprécié que celui de Grieg en la mineur n’ait pas de pendant, et la découverte de l’existence des fragments en si mineur de 1883 avait piqué ma curiosité, mais c’est seulement en février 1997 que je les ai vus pour la premiere fois, publiés par la Société Grieg d’Oslo et assortis d’une invitation a créer un nouveau morceau de concert a partir de ces esquisses préexistantes ou de certains de leurs éléments. Meme si je ne me considere pas comme un compositeur, et que je n’ai pas beaucoup écrit pour l’orchestre, je me suis dit qu’il fallait absolument relever le défi et je m’y attelai avec ardeur ! J’avais beau etre certain que le jury du concours serait plus intéressé par un ouvrage contemporain recherché; je choisis quand meme de composer ce que Grieg avait forcément en tete : un morceau romantique et attrayant—du moins je l’espérais—plein d’une « noble passion » (pour citer Evelyne Crochet). Bien entendu, il me fallait tout de meme trouver le bon équilibre, particulierement délicat, entre l’utilisation des fragments épars originaux (que Grieg avait lui-meme choisi de rejeter ou du moins de mettre de côté en vue de révisions ultérieures, ne l’oublions pas) et la quete de ma propre voix. Une fois que j’eus trouvé le bon point de départ—les quatre notes si, la, ré et fa diese du theme initial—ce fut comme si l’ensemble de l’ouvrage me venait en un flux quasi ininterrompu, prenant forme au fur et a mesure : quatre mouvements ininterrompus constituant une structure de sonate cyclique dont la symétrie spatiale était axée autour du troisieme mouvement, l’Adagio en mi majeur, dans lequel le premier theme est réintroduit une tierce au-dessus de la tonique. Avec l’aide de Grieg, j’ai créé ma propre « grande mélodie » en entremelant le motif de quatre notes de l’ouverture et le magnifique theme du mouvement central de la troisieme Sonate pour violon et piano du compositeur. Le theme principal du Scherzo provient en grande part de la deuxieme esquisse de Grieg, dont j’ai transposé la mesure en 6/8, et il donne également corps a un theme secondaire en ut majeur qui rappelle l’air Vesti la giubba de Pagliacci de Leoncavallo. De la meme maniere, il existe une grande similarité entre le Prologue de cet opéra et le theme original de Grieg. Rachmaninov, dont le concerto pour piano préféré était celui de Grieg en la mineur, a lui aussi été une source d’inspiration.

Si le morceau achevé ne reçut ni prix, ni mention honorable de la part de la Société Grieg d’Oslo, le critique britannique Sir Stanley Sadie, éditeur principal du New Grove Dictionary of Music and Musicians, le gratifia d’une chaleureuse recommandation apres en avoir entendu une version pour deux pianos exécutée par Neil Dodd et moi-meme. C’est ainsi que le morceau put etre créé a la Salle Freia d’Oslo le 18 juin 1998, avec l’Orchestre de l’Opéra de Norvege dirigé par Dejan Savic et le soliste Geir Henning Braaten, jouant sur le piano a queue Bechstein de 1893 qui avait appartenu a Grieg. Malgré le bon accueil reçu lors du concert, en l’absence d’une vraie couverture médiatique, l’ouvrage ne fut plus exécuté dans sa version avec orchestre pendant les onze années qui suivirent, meme si je jouais souvent ma propre transcription de l’Adagio pour piano seul en public et meme, a une occasion le concerto entier dans sa version pour deux pianos a l’Opéra et ballet de Norvege a Oslo en juillet 2009. Cette meme année, la jeune pianiste lituanienne Lina Krepstaite sélectionna l’ouvrage pour le concert inaugural du Festival Grieg/Ciurlionis de Kaunas, en Lituanie, le 4 mars ; a cette occasion, elle en donna une version révisée avec une orchestration modifiée et une cadence plus développée. Elle était accompagnée par l’Orchestre symphonique de la ville de Kaunas sous la direction de Petras Bingelis. Cette fois, l’accueil de la critique et du public fut enthousiaste, et l’ouvrage trouva petit a petit de nouveaux champions, y compris le chef d’orchestre et violoniste Tobias Ringborg, les pianistes Wolfram Schmitt- Leonardy et Misha Dacic, le compositeur et pianiste Wilfried Lingenberg, et surtout Carl Petersson et Kerry Stratton, qui ont mis beaucoup de ferveur et d’application a la préparation de l’enregistrement du Concerto. La présente version a fait l’objet de quelques petites modifications, la plus importante étant une premiere introduction du theme principal plus fidele aux notes originales.

C’est pour moi un immense honneur de voir ce morceau, composé presque par jeu, enregistré aux côtés du splendide Concerto en la mineur, qui plus est par un orchestre, un chef, un soliste et des techniciens de haut vol. Je l’ai écrit a la mémoire de mon ami Bjarne Holten, disparu depuis bien longtemps et pour qui la musique de Grieg fut une source inépuisable de réconfort pendant de longues années de maladie et de souffrance. Puisse cet hommage etre digne de lui !

Transcriptions De Mélodies De Grieg

J’ai eu la chance de mener une carriere de pianiste longue et variée en travaillant pour l’Opéra et Ballet de Norvege. Par tout le pays, puis a bord des navires de la flotte « Hurtigruten », j’ai remarqué que le public avait envie d’entendre des interludes pour piano dans le cadre des programmes lyriques, et cela m’a donné l’inspiration de réaliser mes propres transcriptions d’airs d’opéra et de mélodies. C’est rapidement devenu un passe-temps tres prenant, qui d’ailleurs m’a certainement aidé quand je me suis attelé a la composition de la partie de piano du Concerto. J’ai écrit en tout 17 transcriptions. Impossible d’échapper a la musique de Grieg, tant il est réclamé par les mélomanes du monde entier, et il a lui-meme signé plusieurs tres belles transcriptions de ses mélodies. Outre la magnifique Ved Gjetlebekken (Pres du torrent de montagne) qui clôt le merveilleux cycle Haugtussa (La fille de la montagne), j’ai transcrit la célebre mélodie Med en vandlilje (Avec un nénuphar) qui met en musique un texte léger d’Ibsen (une fois n’est pas coutume !) et l’exubérant En drøm (Un reve), écrit sur un texte du poete allemand Bodenstedt. Cette derniere transcription est un vrai morceau de bravoure et elle est modelée sur les transcriptions tirées par Earl Wild de pieces de Rachmaninov. Ces deux derniers morceaux datent de 1994, et dix ans plus tard, je transcrivais l’Adagio du Concerto en la mineur pour piano seul et en faisais autant avec l’Adagio de mon propre concerto afin de lui permettre d’exister en l’absence d’un orchestre.

Helge Evju
Traductions françaises de David Ylla-Somers


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