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GP692 - GLASS, P.: Glassworlds, Vol. 4 - Hours (The) / Modern Love Waltz / Notes on a Scandal / Music in Fifths (On Love) (Horvath)
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Glassworlds • 4
The Hours • Modern Love Waltz • Notes on A Scandal • Music in Fifth

 

Amour à mourir

Nous ne pouvions pas choisir plus beau thème pour notre quatrième volume. Ces mots empruntés à Apollinaire, reflètent parfaitement l’esprit de cet album. Dans la production de musique de film de Philip Glass, la relation entre amour et mort joue un rôle prépondérant. Fil rouge de cet enregistrement, cette thématique hante tout particulièrement The Hours. Tels des amoureux brûlant les premiers feux de leur passion, nous nous enivrerons de l’unique valse de Philip Glass, la sensuelle Modern Love Waltz; nous tomberons de Charybde en Scylla avec le vénéneux Notes on a Scandal et, grâce aux lignes parallèles de Music in Fifths, nous pourrons nous accomplir dans la félicité.

The Hours est l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Michael Cunningham récompensé par le Prix Pulitzer en 1999, réalisée par Stephen Dandry. La bande sonore composée en 2002 est une des compositions les plus passionnées, obsédantes et funestes de Philip Glass. Comme l’explique le compositeur : « The Hours (…) est l’histoire de trois femmes vivant à trois époques différentes : la romancière Virginia Woolf, interprétée par Nicole Kidman, pendant sa vie dans les années 20, et ensuite lors de son suicide en 1941 ; une mère de famille et femme au foyer dans le Los Angeles des années 50 interprétée par Julianne Moore, et enfin une femme interprétée par Meryl Streep vivant dans le New York de 2001 et préparant une réception pour son ami atteint du virus du SIDA. J’ai tout de suite remarqué que le problème de ce film était que les trois histoires, si distinctes les unes des autres et, agissant telle une force centrifuge, vous éloignaient du centre en vous empêchant de maintenir votre attention sur le film dans sa globalité. Il me semblait que la musique se devait d’accomplir une transmutation structurelle. D’une certaine manière, elle devrait s’articuler avec l’unité du film. La musique devait nouer les histoires entre elles. J’avais donc besoin de trois idées musicales récurrentes – un thème A, un thème B et un thème C. Le suicide de Virginia Woolf, par exemple, était toujours le thème A. Cela restait sa musique. Le thème B, la musique de Los Angeles ; et le thème C, celle de New York. Le film avance en A, B, C et les six bobines suivent ce schéma. Fondamentalement, c’était comme si une corde enfilait parfaitement toutes les parties du film. C’était conceptuel et musicalement réalisable. Cela fonctionnait, mais ce ne fut pas si aisé à réaliser. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir d’autres façon de le faire. »

La bande originale fut unanimement saluée par les professionnels et par le public. Elle remporta en 2003 un grand nombre de prix tels que le prix Anthony Asquith des BAFTA Music Award et fut nominée aux Oscars, aux Golden Globes et aux GRAMMY® Awards. La Paramount Music engagea Michael Riesman et N. Muhly dans la réalisation d’un recueil d’arrangements pour piano seul. Il existe de nombreux enregistrements de cette fabuleuse musique de film essayant avec plus ou moins de succès de suivre les incomparables pas de Michael Riesman : une synchronisation quasi parfaite avec le rythme du film.

Mes nombreuses intégrales non-stop en concert de toute la musique pour piano de Philip Glass m’ont permis de dépoussiérer, de redéfinir et en même temps de me réapproprier la mélancolie intemporelle émanant du cycle complet des quatorze pièces qui forment The Hours (la quasi intégralité des enregistrements disponibles de ce cycle ne comportent que onze pièces) ; en ne les identifiant plus comme de simplistes musiques de film, mais en sondant et développant ces quatorze momenta psychologiques et en les anamorphosant en un puissant cycle organique dominé par trois thèmes majeurs :

Après une morne barcarolle (The Poet Acts), les haletantes obsessions du majestueux Morning Passage se dissolvent en prostration. Le sinistre Something She Has to Do laisse la place à deux interludes calmes—« For Your Own Benefit » Vanessa and the Changelings—et se développe avec fureur dans « I’m Going to Make a Cake » (une refonte de Protest issu de la troisième scène du deuxième acte de l’opéra Satyagraha).

Les espérances déçues de An Unwelcome Friend nous emportent vers les abîmes de souffrance de The Hours : l’acédie aphotique de Dead Things, le sinistre The Kiss, le désespéré « Why Does Someone Have to Die ? » et le violemment acharné Tearing Herself Away (une transcription de Island issu de l’album Glassworks) se consument dans l’ultime sacrifice du glaçant Escape ! (une adaptation de Metamorphosis II) et dans le fatalisme ombrageux de Choosing Life. La conclusion (The Hours) devient la synthèse de ces déchirements et destins sacrifiés.

Tout comme The Café issu de Orphée Suite (disponible dans le premier volume de mon intégrale Glass sous la référence GP677), Modern Love Waltz est un autre exemple du désir qu’a Philip Glass d’offrir d’autres horizons au minimalisme. Composée en 1977 pour la lecture radiophonique de Modern Love, la nouvelle de Constance DeJong, elle fut utilisée lors de la performance chorégraphique The Waltz Project. Fusionnant la tradition viennoise de la valse avec son propre style, le compositeur réussit le tour de force de nous emporter dans un tourbillon énergétique haletant grâce à la combinaison d’un ostinato rythmique à la basse et d’une entêtante improvisation.

Notes on a Scandal est l’adaptation cinématographique de la nouvelle de Zöe Heller (2003) réalisée par Richard Eyre. La bande sonore composée en 2006 et nominée dans la catégorie Meilleure Bande Son des 79èmes Academy Awards fait partie intégrante du développement psychologique de l’intrigue. Comme l’explique le compositeur « [l’oeuvre] est essentiellement [basée] sur Barbara ». Barbara Covett se lie d’amitié avec une jeune et charismatique collègue et observe avec délectation sa descente aux enfers. Cette transcription réalisée par Philip Glass et publiée par TCF en 2007 n’avait jamais été enregistrée. Elle est centrée sur les deux moments les plus importants : The Harts avec ses sinueuses et inconfortables mélodies, un prélude à la tragique conclusion I Knew Her.

Issue des années d’expérimentations, Music in Fifths (1969), est un malicieux hommage à Nadia Boulanger. En effet la pièce est composée uniquement de quintes parallèles (un péché mortel pour tous les étudiants en composition) et s’organise grâce au « processus additionnel » le nouveau langage créé par Philip Glass sous l’influence de Ravi Shankar (une ligne musicale simple structurée par les développements rythmiques de ses croches organisées en groupes de 2, 3 ou 4) dont les éblouissants motifs rythmiques génèrent une grande frénésie. Malheureusement ce processus est gommé par l’utilisation traditionnelle d’instruments amplifiés avec un fort volume sonore. L’utilisation du piano permet de renforcer toutes ces subtilités rythmiques et lui restitue son piquant diabolique, redonnant tout son sens à la description de Steve Reich : « comme un train de marchandise ».

Nous laissons la place à Virgina Woolf dont la tragique phrase ponctue The Hours et s’est imposée comme l’unique conclusion possible : « Je ne crois pas que deux personnes puissent être plus heureuses que nous ne l’avons été ».

Nicolas Horvath


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