About this Recording
GP706 - ENESCU, G.: Piano Works (Complete), Vol. 2 (Solaun)
English  French 

Georges Enesco: Un Musicien pour Toutes Les Saisons
Intégrale Des Oeuvres Pour Piano • 2

 

Rares sont les compositeurs de la vaste diaspora d’Europe de l’Est du XXe siècle qui pouvaient se targuer d’avoir l’audace et l’originalité de Georges Enesco. Né dans une famille de la classe moyenne en 1881 à Liveni, petit village roumain sis à 400 km de Bucarest, Enescu venait à peine d’atteindre l’adolescence quand l’aristocratie musicale européenne le remarqua pour sa virtuosité au violon. Curieux de tout dès l’enfance et déjà doué de talents multiples, il n’avait que sept ans quand il entra au Conservatoire de Vienne, faisant ses débuts au concert l’année suivante en Roumanie. En 1895, il intégra le Conservatoire de Paris, où il cultiva ses dons de compositeur en suivant les cours de Fauré et de Massenet, stupéfiant tous ceux qui le rencontraient par sa suprême maîtrise du piano, du violoncelle ainsi que de l’orgue. L’Orchestre Colonne, l’un des ensembles les plus prestigieux de l’époque, donna la création parisienne de sa première grande composition, Poème roumain, ouvrage qui le rendit célèbre à vie dans son pays natal et lui valut la reconnaissance et le respect de la communauté musicale internationale.

Il effectua plusieurs tournées en qualité de chef d’orchestre et de violoniste après la fin de la Première Guerre mondiale. En 1933, l’Orchestre philharmonique de New York le désigna pour remplacer Toscanini à sa tête, mais le poste finit par échoir à John Barbirolli. Enesco s’était fait le champion de la musique contemporaine autre que la sienne, et participa notamment en tant que pianiste à la création des Noces de Stravinsky. Il interpréta les sonates pour violon de Fauré, de Bartók, de Strauss et créa celle de Ravel, accompagné par leurs compositeurs respectifs. Au piano, il exécuta des oeuvres à quatre mains avec Fauré, joua du Chostakovitch avec Daniil Shafran et collabora avec Saint-Saëns, Thibaud, et Richard Tucker ; en tant que chef d’orchestre, il dirigea le Concerto pour piano n° 1 de Brahms avec le compositeur comme soliste.

Pendant près d’un demi-siècle, le nom d’Enesco fut sur les lèvres de tous les plus grands concertistes, et notamment son condisciple du Conservatoire Alfred Cortot, son filleul Dinu Lipatti, Gustav Mahler, son élève Yehudi Menuhin, David Oistrakh et Clara Haskil, pour n’en citer que quelques-uns. Fuyant le régime communiste roumain pour se réfugier en Occident, il passa les dernières années de sa vie en exil, donnant des cours privés à Paris et au Mannes College de New York, où bon nombre des violonistes les plus prestigieux de l’époque jouaient des coudes pour devenir ses élèves. Lors de son concert d’adieu avec le Philharmonique de New York, il endossa tour à tour les rôles de violoniste, de chef d’orchestre et de pianiste. En 1954, Enesco fut victime d’une attaque qui le laissa paralysé, et il s’éteignit un an plus tard.

La musique

La naissance d’Enesco ne fut que l’un des événements majeurs de ce qui s’avéra être une décennie particulièrement propice. Quelques mois plus tôt, la Roumanie avait couronné ses nouveaux monarques, le roi Carol Ier et la reine Elisabeth ; un an après, enhardi par sa récente adoption de l’innovation et du progrès, le pays établit une place boursière, et en 1884, il se dota de sa première ligne téléphonique. L’année 1886 vit l’inauguration dans la capitale d’une grande salle de concert, l’Athénée, et cet événement fut marqué par un concert de l’Orchestre philharmonique de Bucarest. Et alors que la décennie prenait fin, dans la lointaine Angleterre, Bram Stoker achevait son fameux roman Dracula, qui ancra l’ancien dirigeant roumain Vlad Tepes (ou Vlad III l’Empaleur) dans l’inconscient collectif.

C’est dans ce climat de changement, d’imagination et d’espoir qu’Enesco se fit connaître. La plus ancienne des oeuvres du présent programme est la Suite pour piano ‘Des cloches sonores’, Op. 10. Enescu y travailla pendant deux ans et l’acheva en 1903, quand il la soumit à un concours parrainé par Pleyel, l’éminent facteur de pianos français. Le langage compositionnel du morceau d’Enesco était radicalement différent de celui de ses contemporains Debussy et Ravel, et sa victoire au concours marqua une étape décisive de sa carrière, du moins en Europe occidentale. L’espiègle et trompeusement joyeuse Sonate n° 3, composée plus de trois décennies plus tard, était en fait le produit d’une période de la vie d’Enesco qui vit de nombreuses portes s’ouvrir à lui, mais qui fut aussi profondément troublée : outre ses nombreuses obligations professionnelles, il était contraint de prendre soin de sa femme, la princesse Maria Cantacuzine, qui était atteinte de maladie mentale et dont les multiples tentatives de suicide faillirent mettre un terme à sa carrière. La Pièce sur le nom de Fauré, écrite en 1922, était une charmante réminiscence en hommage au compositeur Gabriel Fauré, et Enesco l’écrivit sur l’invitation de certains de ses confrères, qui à leur tour composèrent leurs propres évocations musicales.

Suite pour piano ‘Des cloches sonores’, Op. 10 (1901–1903)

L’esprit de cet ouvrage bouillonnant et débordant d’allégresse doit beaucoup aux créations inventives et dansantes de Debussy et de Ravel, comme la Suite bergamasque du premier et la Sonatine du second. Mais le processus compositionnel et la philosophie musicale d’Enesco ne sauraient être plus différents. Ce n’est sans doute pas une coïncidence, étant donné l’audace de ce morceau, si les jurés du concours de piano Pleyel qui lui décernèrent le premier prix comptaient dans leurs rangs Debussy en personne, Vincent d’Indy, Jules Massenet et Alfred Cortot. Au départ, Enesco avait composé la retentissante Toccata initiale comme une oeuvre indépendante, mais deux ans plus tard, en 1903, il décida de lui adjoindre une Sarabande, une Pavane et et une Bourrée, finissant par créer cette pièce lauréate que l’aristocratie musicale française trouva si attachante. Le fait que Ravel se soit approprié le second thème de la Toccata, le citant plus tard dans la toccata de son Tombeau de Couperin, est une preuve de son ingéniosité, sans parler de l’impression que la musique d’Enesco dut faire sur les goûts musicaux français de l’époque. La Sarabande contemplative et quelque peu fantaisiste dont l’efflorescence mouvante rend un hommage subtil à Fauré est suivie d’une Pavane bucolique qui se révèle être le coeur de la suite. Ici, Enesco s’approprie un affect compositionnel distinctement roumain, la doina, sorte de chanson mélancolique qui initie une ligne mélodique en parallèle avec diverses ornementations. La Bourrée finale est une course hardie et virtuose qui vient parfois à bout de l’endurance de l’interprète à mesure qu’elle évoque, avec une vigueur rythmique sans pareille, la gestuelle cérémoniale et les timbres de bronze des sonneries de cloches.

Prélude et Fugue (1903)

Composé en 1903, l’aimable mais quelque peu académique Prélude et Fugue est une sorte d’oeuvre pie. En effet, sa réserve assez traditionnelle d’imitation et de contrepoint dissimule une profession d’admiration pour André Gedalge, qui en plus d’être l’un des professeurs de composition d’Enesco était aussi un ami intime.

C’est Gedalge qui donna un coup de pouce déterminant à la carrière en devenir du compositeur en le présentant à la prestigieuse maison d’édition française Enoch. Cette introduction s’avéra opportune pour le jeune compositeur : elle l’assurait de la diffusion européenne de ses compositions et lui garantissait que sa musique serait jouée.

Le prélude d’une longueur inhabituelle, qui trace son chemin pendant près de dix minutes, assume entièrement sa dette envers Bach. Bien qu’il soit assez facile de reconnaître l’influence du Prélude en ut majeur du Livre II du Clavier bien tempéré, ce morceau est loin d’en être une pâle imitation. Au contraire, la partition d’Enesco se déroule avec aisance en séquences succinctes de motifs ascendants rappelant des cloches, agencés d’une manière cumulative qui demeure fidèle à l’esthétique compositionnelle de l’ère baroque, où prévalent des cellules d’affect plus réduites. En fait, l’ensemble du morceau est surtout l’évocation d’un sourire, tandis que la fugue qui suit s’avère être une partenaire enjouée, énergique et pleine d’humour.

Pièce sur le nom de Fauré (1922)

D’une durée d’à peine deux minutes et demie, cette brève incursion dans une hétérophonie à l’enchevêtrement assez dense se sert des lettres musicales du nom de Fauré – à savoir fa, la et mi – pour façonner un hommage tendre, efflorescent et totalement irrésolu au grand compositeur français. Composé en 1922, ce morceau rappelle un peu Scriabine, mais son langage harmonique s’éloigne dans une tout autre direction. Les relations de degrés entre chacune de ses voix émergent et s’effacent par écarts d’une largeur inhabituelle compte tenu de la brièveté du morceau et de son développement écourté. À mesure que les voix se chevauchent les unes les autres, la musique laisse place à une réflexion postérieure, sorte de questionnement éphémère sur un défi contrapuntique spécifique.

Sonate pour piano n° 3 en ré majeur Op. 24 n° 3 (1935)

L’ouverture beethovénienne de la Troisième sonate pour piano est trompeuse : en effet, elle pourrait d’abord nous faire croire qu’une sorte d’expérience musicale néoclassique nous attend. Mais Enesco n’est pas le genre de compositeur à être si facilement catégorisé ou mis dans une case, quelles que soient ses différentes expériences compositionnelles et leur corrélation avec les styles des périodes précédentes. La Troisième Sonate est trompeuse en soi, du moins en ce qui concerne la place qui lui a été attribuée dans le catalogue de son compositeur. En effet, il n’y a pas de deuxième sonate, ou du moins celle-ci n’est pas complète ; Enesco ne laissa qu’une esquisse de ce qui devait être l’ouvrage précédent. Le Vivace con brio plein d’allant qui ouvre la pièce dure à peine six minutes, mais tient son rang de polémique musicale espiègle, incandescente, et d’un éclat impitoyable pour laisser place à un deuxième mouvement bien plus contemplatif, un subtil Andantino cantabile. Il serait assez facile de s’imaginer que les éléments épigrammatiques et mercuriels de l’une des compositions de la période centrale de Scriabine comme Énigme pourraient avoir ici eu une influence sur Enesco. Si tel est le cas, l’effet relève simplement de l’idéation, pas de la substance, car il y a en son coeur un soliloque inquiet qui demeure irrésolu. Le troisième mouvement, pertinemment marqué Allegro con spirito, présente une sorte de compulsion névrotique qui est tout sauf mécanique. Plus de deux fois plus long que le premier mouvement, il défend son point de vue de façon cumulative grâce à l’énergique présentation de séquences entières de notes répétées à l’arrièreplan, nourrissant ainsi la prolifération nerveuse des dessins d’accords qui s’élèvent tout au long de ces pages. Si des échos de « La semaine grasse » de la Petrouchka de Stravinsky se font parfois jour, cela est ingénieusement amené au milieu d’une réexposition du matériau motivique bouillonnant du premier mouvement.

John Bell Young
Traduction française de David Ylla-Somers


Close the window