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GP707 - ENESCU, G.: Piano Works (Complete), Vol. 3 (Solaun)
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Georges Enesco: Un Musicien Pour Toutes Les Saisons
Intégrale Des Oeuvres Pour Piano • 3

 

Rares sont les compositeurs de la vaste diaspora d’Europe de l’Est du XXe siècle pouvant se targuer d’avoir l’audace et l’originalité de Georges Enesco. Né dans une famille de la classe moyenne en 1881 à Liveni, petit village roumain sis à 400 km de Bucarest, Enescu était à l’orée de l’adolescence quand l’aristocratie musicale européenne découvrit sa virtuosité au violon. Curieux de tout dès l’enfance et déjà doué de talents multiples, il n’avait que sept ans quand il entra au Conservatoire de Vienne, faisant ses débuts au concert l’année suivante en Roumanie. En 1895, il intégra le Conservatoire de Paris, où il cultiva ses dons de compositeur en suivant les cours de Fauré et de Massenet, stupéfiant tous ceux qui le rencontraient par sa suprême maîtrise du piano, du violoncelle ainsi que de l’orgue. L’Orchestre Colonne, l’un des ensembles les plus prestigieux de l’époque, donna la création parisienne de sa première grande composition, Poème roumain, ouvrage qui le rendit célèbre à vie dans son pays natal et lui valut la reconnaissance et le respect de la communauté musicale internationale.

Il effectua plusieurs tournées en qualité de chef d’orchestre et de violoniste après la fin de la Première Guerre mondiale. En 1933, l’Orchestre philharmonique de New York le désigna pour remplacer Toscanini à sa tête, mais le poste finit par échoir à John Barbirolli. Enesco s’était fait le champion de la musique contemporaine autre que la sienne, et participa notamment en tant que pianiste à la création des Noces de Stravinsky. Il interpréta les sonates pour violon de Fauré, de Bartók, de Strauss et créa celle de Ravel, accompagné par leurs compositeurs respectifs. Au piano, il exécuta des oeuvres à quatre mains avec Fauré, joua du Chostakovitch avec Daniil Shafran et collabora avec Saint-Saëns, Thibaud, et Richard Tucker ; en tant que violoniste d’orchestre, il interpréta le Concerto pour piano n° 1 de Brahms avec le compositeur comme soliste.

Pendant près d’un demi-siècle, le nom d’Enesco fut sur les lèvres de tous les plus grands concertistes, et notamment son condisciple du Conservatoire Alfred Cortot, son filleul Dinu Lipatti, Gustav Mahler, son élève Yehudi Menuhin, David Oistrakh et Clara Haskil, pour n’en citer que quelques-uns. Ayant fui le régime communiste roumain pour se réfugier en Occident, il passa les dernières années de sa vie en exil, donnant des cours privés à Paris et au Mannes College de New York, où bon nombre des violonistes les plus prestigieux de l’époque jouaient des coudes pour devenir ses élèves. Lors de son concert d’adieu avec le Philharmonique de New York, il endossa tour à tour les rôles de violoniste et de chef d’orchestre. En 1954, Enesco fut victime d’une attaque qui le laissa paralysé, et il s’éteignit un an plus tard.

John Bell Young
Traduction française de David Ylla-Somers

La musique

La musique de ce troisième volume de l’intégrale des oeuvres pour piano d’Enesco couvre six années de la vie du compositeur alors qu’il avait entre 13 et 19 ans; (au Konservatorium der Gesellschaft der Musikfreunde) avec Massenet et Fauré. Enesco constitue un cas unique dans l’histoire de la musique, celui d’un compositeur formé presque simultanément à la tradition austro-germanique et à la tradition française. Les morceaux enregistrés ici illustrent la transition qu’il opéra entre ces deux influences esthétiques très différentes et de quelle manière il les assimila lentement pour se forger un style individuel. Cette tension dialectique demeura omniprésente dans le travail d’Enesco, et ce jusqu’à la fin de sa vie, et sa grande réussite est d’avoir su trouver une voix très personnelle à partir de la triple combinaison de ces deux traditions et d’une sensibilité très particulière à la musique populaire de sa Roumanie natale.

En principe, nous avons décidé de n’enregistrer que les oeuvres qui d’une part étaient achevées et d’autre part n’étaient pas les esquisses d’autres oeuvres ultérieures. C’est la raison pour laquelle la version originale du premier mouvement de la Sonate Op. 24 n° 1 ne figure pas ici, Enesco l’ayant écartée après l’avoir remaniée pour l’intégrer à sa Sonate.

Le Scherzo et Ballade (enregistrés ici pour la première fois) datent de 1894, la dernière année d’études viennoises du compositeur, alors âgé de 13 ans, à une époque où Brahms était encore vivant et actif. Ces deux morceaux dénotent clairement l’influence du maître de Hambourg et sa manière de traiter le piano comme un instrument symphonique. Le Prélude et Scherzo, écrits alors qu’Enesco était déjà à Paris, sont une oeuvre de transition, à cheval entre Vienne et la capitale française ; ils montrent un compositeur-jongleur qui s’efforce d’allier un lyrisme hérité de Bach à un certain penchant pour le chromatisme de Wagner (vu à travers le prisme de Franck).

Avec les pièces de caractère Barcarolle, La Fileuse et Regrets, nous nous trouvons dans l’univers du romantisme français tardif. L’écriture commence à être fortement influencée par Fauré, en particulier ses oeuvres de jeunesse, et elle est à la fois exubérante, tendre et naïve. Avec les deux Impromptus (en la bémol majeur et ut majeur) et Modérément (également un premier enregistrement mondial), nous voici encore plus profondément plongés dans le classicisme raréfié de Fauré.

La plus grande réussite des jeunes années d’Enesco est sa Suite dans le style ancien pour piano seul Op. 3, écrite en 1897. Il s’agit de sa première tentative sérieuse de présenter une oeuvre pour le piano au grand public, et il la composa dans le sillage immédiat de son Poème roumain Op. 1 et de la Sonate pour violon Op. 2 (son premier essai dans ce genre). Le « style ancien » auquel la Suite fait référence est sans doute celui des vieux maîtres baroques allemands, et notamment Bach, qu’Enesco considéra toute sa vie durant comme le fondement même de toute sa démarche de compositeur et d’interprète. La Suite comporte quatre mouvements, un Prélude aux allures d’improvisation, une Fugue écrite dans le style austère qu’Enesco apprenait auprès d’André Gédalge, un Adagio qui rappelle les mouvements lents des oeuvres pour violon seul de Bach, et un Finale dans le style plein d’élan d’une toccata baroque.

Gheorge Popescu
Traduction française de David Ylla-Somers


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