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GP715 - Piano Recital: Primak-Khoury, Tatiana - FULEIHAN, A. / KHOURY, H. / GELALIAN, B. / BAZ, G. / SUCCAR, T. (Lebanese Piano Music)
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Entre Orient et Occident
Musique pour Piano Libanaise

 

« Le Liban est situé au point exact où l’Orient rencontre l’Occident. Il donne sur la mer, et la mer nous amène le monde occidental. De l’autre côté, derrière les montagnes, il y a l’Orient, les déserts, etc. C’est ça, le Liban. Deux mondes en un. » Voilà ce que nous dit Toufic Succar, professeur de théorie au Conservatoire de Beyrouth dont il est ensuite devenu le directeur. Né à Tripoli en 1922, il cherche, dans toute sa production, à concilier ces deux mondes. Il a écrit des quatuors à cordes, non pas en mode majeur ou mineur, mais dans les modes arabes par quarts de ton comme le rast et le bayati. Il a élaboré des techniques de jeu polyphonique pour l’ūd et le qānūn, qui sont traditionnellement des instruments monophoniques. Il a aussi combiné des séquences dodécaphoniques et des rythmes orientaux et utilisé dans ses symphonies des thèmes folkloriques découverts lors de recherches menées dans des villages et des monastères de son pays. Cette envie de fusion Orient-Occident est déjà manifeste dans les Variations sur un thème oriental Op. 2, charmante oeuvre de jeunesse que Succar composa en 1947 avant de partir étudier à Paris (notamment avec Olivier Messiaen). Le thème oriental provient d’une chanson toujours populaire en Palestine, « Ya khalti abbi j-jarra » (Tantine, remplis la jarre »), et il le soumet à huit variations candides et insouciantes dans le style classique européen.

Anis Fuleihan (1900–1970) a lui aussi étudié la musique traditionnelle du Moyen-Orient, et ce dès les années 1920, comme le révèle sa Sonate pour piano n° 9, en particulier dans son troisième mouvement dansant. Directeur du Conservatoire de Beyrouth de 1953 à 1960 et chef d’orchestre de l’orchestre de cette ville pendant la même période, Fuleihan est l’un des pères fondateurs de la musique symphonique libanaise. Bien qu’issu d’une vieille famille libanaise, Fuleihan naquit et fut élevé dans la ville de Kyrénia, à Chypre, et passa la majeure partie de sa vie aux USA, où il se fit une réputation de pianiste, chef d’orchestre et compositeur. Dans les années 1930, il travailla pour l’éditeur G. Schirmer et fréquenta tous les grands musiciens d’alors. Certaines de ses oeuvres orchestrales furent créées par John Barbirolli ou Leopold Stokowski, et lui-même dirigea souvent le Philharmonique de New York. Après avoir longtemps enseigné à l’Université d’Indiana, Fuleihan travailla à Beyrouth puis en Tunisie, où il fonda l’Orchestre classique de Tunis en 1962. Son parcours et sa musique sont résolument cosmopolites. Débordant d’énergie percussive et de virtuosité, sa sonate rappelle parfois l’impressionnisme français, Bartók ou Stravinsky. Ce kaléidoscope étincelant suit un schéma classique en quatre mouvements, avec un fascinant réseau de motifs. Le thème principal qui ouvre le morceau intervient à la fin du premier mouvement pour en tempérer la turbulence, et reparaît au terme de la sonate pour apporter une conclusion paisible au mouvement perpétuel du finale dans une coda étonnamment lyrique.

L’influence française que dénote parfois la sonate de Fuleihan est parfaitement claire dans l’oeuvre de Georges Baz (1926–2012), musicien de la génération suivante. Baz décrit son propre style avec modestie : « Une commémoration de l’impressionnisme enrichie par de petites découvertes personnelles ». Cette reconnexion avec la culture française n’est pas fortuite. Protectorat français dès 1920, le Liban a gardé des liens avec l’ancienne puissance coloniale même après son accession à l’indépendance en 1943. Aujourd’hui encore, de nombreux Libanais ont le français pour seconde langue, et le système éducatif libanais est calqué sur le système français. Scolarisé dans un établissement jésuite francophone, Baz devait sa solide formation (comme Toufic Succar et Boghos Gelalian) à l’organiste français Bertrand Robillard, qui travaillait à Beyrouth depuis les années 1930. Toutefois, il n’étudia pas en France mais à Sienne, grâce à une bourse de l’Institut culturel italien. Il mena toujours une double carrière professionnelle, devenant directeur de la Banque centrale du Liban tout en enseignant au Conservatoire de Beyrouth et en écrivant des articles pour le journal L’Orient. Il fut aussi le co-fondateur du Festival international de Baalbek. Ses sept délicates Esquisses, écrites en 1959, sont des évocations miniatures de son séjour à Sienne, mais ce sont plus que des impressions touristiques : le troisième mouvement, par exemple, est le portrait l’identité religieuse dans la vie publique, la perpétuelle dépendance à l’égard des puissances étrangères, l’instabilité du pays et le manque de débouchés qui en résulte—trouvent un écho dans l’oeuvre de Houtaf Khoury. Né à Tripoli en 1967 et détenteur d’un doctorat en musicologie, il représente ici la jeune génération de compositeurs libanais. Il s’est formé à Kiev, en Ukraine, où une bourse lui a permis de poursuivre ses études de 1988 à 1997. Contrairement à des compositeurs comme Chostakovitch, Schnittke et Kancheli, Khoury ne croit pas que la musique délivre forcément un message. Ses oeuvres orchestrales, sa musique de chambre et ses compositions pour le piano plaident pour une humanité plus charitable. Depuis son retour au pays, Khoury s’est souvent interrogé sur la situation de l’individu dans un état comme le Liban—c’est le cas dans la Sonate pour piano n° 3, écrite en 2013. Selon Khoury, la frêle polyphonie et les rythmes complexes et implacables du premier mouvement illustrent « la difficulté de notre quotidien dans un pays où la politique brise tous les rêves ». Les sonorités presque glacées du deuxième mouvement symbolisent la paralysie d’une époque marquée par les diktats de la politique et de la religion et l’impuissance des êtres. Le troisième mouvement amène enfin la rébellion, la recherche d’autres possibilités, mais d’après Khoury, « cette quête s’achève au cimetière ». On peut voir la Sonate pour piano n° 3 de Houtaf Khoury comme une réponse pessimiste mais percutante à la question : « Qu’est-ce que le Liban ? » En même temps, le compositeur met son espoir dans la force de subversion de l’art : « Les Libanais croient davantage en leurs artistes qu’en leurs politiciens, et je crois que nous, les artistes, nous avons le pouvoir de changer beaucoup de choses. »

Thorsten Preuß
Version française de David Ylla-Somers


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