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GP724 - ROGER-DUCASSE, J.: Piano Works (Hastings)
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JEAN ROGER-DUCASSE (1873–1954)
PIÈCES POUR PIANO

 

« De tous les classicistes modernes, nul ne sait sans doute mieux allier coloris et solidité que ne le fait Roger-Ducasse. Il réunit toutes les meilleures qualités du musicien français : de l’imagination à profusion, une pensée claire et pénétrante, un savoir-faire gracieux et précis et un goût infaillible. » Voilà ce qu’écrivait Alfred J. Swan dans The Musical Times en 1921 au sujet d’un compositeur dont la notoriété était alors considérable, même s’il nous est moins familier aujourd’hui. Jean Roger-Ducasse était né à Bordeaux en 1873, onze ans après Debussy et deux avant Ravel, et comme tous les jeunes musiciens talentueux de l’époque, il fut envoyé au Conservatoire de Paris pour se former. Pianiste doué et compositeur plein de promesse, il remporta sans effort de nombreux prix de son école, et en 1896, il intégra la classe de composition de Gabriel Fauré. Il s’y lia d’amitié avec Ravel, Florent Schmitt, Charles Koechlin, George Enesco, Alfred Cortot et Nadia Boulanger—et même s’il ne parvint pas à décrocher le Prix de Rome tant convoité (qui garantissait pratiquement le succès de la carrière d’un jeune compositeur français), il trouva un puissant défenseur et un chaleureux ami en la personne de Fauré.

Au début de sa carrière, Roger-Ducasse fut inspecteur général de l’enseignement du chant dans les écoles parisiennes et en conséquence, il écrivit une quantité respectable de musique chorale. Il devint aussi très proche de Debussy et se joignit au compositeur pour l’une des toutes premières exécutions de l’ouvrage pour deux pianos En blanc et noir en 1916. Il orchestra plusieurs des pièces de Debussy après le décès de son ami, survenu en 1918—et notamment la Rhapsodie pour saxophone—devenant un proche de Chouchou, la fille du défunt. À partir de 1929, il intégra le corps enseignant du Conservatoire et fut nommé professeur de composition en 1935, succédant à Paul Dukas (ce qui, étant donnée la similarité de leurs noms, entraîna quelques confusions).

Compte tenu de ses considérables aptitudes de pianiste, il n’est pas étonnant que Roger-Ducasse ait souvent écrit pour le piano seul. Toutefois, une grande part de sa musique pour piano fut créée ou jouée pour la première fois non pas par le compositeur lui-même, mais par sa chère amie Marguerite Long (1874–1966), qui donna également la création du Tombeau de Couperin et du Concerto en sol de Ravel. C’est elle qui créa le premier morceau qui figure sur le présent enregistrement, la Barcarolle n° 1 de 1906, écrite pour être jouée soit au piano, soit à la harpe—elle était en partie conçue pour mettre en valeur les possibilités de la harpe de concert développée par l’entreprise parisienne Érard, et elle est d’ailleurs dédiée à son directeur, Albert Blondel. C’est un oeuvre rêveuse en ré bémol majeur, et les principales sources de l’inspiration de Roger-Ducasse que l’on y décèle sont Debussy et Fauré. Les rapides modulations sont sans doute prévues pour que la harpe puisse s’y illustrer, même si elles sont tout aussi efficaces sur le plan musical quand elles sont jouées au piano.

Écrit onze ans plus tard, Rythmes (1917) est un jeu de chiffres espiègle et virtuose, qui bondit d’une signature rythmique à l’autre et va même jusqu’à confier des mesures différentes à chaque main du pianiste—par exemple, le morceau commence en opposant le 5/8 au 3/8. De petites inflexions hispanisantes imprègnent tout l’ouvrage, et on y reconnaît le son des tambourins ; il s’agit à n’en pas douter d’un clin d’oeil à la dédicataire et première interprète du morceau Blanche Selva, formidable pianiste catalane qui créa plusieurs livres de l’Iberia d’Isaac Albéniz. Vient ensuite le Prélude isolé au sujet duquel Roger-Ducasse indique qu’il doit être joué « avec beaucoup de fantaisie ». C’est une petite pièce capricieuse où le compositeur ne tarde pas à brouiller toute signature tonale précise en introduisant un mouvement chromatique sinueux qui emprunte des notes accidentelles aussi bien à la mélodie qu’à la ligne de basse pour les abandonner presque aussitôt.

En 1914, Roger-Ducasse s’engagea pour partir combattre, mais peu de temps après, il contracta une grave pneumonie à laquelle il faillit succomber et il fut réformé pour le service auxiliaire. S’il servit épisodiquement sous les drapeaux, il continua néanmoins de composer pendant cette période : en 1920, il avait déjà écrit les Quatre Études, Rythmes, Sonorités et la Barcarolle n° 2, et en 1921, il acheva l’Impromptu et le Chant de l’aube. Ce dernier morceau est très éloigné du type de scène baignée de brume que pourrait évoquer son titre ; au lieu de quoi, il présente l’âpre juxtaposition d’une mélodie d’ouverture assez enjouée et d’une mystérieuse section centrale, lente et harmoniquement instable.

Sonorités est une oeuvre du temps de guerre qui semble avoir été inspirée elle aussi par les premières pièces pour piano de Debussy. Des accords éclatants sont édifiés et renforcés à différents registres de l’instrument, frissonnant délicatement vers le début de l’ouvrage. Lorsqu’une mélodie émerge de la texture, elle est délicieusement ornée par des gammes et des élaborations palpitantes ; à mesure que l’ouvrage progresse vers son apogée, celles-ci se font plus sauvages et prolongées, scintillant au-dessus de notes de basse sonores qui retentissent—comme le suggère le titre du morceau—contre la toile de fond aux couleurs changeantes des voix aiguës.

Les Six Préludes sont une composition plus ancienne qui date de 1907 et fut elle aussi créée par Marguerite Long. Il s’agit de pièces brèves, chacune dotée d’un caractère spécifique que Roger-Ducasse présente par le biais d’une indication interprétative initiale. Ainsi, le premier prélude, « Très nonchalant », consiste en une mélodie de la main droite vagabonde contrastée par les raclements d’un accompagnement ambigu. Le prélude « Très calme » qui suit se caractérise par son lyrisme limpide. La base du troisième, « D’un rythme très précis », est le dessin martelé de si bémol de son ouverture, et l’indication « Très libre » nous révèle que ce quatrième Prélude qui semble être une fugue très stricte est en fait beaucoup plus débridé qu’il n’y paraît. Le prélude suivant, marqué « D’un rythme capricieux et tendre » regorge de changements de tempo et de mesures alternés qui le privent d’une véritable assise métrique régulière, ce qui n’est pas surprenant compte tenu de sa nature capricieuse. Le recueil se referme sur un doux entrelacs de lignes musicales qui parcourent tout le clavier, avec l’indication « Très souple ».

Composée en 1920, la seconde Barcarolle de Roger-Ducasse est la pièce la plus substantielle et ambitieuse de notre sélection, et son caractère est considérablement plus dramatique que celui de la première. Les toutes premières pages de la Barcarolle n° 2 introduisent un canon entre main droite et main gauche, qui se met à réclamer de rapides croisements de mains à mesure que la texture se densifie. Cette section initiale relativement tranquille est progressivement abandonnée en faveur d’une écriture de plus en plus orageuse (les ombres de Liszt et de Ravel semblent présider à cette écriture) avant de finir par laisser place à une reprise du canon. Des mélodies sont souvent insérées au coeur de la texture, et Roger-Ducasse a même choisi de rédiger une section assez longue sur trois portées, de manière à faire apparaître plus clairement la nature des textures entrelacées. Ce morceau est dédié aux deux soeurs du compositeur, Marguerite et Yvonne.

Les autres oeuvres des années 1920 semblent annoncer les innovations pianistiques de Poulenc—indiquant à n’en pas douter que Roger-Ducasse était au fait des progrès de la musique et s’y intéressait. L’Impromptu de 1921, encore une oeuvre virtuose, voit les notes s’égrener en gammes chromatiques ascendantes et descendantes, des idées musicales survenant un demi-degré au-dessus ou en dessous de leur apparition précédente. La Romance de 1923 semble constamment sur le point de s’affranchir de toute harmonie tonale avant de revenir en un seul accord vers des territoires familiers, comme si elle se réappropriait les règles de l’harmonie pour y incorporer de bien plus fortes doses de dissonances directes que Fauré et ses confrères n’auraient été prêts à utiliser. Il s’agit là de l’ultime pièce pour piano seul composée par Roger-Ducasse.

Les dernières oeuvres du présent enregistrement remontent à des époques antérieures. La Petite Suite, composition à quatre mains de 1897, porte le même nom que les pièces à quatre mains écrites par Debussy dans les années 1880. On l’entend ici dans une transcription pour piano seul réalisée par Jacques Charlot, cousin de l’éminent éditeur de musique française Jacques Durand. Chaque mouvement est dédié à différents enfants : la Souvenance à Marie-Yvonne Maurange, la nièce du compositeur ; la Berceuse, aux enfants de Gabriel Fauré, ce qui est assez logique puisqu’il est l’auteur de la célèbre Berceuse de sa propre Suite Dolly pour piano à quatre mains ; et la Claironnerie (on entend d’ailleurs la petite fanfare du clairon au début du morceau) à Jean Maurange, le neveu de Roger-Ducasse. Enfin, les Quatre Études prennent la forme d’un Prélude en ut majeur, avec des réminiscences du Doctor Gradus ad Parnassum de Debussy ; une Fugue spirituelle, dont le sujet présente une ressemblance suspecte avec la berceuse anglaise « Twinkle, twinkle, little star » ; une pièce plus tendre en mi majeur, et pour finir une étude en mi bémol mineur qui s’étend jusqu’aux deux extrêmes de la tessiture du piano. Ses dernières pages recèlent un rythme de boléro—treize ans avant que cette danse ne se voie offrir un habillage orchestral complet par Maurice Ravel, l’ami intime de Roger-Ducasse.

Katy Hamilton
Traduction française de David Ylla-Somers


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