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GP745 - GLASS, P.: Glassworlds, Vol. 5 - Mad Rush / Metamorphosis II / 600 Lines (Enlightenment) (Horvath)
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Glassworlds • 5
L’illumination: Mad Rush • Metamorphosis Two • 600 Lines • The Sound of Silence

 

Après s’être laissé imprégné par les premières stations du cycle de la Vie—avec Opening, la Virtuosité, la Métamorphose et l’Amour—il nous est plus aisé d’appréhender le particularisme Glassien et de nous délecter de toutes les nuances les plus subtiles de ses oeuvres, les plus spirituelles et sophistiquées.

Le programme de cet album met deux compositions de grande envergure en résonances, Mad Rush, une méditation cyclothymique en sept parties et 600 Lines, un immense mantra musical déroulant des structures radicalement monodiques et hautement complexes. Ces dernières sont ponctuées par deux enregistrements en première mondiale, une toute nouvelle version de Metamorphosis Two ainsi que l’unique transcription, portée à notre connaissance et jamais réalisée, d’une oeuvre d’un autre compositeur pour piano solo : The Sound of Silence de Paul Simon.

Composée en 1979 en tant que Fourth Series Part Four, Mad Rush était à l’origine une pièce pour orgue commandée par la Radio Bremen, le Holland Festival et le Festival de Saint-Denis. Plus tard, elle sera renommée Mad Rush lors de l’adaptation de Lucinda Childs pour sa compagnie de danse. L’oeuvre devint rapidement une de ses oeuvres de prédilection en concert et lors d’événements majeurs tels qu’au début des années 1980 lors d’une visite du 14ème Dalai Lama à New-York. Ainsi, pour s’harmoniser avec la majesté sereine du Dalai Lama lors de son entrée dans la Cathédrale Saint John The Divine, Mad Rush adoptera une forme ouverte.

Le premier enregistrement de Mad Rush fut réalisé par Philip Glass sur un orgue (enregistrement utilisé par Lucinda Childs pour accompagner sa chorégraphie, consultable sur l’album Analog by Philip Glass – OMM0029). Son interprétation post-moderne, non-narrative et sans aucune émotion peut nous donner l’impression d’une organisation basique entre parties paisibles et vives. Mais, lors d’interviews données dans les années 1970 à propos de l’organisation de ses structures musicales, Philip Glass expliquait que, pour obtenir des formes bien précises, il disposait ses partitions sur le sol. En écoutant les interprétations les plus récentes du compositeur, Mad Rush semble s’être enrichi et illuminé par ses vastes et intenses expériences de concerts. Ainsi, la nouvelle approche de Philip Glass nous révèle à travers quatre sections bien différenciées, une architecture tripartite extrêmement proche d’une forme sonate !

Mad Rush s’ouvre sur une paisible présentation de trois sections : la première est un prélude intime de tierces brisées, utilisant une polyrythmie de deux contre trois instaurant une ambiance calme et paisible ; suivie par un océan tumultueux composé d’arpèges vifs et ininterrompus en sens contraire ; alors que la mer se calme, une fusion des deux parties précédentes, les tierces brisées paisibles à la basse et les arpèges vifs dans les aiguës nous donnent l’impression hypnotique de contempler la face scintillante des eaux.

Suivent les sections un, deux, trois et à nouveau deux formant un grand mouvement inquiétant poussé jusqu’à une exaltation extrême. Cette forme musicale en arche pourrait incarner les sentiments de tristesse et de désespoir des êtres perdus dans les flots de la vie. La pièce se dissipe dans un retour serein mais désenchanté des sections un et deux. Et… tout comme la lune s’évanouit sur la surface d’un lac… apparaît, comme une coda, la quatrième et ultime section lors de laquelle une mélopée mélancolique vacille au-dessus des dernières itérations de la ligne de basse et succombe au néant.

Mad Rush est une de ces pierres de voûte artistique portant en elles les racines de ses succès à venir, chaque partie donnant naissance à des pièces majeures. La première sera plus tard développée dans Opening from Glassworks, la deuxième : Koyaanisqatsi – Vessels, la troisième : le 6ème mouvement du 3ème Quatuor à cordes “Mishima” , et la dernière : Metamorphosis Two. Exceptionnellement et dans le cas de quelques pièces canoniques, l’activité intense de concertiste de Philip Glass permet une évolution si grande qu’elle dépasse le cadre d’une nouvelle lecture. Metamorphosis Two en fait partie. Dans un volume précédent (Glassworlds Vol.3 Metamorphosis – GP691), nous donnions tous les détails relatifs à cette pièce. La nouvelle version, ici en premier enregistrement mondial, commença à apparaître dans ses concerts au tournant du XXIème siècle et, jusqu’à aujourd’hui, n’a toujours pas été éditée. Les changements peuvent paraître très subtils et seuls les experts dans l’Art Glassien pourront savourer toute la quintessence des nouvelles séquences harmoniques ajoutées dans les parties les plus statiques. Tout comme Helvoetsluys – the City of Utrecht, 64, Going to Sea, où Joseph Turner ajouta astucieusement, à la dernière minute, une bouée rouge vif au milieu d’une grande scène maritime terne, cette évolution ingénieuse offre une toute nouvelle perspective.

« Ce qui me fit l’effet d’une révélation fut l’utilisation musicale du rythme pour étoffer une structure globale. » Cette déclaration de Philip Glass est le meilleur moyen de décrire 600 Lines, son oeuvre la plus radicale et la plus fascinante. A la limite de la trance, la réitération de cinq hauteurs de son (Do, Ré, Mi, Fa et Sol) en mutation constante, et dont l’organisation atteint un degré extrême de complexité et de raffinement, donne l’impression trompeuse d’une structure cyclique. Composée en 1967, cette toccata obsédante et hypnotique d’une dimension monumentale représente le zénith de l’ensemble des travaux et expérimentations avec Ravi Shankar et des leçons particulières avec Alla Rakha. La mélodie, l’harmonie et le rythme s’y trouvent fusionnés en une expression musicale parfaite qui redéfinit et réinvente fondamentalement la monodie.

Mais… nous ne pouvons trouver le moindre mot à son propos dans les deux livres écrits par Philip Glass (Music by Philip Glass & Words without Music). Composé pour le Philip Glass Ensemble, 600 Lines n’a pas été inclus dans leurs programmes de concerts d’avant 1970, ni même enregistré. Son copyright a été déposé en 1992; malgré cela cette pièce est absente du Catalogue Musical officiel du compositeur publié la même année (ainsi que de la mise à jour effectuée en 1995). Ce n’est que quelques décennies plus tard que nous pouvons trouver les seuls indices laissés par le compositeur. En effet Philip Glass participa à l’écriture du livret de l’unique enregistrement de cette oeuvre (en 2013 par Alter Ego – Stradivarius STR 33649) et écrivit : « 600 Lines n’était qu’une pièce “d’entraînement”. En effet, la taille colossale de la partition que les musiciens devaient lire m’a plongé dans une nouvelle crise. Ce nouveau problème a été générateur de nouvelles compositions et m’a finalement conduit à la conception d’un nouveau langage le “processus additionnel”, ainsi qu’à la fondation de la quasi totalité de toute ma production musicale des dix années à venir. »

600 Lines—dont le présent enregistrement est la première mondiale de la version pour piano solo—atteint un tel niveau de complexité qu’il devint la toute dernière composition de ce type et est pratiquement tombé dans l’oubli. Quel destin tragique pour une oeuvre d’une telle importance…

Le 23 Mai 2007, au Warner Theater lors du tout premier Prix Annuel Gershwin des Chansons Populaires organisé par la Bibliothèque du Congrès il semble que Philip Glass donne la seule exécution de sa transcription The Sound of Silence de Paul Simon. Une pièce organisée autour d’une forme en arche. Après une introduction calme, Philip Glass utilise la technique de sa 19ème Étude pour magnifier la si célèbre mélodie (des accords alternées aux deux mains par une polyrythmie de trois contre deux) ; et retrouvant la sérénité de ses premières notes. Un hommage respectueux ne se laissant jamais aller à un bavardage inutile ou de la virtuosité violente et facile.

Les oeuvres présentées dans ce volume sont l’illustration des liens créés, réinventés par le compositeur avec son public. Selon Philip Glass : « La Musique est une interaction sociale, La Musique exerce sur moi une attraction immense. La Musique ne me révèle rien, la Musique est un lieu, et quand tu écoutes [la musique], tu peux atteindre cet endroit, la Musique est une transaction, elle nous traverse tous. »

Nicolas Horvath


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