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NBD0060 - AMAR, A.: Pixel [Contemporary Dance] (Compagnie Käfig, 2014) (Blu-ray, HD)
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Mourad Merzouki, ambassadeur du hip-hop français

 

Mourad Merzouki a fait un long chemin entre le moment où il a reçu le prix du « meilleur jeune chorégraphe » au festival de danse Movimentos de Wolfsburg, en 2004, et celui où il a été choisi pour rédiger le message de la 32e Journée internationale de la danse, en 2014, dans le sillage d’autres artistes remarquables comme Lin Hwai-min, Sidi Larbi Cherkaoui et Anne Teresa de Keersmaker.

Né en 1973 à Saint-Priest, dans les environs de Lyon, de parents algériens, il grandit dans une de ces banlieues où familles pauvres et immigrées forment un fort pourcentage de la population – les mêmes banlieues seront plus tard le théâtre de scènes d’émeute, expression d’une jeune génération ayant du mal à s’intégrer dans la société française. « Comme tous les jeunes là-bas, je ne me sentais pas à l’aise dans la société. On ne savait pas si on était Français ou non, on était tiraillés entre deux cultures », explique-t-il. L’école n’est pas le lieu où il a le sentiment de pouvoir s’exprimer et il la quitte de bonne heure. Son père suggère qu’il se mette à la boxe, un sport avec lequel un enfant du bas de l’échelle sociale peut espérer faire carrière. Lorsque Merzouki créera sa chorégraphie Boxe, Boxe, il indiquera : « On pense souvent que la boxe est un sport violent, mais elle ne m’a pas du tout enseigné la violence. J’ai toujours trouvé la boxe et la danse assez similaires. » En fait, il doit à la boxe d’avoir appris la rigueur. Dans la même école sont proposées des leçons de cirque et il passe une bonne partie de ses jeunes années à pratiquer les deux disciplines. Lorsqu’il découvre le hip-hop, il peut s’appuyer sur ce fondement solide pour concevoir des petits spectacles avec ses amis, notamment avec Kader Attou, de deux ans son cadet, autodidacte et également passionné de street dance. L’audacieuse Maison de la Danse de Lyon entend bientôt parler des deux danseurs et les invite à participer à un spectacle. Merzouki se souvient : « J’avais dix-huit ans et n’avais jamais mis les pieds dans un théâtre. Mais on avait envie d’apprendre et on a réalisé que c’était un moyen formidable de faire évoluer le hip-hop et de raconter notre histoire. »

L’étape suivante, en bonne logique, est la fondation d’une compagnie. C’est chose faite en 1989, avec Kader Attou, Éric Mezino et Chaouki Saïd : la nouvelle-née est baptisée Accrorap. En 1994, Merzouki crée Athina, une chorégraphie qui fait passer le hip-hop de la rue à la scène. Elle est présentée à la Biennale de la Danse à Lyon et le succès est immédiat. « Tout d’un coup, je n’étais plus Mourad, mais un danseur. On avait le sentiment d’être utile et j’en ai oublié mes problèmes franco-français. » Tandis qu’Attou continue de diriger Accrorap et finit par devenir le premier artiste hip-hop nommé directeur du Centre chorégraphique national, Merzouki suit son propre chemin et en 1996 présente une oeuvre intitulée Käfig aux Rencontres urbaines de La Villette à Paris. Käfig, qui signifie « cage » en arabe et en allemand, est aussi le nom qu’il choisit pour sa nouvelle compagnie. Ce nom renvoie aux ghettos de banlieue, aux défis sociaux, politiques et culturels qui demeurent et auxquels Merzouki oppose son ouverture sur de nombreux styles de danse différents tout en restant proche de ses racines, le hip-hop.

Une vingtaine d’année et vingt-deux productions après, la compagnie Käfig a donné des centaines de représentations dans soixante et un pays pour un public de plus d’un million de personnes. Käfig est hébergée au Centre chorégraphique national de Créteil et du Valde- Marne dont Mourad Merzouki a pris la direction en juin 2009. Depuis qu’il pilote ce centre, l’un des dix-neuf qui quadrillent la France, il a introduit une politique artistique qui, en misant sur l’interaction sociale et l’éducation, a radicalement changé les relations entre les artistes invités et la population locale. Il insiste : « Il y a tellement à faire ici pour développer le talent, et la danse est une fenêtre sur le monde. » Il crée des ateliers dans les écoles pour intéresser les enfants à la danse et organise depuis 2013 le festival de danse Kalypso. Il a en outre inauguré en 2009 Pôle Pik à Bron, dans l’Est lyonnais, un espace dédié au hip-hop où les créateurs peuvent expérimenter de nouvelles idées et ouvrir le hip-hop sur d’autres formes artistiques.

C’est de sa rencontre avec la compagnie lyonnaise Adrien M & Claire B que naît la chorégraphie Pixel. On connaît Adrien Mondot et Claire Bardainne pour leurs spectacles qui font appel à l’imagerie numérique. Dans Pixel, ils ont créé un monde virtuel. Ce monde semble complètement élastique au spectateur : les murs grandissent, des vagues roulent et la scène se désintègre. Onze danseurs, spécialistes de hip-hop et artistes de cirque se déplacent dans cet espace rempli d’illusions optiques et se mêlent aux projections numériques. Parfois, ils deviennent eux-mêmes partie intégrante de l’illusion, comme si les pixels avaient finalement pris possession d’eux et les avaient transformés en mutants malléables à merci. La question qui a réuni Mourad Merzouki et Adrien M & Claire B, on peut se la poser en tant que spectateurs : sommes-nous encore capables de faire la distinction entre la réalité et le monde virtuel ? Une question tout à fait opportune dans la mesure où la réalité virtuelle envahit de plus en plus le divertissement grand public. Merzouki souligne : « Nous sommes partout confrontés à des images, des vidéos, un univers numérisé, nous sommes cernés par les écrans. Il suffit de marcher dans certaines grandes villes du monde pour imaginer à quoi elles ressembleront demain. Nous sommes déjà soumis à une exposition constante aux images dans notre vie quotidienne. »

Ce qui fascine Merzouki, lorsqu’il commence à travailler sur Pixel avec Adrien M & Claire B, c’est le dialogue entre les corps dansants et le paysage numérique. « J’avais l’impression que je ne pouvais pas faire une séparation entre la réalité et le monde virtuel et avais très envie de tester une nouvelle approche de la danse en explorant ces nouvelles technologies. Nous plongeons de manière ludique dans un espace qui nous est étranger lorsque nous le partageons, mais ce faisant nous nous accrochons à la virtuosité et à l’énergie du hip-hop. Ajoutez un peu de poésie et de fantaisie à cela et vous avez un spectacle au croisement entre les arts. » Quant à la fin de Pixel, voici ce qu’il en dit : « On a l’impression que les danseurs sont aspirés dans un trou noir, un vide. Est-ce la machine qui dévore l’humanité ou l’inverse ? Seul l’avenir le dira. »

La bande-son de Pixel est due à Armand Amar qui a grandit au Maroc et a découvert la danse en 1976 grâce au chorégraphe et anthropologiste sud-africain Peter Goss. Amar est fasciné par l’interaction entre la danse et la musique et les possibilités d’improvisation que cela permet. On le connaît pour ses musiques de film primées, notamment pour celles de L’Épreuve, de Erik Poppe, et du Concert, de Radu Mihaileanu, pour n’en citer que deux. Il a également travaillé avec les chorégraphes Marie-Claude Pietragalia, Carolyn Carlsson, Francesca Lattuada et Russel Maliphant avec lesquels il a obtenu un grand succès.

Avec sa compagnie Käfig, Mourad Merzooki a hissé le hip-hop sur la scène mondiale et créé une forme multiculturelle de danse contemporaine qui prend place à côté de la danse moderne et d’autres expressions chorégraphiques actuelles. Il a incorporé dans son langage des éléments du cirque, les arts martiaux, la danse contemporaine et les marionnettes, et fait appel à des interprètes algériens, brésiliens et taïwanais pour développer ses idées. À l’occasion de l’une de ses tournées au Royaume-Uni, le Financial Times l’a surnommé « l’ambassadeur du hip-hop français ». On ne saurait mieux le qualifier.

Reiner E. Moritz
Traduction: Daniel Fesquet


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