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Olivier Brunel
ConcertoNet.com, March 2015

Voici réunies les chorégraphies les plus marquantes du « règne » Jirí Kylián au Nederlands Dans Theater (NDT). Pas vraiment une intégrale mais y figure la plus grande partie de ce que le génial chorégraphe a réalisé pour le NDT avec ses trois compagnies pendant les vingt années qu’il l’a dirigé et réinventé. Le tout tient dans un élégant coffret de dix volumes dont deux films biographiques. L’itinéraire du danseur tchèque né en 1947 n’est pas compliqué, de Prague (étudiant) à La Haye en passant par Londres (boursier) et Stuttgart (invité), où John Cranko le révéla chorégraphe. Le premier document Jirí Kylián the Choreographer, réalisé en 1991 par Hans Hulscher (responsable de la quasi-totalité des enregistrements de studio des chorégraphies) et filmé principalement à Prague, retrace les jalons importants de sa carrière, évoque la rencontre avec John Cranko, raconte l’invasion de Prague par les Russes, évoque la première grande tournée du NDT au Metropolitan Opera de New York, et dans une longue interview, Kylián raconte avec une grande clarté, acuité et intelligence les singularités de son geste chorégraphique. Des archives de Stuttgart montrent de rares documents de Kylián danseur. Le film Forgotten Memories (Mémoires d’oubliettes), réalisé par Don Kent et Christian Dumais-Lvowski pour Arte en 2008, offre une illustration de meilleure qualité et le chorégraphe y raconte avec plus de recul son itinéraire sans embûche, l’évolution de son style, le jalon de Sinfonietta, dont le succès a changé l’avenir de la compagnie NDT et l’aventure des compagnies NDT 2 et 3 pour juniors et seniors. D’un grand entretien, on retiendra deux citations qui jettent un éclairage sur l’art de Kylián: «Le secret de la naissance et de la mort, du temps entre les deux, de l’amour et de son partage avec d’autres sont les thèmes récurrents dans toute mon œuvre» et «Mozart a compris mieux que personne que la vie est une mascarade et il nous dit que ce que nous expérimentons sur terre n’est que la répétition générale de quelque chose de bien meilleur».

Dans les huit autres disques, tout a été réalisé en studio et presque toujours superlativement filmé. La prise de vues est toujours de très grande qualité, cela permet d’échapper au travers des représentations de ballets filmées en direct qui n’ont pas d’autre choix que d’alterner entre gros plan et plan d’ensemble. Que mettre en tête de ces vingt-deux chorégraphies? Inutile d’établir un classement car tout ce qui est de Kylián est bon à prendre! Ses ballets «noirs et blancs» (principalement Six Danses, Petite Mort, Falling Angels) inspirés par Mozart et Webern sont peut être ce que l’on peut recommander à qui, naïf en la matière, voudra aborder Kylián. Ces trois chorégraphies cultes sont majeures et fondatrices, toutes crées au NDT au tournant des années quatre-vingt-dix. Avec leurs perruques poudrées, robes à paniers sur roulettes et fleurets, les deux chorégraphies sur les Six Danses allemandes (Six Dances) et sur deux mouvements lents de concertos pour piano (Petite Mort) de Mozart sont des chefs-d’œuvre d’humour pointu, de chorégraphie tracée au cordeau et chacune une petite leçon de vie. Sweet Dreams, sur les pièces pour orchestre de Webern, et No more play, sur ses Pièces pour quatuor opus 5, donnent plus dans une abstraction d’une élégance infinie. Falling Angels, sur Drumming Part 1 de Steve Reich (1989), est sans doute la première excursion de Kylián en dehors de la musique occidentale qui a nourri son enfance et, comme il le raconte dans un des deux documentaires, qu’il entendait sans cesse au Conservatoire de Prague pendant ses études. Sarabande, sur un mixage à partir de la Deuxième Partita pour violon seul de Bach manie autant l’humour que la rigueur du travail du corps.

Le volume 6 («NDT celebrates Jirí Kylián») réunit trois pièces importantes dansées par les trois compagnies du NDT. Kylián avait créé deux compagnies annexes à la grande troupe de La Haye pour pouvoir faire danser les très jeunes danseurs, le NDT 2, mais surtout, ce qui n’existait nulle part ailleurs, le NDT 3 pour les danseurs ayant, à cinquante ans, passé l’âge de la retraite et ayant encore tant à exprimer. Les trois chorégraphies parlent de naissance, danse et amour. Birthday, plaisanterie baroque et chaplinesque (un des grands tubes de YouTube), dansée par quatre seniors du NDT 3 sur des musiques de Mozart, mérite le qualificatif de chef-d’œuvre. Sleepless est une fascinante chorégraphie pour jeunes danseurs sur le Quintette pour harmonica de verre de Mozart mixé avec une musique originale rythmique de Dirk Haubrich. Bella Figura, sur un choix de musique baroques italiennes, est une pièce emblématique qui frise le sublime et que l’Opéra de Paris a mis au répertoire de son ballet.

L’Enfant et les Sortilèges et L’Histoire du soldat, chorégraphies cultes sur des œuvres lyriques, ont été aussi de grandes aventures du NDT, qui ont tourné dans de nombreux théâtres du monde. On les retrouve parfaitement filmées en studio et, surtout pour L’Histoire du soldat, «conte surréaliste pour enfants matures», agrémentée de beaucoup d’effets spéciaux cinématographiques étonnants. Il est dansé par rien moins que Nacho Duato, Lionel Hoche (deux danseurs du NDT qui devinrent de grands chorégraphes) et sa compagne Sabine Kupferberg.

Le disque 8, qui réunit Noces et Symphonies de psaumes de Stravinski, complète idéalement le précédent et on regrette que Nomades (créé en 1981), son quatrième opus d’après le compositeur russe, ne figure pas dans ce florilège. Noces (Svadebka), le grand classique de Nijinska, est ici réinventé par Kylián qui en exploite à fond la composante rythmique excluant visuellement l’atmosphère russe tout en restant narratif avec un vocabulaire profondément original. Avec le premier des Stravinsky l’ayant inspiré, Symphonie de psaumes, un grand classique du NDT, il reste dans un formalisme élégant et un esthétisme recherché et aventureux. La vidéo (plutôt une des moins bien filmée de l’ensemble) ne rend pas justice au formidable fond de tapis orientaux qui en constitue le décor. L’énigmatique Torso, pas de deux sur la musique du Japonais Toru Takemitsu (Texture) avec Sabine Kupferberg et Leigh Warren, deux danseurs emblématiques du NDT, qui complète ce disque montre Kylián évoluant vers une danse plus acrobatique et tourmentée.

Le désopilant Car Men, qui ressemble plus à un Buster Keaton qu’à un ballet, est une fantaisie filmée pour la télévision tchèque et Arte avec l’incroyable quatuor du NDT 3 que formaient Sabine Kupferberg, Gioconda Barbuto, David Krügel et Karel Hruska, dont aucun inconditionnel de Kylián ne saurait se passer.

Le disque 1 réunit trois œuvres majeures et totalement différentes. Sinfonietta, sur la musique éponyme de Janácek, créé à Spoleto (Caroline du Sud) en 1987, a marqué un jalon par son succès public et international dans la carrière de Kylián et dans l’établissement du NDT comme première compagnie nationale. C’est certainement, en termes de danse pure, la pièce la plus inventive, la plus joyeuse et élancée du chorégraphe, le dernier esthète de son époque. Tout Kylián y est en germe, l’originalité des pas, des portés aériens, la dynamique énergique des corps allant comme un gant à la musique vive et aérienne de Leos Janácek dansée ici sur la version historique de Karel Ancerl. Cette approche de Janácek soulève le regret que ne figure pas dans ce coffret l’autre grande œuvre qu’est la Messe glagolitique, sur laquelle Kylián a dessiné une fascinante chorégraphie en 1979. Symphony in D, ballet du début rarement repris qui annonce ceux sur Mozart qui suivront, est un des seuls filmés sur scène en direct, ce qui permet d’entendre les rires des spectateurs. Il s’agit d’une parodie bienveillante et très raffinée des ballets classiques et néoclassiques (on pense à Balanchine et Petipa, les références sont très nombreuses). La malice de la musique de Haydn (une symphonie composite mêlant L’Horloge et La Chasse) est un support idéal à une chorégraphie truffée de désynchronisations, décalages, faux départs, portés manqués et autres figures cocasses avec beaucoup d’inversions de rôles. Un bonus offre une répétition dans laquelle Kylián explique aux danseurs du Royal School Ballet l’état d’esprit dans lequel ils doivent aborder cette fantaisie. Stamping Ground, précédé du documentaire Road to «Stumping ground» filmé en Australie, est peut-être la plus fascinante facette de l’art protéiforme de Jirí Kylián. Il y cherche le dénominateur commun entre la danse moderne de son temps et les danses tribales des aborigènes australiens. Cette pièce est basée sur une démarche d’inspiration, pas d’imitation. Kylián y crée son propre vocabulaire après s’être imprégné de ces danses primitives. Elle démarre dans le silence, laissant entendre seulement les bruits des pas puis utilise comme substrat musical la Toccata pour percussions du compositeur mexicain Carlos Chávez, chez qui Kylián trouve des similitudes avec la musique des aborigènes. Expérience riche et unique à laquelle participe, parmi les six danseurs, l’Espagnol Nacho Duato.

Le chef-d’œuvre qu’est Kaguyahime (Princesse de lumière), créé par le Nederlands Dans Theater en 1985, qui est entré au répertoire du Ballet de l’Opéra national de Paris en 2010, est une alliance subtile entre une mythologie japonaise et une musique contemporaine d’inspiration traditionnelle. C’est une chorégraphie très inspirée, un magnifique spectacle. Le Conte du coupeur de bambous, duquel dérive la fable Kaguyahime, est l’un des plus anciens textes en prose de la littérature japonaise, d’auteur inconnu mais ayant traversé les siècles à l’instar de nos grandes légendes médiévales. Dix siècles après sa rédaction, il a inspiré le compositeur Maki Ishii (1936–2003), qui a réalisé une partition dense et remarquable ayant eut un grand retentissement lors de sa création à Berlin en 1985. Trois ans plus tard, Kylián s’en emparait. Elle représente une rupture dans son style, alors orienté vers des pièces de dimensions plus modestes. La chorégraphie, quoique pas toujours très lisible par rapport au conte, est assez polymorphe et fait appel à des danseurs rompus à tous les styles. La réalisation musicale volerait presque la vedette à l’ensemble des danseurs et au travail chorégraphique. Sous la direction de Michael de Roo, la fosse remplie d’instruments de percussion mêle interprètes français à des tambours japonais interprètes du répertoire gagaku, magnifiques dans leurs tenues traditionnelles. Un véritable enchantement!

Ce coffret, véritable trésor, se visite comme un musée, indifféremment de la chronologie ou de tout autre souci de fil conducteur car il s’agit d’une œuvre parfaite et universelle d’un homme qui restera comme l’un des trois plus grands chorégraphes du XXe siècle. Au fait qui sont les deux autres? Egalement deux élèves de Cranko: William Forsythe et John Neumeier! © 2015 ConcertoNet.com





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