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Album Reviews



 
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Jean-Luc Clairet
ResMusica.com, December 2016

Ce Ring porte haut la griffe audacieusement décomplexée de son metteur en scène et ne manquera pas d’entretenir les braises du débat récurrent sur la soi-disant dictature des images. Pourtant la vision d’Achim Freyer créée à Los Angeles en 2010 et considérablement remaniée pour Mannheim en 2011, est une splendeur visuelle issue du cerveau d’un artiste qui a su garder son âme d’enfant.

La première image est un éblouissement. De celui qui découvre le Ring de Wagner et ne s’en remettra pas. Le plateau est une classique boîte blanche aux murs mobiles, au centre de laquelle tournoient lentement deux cercles concentriques sur un sol-miroir. Dans les hauteurs, un Froh/Wagner à béret et palette de peintre à la main dialogue avec un Donner tout en muscles actionnant son marteau sur un gong à la façon de certains génériques de films d’antan. Dans ce lieu unique et quasiment toujours en giration, Freyer jouera effectivement en peintre (qu’il est) d’une lumière virtuose et au moyen d’étranges jouets : Loge avec cinq bras, Fricka avec une baguette de pain sur la tête, Brunnhilde un corbeau, les jumeaux Waelse des oreilles de chats… Les personnages, le plus souvent animés d’une gestique wilsonienne simplifiée, sont démultipliés par des doublures et des marionnettes. Malgré des maquillages renvoyant à l’esthétique du Cirque, ce n’est jamais ridicule. Gonflé indéniablement, mais vite cohérent, toujours touchant, voire bouleversant à l’instar de ce Siegfried transformé en clown et auquel Freyer fait vivre une troisième journée que l’on n’est pas près d’oublier en cobaye sanglé au lit par un Mime mué en savant fou. Les contraintes à effet de la fabuleuse saga sont intelligemment rendues : Géants et Nibelungen sont ultra-crédibles, lances et épées flottent dans les airs, Alberich se transforme en Hitler… Un Ring sans didascalies avec des personnages surgissant en amont ou en aval de leur entrée supposée : Siegfried apparaît dès Rheingold, tout le monde se retrouve chez les Nornes… Un Ring hypnotique qui a tout du rêve éveillé mais assurément le Ring d’un artiste qui connaît sa Tétralogie sur le bout du pouce : les morts successifs s’entassent le long de la rampe, le duo souvent longuet du troisième acte de Siegfried est ici le plus beau jamais vu avec une Brünnhilde vraiment inaccessible et des lumières à tomber. La valse des miroirs du finale du Crépuscule des dieux nous laisse dans la lumière noire d’un théâtre nu où s’imprime un fugace reflet de nous-mêmes. C’est à regret que l’on quitte la planète Freyer, à des coudées au-dessus de la nôtre.

La partie musicale est crânement relevée par la troupe de Mannheim: plutôt que les aigus harassés de Judith Németh dans les deux dernières journées, on gardera en mémoire la vaillance et l’émotion de son engagement, hormis un Jetzt inaccessible avant la traversée du feu, on n’aura que lauriers pour le Siegfried léger de Jürgen Müller (qui ne fait également qu’une bouchée de Loge), pour le Wotan clair mais naturel et racé de Thomas Jesatko, pour Edna Prochnik embauchée sans temps mort en Fricka, Waltraute, Erda, Norne, Schwertleite. L’Alberich de Karsten Mewes gagne en noirceur au fil des journées. Heike Wessels porte Sieglinde à un beau degré émotionnel. Le Mime de Uwe Eikötter est irrésistible en clown flippant. De très bons Géants, de très bonnes Filles du Rhin mais des Gibischungen, un Froh, un Hagen plus ordinaires. Curieusement, c’est le seul nom connu, Endrik Wottrich, qui marque de façon un peu gênante son Siegmund en fin d’Acte I. L’excellent Dan Ettinger obtient de l’Orchestre du Nationaltheater Mannheim un discours toujours captivant et même la révélation de détails enfouis.

Si la captation de Rudij Bergmann, au terme de deux années de compagnonnage avec Freyer, relève haut la caméra la gageure de saisir tous les détails d’un travail foisonnant, on déplorera vraiment la seule présence de sous-titres allemands ! On ne comprend pas la démarche d’Arthaus Musik : le Ring de Freyer serait-il un Ring pour initiés? On allait justement conclure en le recommandant à ceux qui, depuis 1976, ne jurent que par Chéreau, et même… aux enfants ! On s’y émerveille, on s’y interroge, on y pleure, on y rit, et on ne s’y ennuie jamais. Vous pensiez Gesamtkunstwerk ? On y est! © 2016 Resmusica.com




Jean-Charles Hoffelé
Avant Scène Opéra, December 2016

Qu’est donc le Ring? Un monde, répond Achim Freyer—son monde, avant même celui de Wagner, monde qu’il appliquait déjà à sa fameuse Zauberflöte de Salzbourg. C’est bien ce qu’auront d’ailleurs souligné les spectateurs de la création de cette régie suractive, sulfureuse, à l’imagination débridée, donnée à l’Opéra de Los Angeles à l’automne 2009. Admiratif et perdu, je le suis comme eux après avoir patiemment visionné cette reprise allemande de l’incroyable odyssée dans l’imaginaire du disciple de Bertolt Brecht. Un plateau tournant, des Dieux prisonniers de leur destin, Siegfried en clown, toute la Tétralogie enfermée dans un improbable univers de cirque de fin du monde, les images, la direction d’acteur malgré les masques et les maquillages, la folie entêtée du propos finissent par donner le frisson. Y eu-t-il jamais un Ring aussi désespéré ? Et aussi iconoclaste. Le Tarnhelm est un chapeau melon ; Hagen, le maître d’une cérémonie de discothèque ; Siegfried, émule de Loge—Jürgen Müller chante crânement les deux rôles—a pour cor un entonnoir mais Wotan conservera son corbeau et d’ailleurs tout un bestiaire accompagnera le Ring, alors qu’Alberich prendra les traits et les mimiques d’Hitler—Freyer réalisant ici la tentation de Wieland Wagner. La production foisonnante ne parvient pas toujours à masquer la mise en abyme du drame de Wagner et du drame de l’Allemagne hitlérienne : tout ce spectacle que doit être le Ring, auquel (en ses propres termes) Achim Freyer se conforme, ne l’empêche pas de proclamer sa vision politique—puis de l’abandonner en une seconde lorsque la poésie doit être tout : dans le décor, pour la forêt de Siegfried en vitraux façon Chagall, ou pour les passions—Siegfried et Brünnhilde sont désarmants de tendresse et de feux. On n’en finirait pas de détailler les diverses strates de lecture possibles, ni de traquer partout les doubles sens, les commentaires ironiques, les petits coups de théâtre impromptus et même les effets de costume (Loge a cinq bras ! Sieglinde et Siegmund, des têtes de chiens qui attestent leur différence avec le reste de l’humanité, amants incestueux) qui parsèment les actions parallèles ou sécantes par lesquelles Freyer met en lumière la profusion du récit wagnérien où la remémoration, la narration des faits passés, augmente l’espace-temps de la dramaturgie.

Et la musique ? Dan Ettinger dirige sur les pointes, son Wagner est lumineux comme du Weber, s’accordant aux voix de sa belle troupe qui, dans l’acoustique aisée du Nationaltheater de Mannheim, n’a jamais à forcer ses instruments. Tous sont de toute façon requis d’abord par les performances d’acteurs que Freyer exige. Cela fonctionne toujours et parfois transcende certains artistes. Inoubliable le Siegfried de Jürgen Müller, pour qui l’aura vu si concentré, si dense d’humanité (et en voix glorieuse) ; Wotan tout autant, qui en plus de l’acteur révèle un musicien consommé, dont les phrasés ne s’oublient plus. Mais tous méritent vos saluts, même Judith Nemeth qui n’arrive guère aux aigus de sa Brünnhilde, mais l’incarne, et comment ! © 2016 Avant-Scène Opéra





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