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Album Reviews



 
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Jean-Luc Caron
ResMusica.com, December 2017

Pelléas et Mélisande est bien un opéra qui ne ressemble à aucun autre. De nos jours encore, l’œuvre singulière de Claude Debussy dérange autant qu’elle fascine.

La fluidité rythmique, l’absence de mètres réguliers, l’abondance des non-dits, la recherche d’une expression sonore de l’intimité, les incessants va-et-vient entre fragilité et irréalité, la prédominance de l’ombre, sont autant de paramètres d’une extrême difficulté de mise en place. Dans l’honorable représentation filmée à l’Opéra de Malmö (Suède), ces impératifs n’atteignent jamais à l’excellence, sans que le spectacle démérite franchement. Le jeu des chanteurs, parfois insuffisamment abouti, ne parvient pas à transcender les expressions familières du texte, et la mise en scène statique exige beaucoup d’imagination de la part du spectateur, de même que l’immuabilité des décors. En vérité, on a un peu de mal à croire à la véracité de la situation, ce qu’accentue le dépouillement vocal voulu par Debussy, qui relève d’une exigence effroyablement ardue à satisfaire.

Heureusement, le chef français Maxime Pascal maîtrise parfaitement l’orchestre de l’Opéra de Malmö, et assure à lui seul une grande partie de la réussite de l’entreprise. Les inflexions mélodiques délicates et la précision des pupitres constituent le ciment unificateur du spectacle. La distribution, principalement francophone, fait difficilement oublier la diction très approximative et trop appliquée des autres chanteurs (Stephen Bronk et Emma Lyrén). La Mélisande de Jenny Daviet, angélique et diaphane, manque de tempérament et de second degré, ce qui n’est nullement le cas de Golaud, incarné par Laurent Alvaro, magnifique caractère emporté, violent et très présent. Le Pelléas de Marc Mauillon s’avère séduisant, poétique, presque naïf et juvénile, complexe donc, et bien en place. Quant à la mise en scène de Benjamin Lazar, elle ne manque pas d’opacité, et les costumes seventies, sans heurter de front, ne sont pas du meilleur goût.

Une production certes perfectible, mais appliquée et attrayante, qui propose nombre de facettes distinctes et complémentaires à l’excellente version dirigée par Marc Minkowski et mise en scène par Olivier Py à Locarno en 2008. © 2017 ResMusica.com




Laurent Bury
Forum Opera (France), November 2017

Bon, autant évacuer tout de suite les sujets qui fâchent. Pelléas et Mélisande exige huit chanteurs, sept si la même basse interprète le Médecin et le Berger. Pour monter le chef-d’œuvre de Debussy, qui s’appuie tellement sur les inflexions de notre langue, l’Opéra de Malmö a fort bien fait les choses, puisqu’il a fait appel à des artistes francophones. Enfin, à quatre artistes francophones. Quant aux autres rôles, on a beau dire, il est bien difficile pour des oreilles françaises d’accepter une Geneviève au débit haché, ou un Arkel qui débite son texte comme une suite de syllabes toutes aussi accentuées les unes que les autres. Dans n’importe quel autre répertoire, il serait possible de ne retenir que les qualités strictement vocales de la mezzo suédoise Emma Lyrén et du baryton-basse américain Stephen Bronk, mais pour Pelléas, non, vraiment, c’est trop en demander. Même en termes de puissance vocale, Arkel ne fait pas le poids face à l’orchestre. Et son rôle est autrement plus long que celui de Geneviève.

Mais puisqu’aucune scène française n’a cru bon de confier la mise en scène de Pelléas à Benjamin Lazar ou le personnage de Pelléas à Marc Mauillon, soyons heureux que des caméras aient été présentes à Malmö pour nous garder la trace de leur travail. De Benjamin Lazar, on connaît désormais bien le travail, où la lumière joue toujours un rôle important, cette lumière dont il est si souvent question dans le texte de Maeterlinck. Ce n’est pourtant pas sur ce terrain-là que la rencontre attendue se joue, et le metteur en scène ne semble pas s’être intéressé outre mesure à cet aspect. Il y a bien les phares et la lampe de poche de Golaud au début, puis les lustres qui s’allument, dans un décor simultané qui est à la fois forêt, jardin et château, mais l’essentiel est ailleurs. Pelléas et Mélisande se déroule ici il y a une cinquantaine d’années, dans ces années 70 qui inspirent—hélas ?—aujourd’hui costumiers et scénographes au même titre que les années 50 jadis chères à un Robert Carsen. Heureusement, le look Deschiens est à peu près évité, les pantalons pattes d’éph et les cols pelle à tarte ayant su se faire relativement discrets. De ce spectacle, on retient plusieurs belles idées comme cette scène de la tour changée en jeu d’enfants (Golaud ne dit d’ailleurs pas autre chose), et surtout un très fin travail sur les personnages.

Déambulant sur scène durant tous les premiers intermèdes, Yniold se voit confier une présence bien plus marquée que le livret ne le prévoit. Parfaitement en place vocalement, Julie Mathevet l’arrache à toute mièvrerie et nous fait croire à ce gamin un peu boudeur, poussé comme du chiendent et attifé comme l’as de pique. Vue dans divers petits rôles à l’Opéra de Rouen, Jenny Daviet trouve à Malmö l’occasion d’aborder une héroïne de premier plan. Elle campe une Mélisande charnelle et candide, d’une voix limpide mais non pas transparente. Pas femme fatale pour deux sous, elle n’en reste pas moins impénétrable, et le dernier acte nous la montre à moitié avalée par la nature où elle finit par s’engloutir après avoir parlé plus que chanté ses derniers mots, « J’ai pitié d’elle ».

A-t-on jamais vu Golaud aussi peu antipathique que celui de Laurent Alvaro ? Loin d’être une brute, un tueur-né comme la plupart des productions nous le montrent dès son apparition, le baryton fait du cocu un homme doux et souriant : pas la moindre brutalité, même lors de la scène où il exige que Mélisande aille sur-le-champ chercher la bague perdue. Le tournant vient seulement à la fin de la scène avec Yniold, et encore, même durant « Absalom, Absalon », sib Golaud est moins un barbare qu’ « un malheureux », comme il le dit au dernier acte. Quant à Marc Mauillon, comme on pouvait le pressentir, sa voix semble faite pour la tessiture hybride de Pelléas, qu’il aborde avec sa technique habituelle, son émission étonnante qui donne au héros un petit côté inquiétant malgré le naturel total de sa diction. Pelléas juvénile et frémissant, en tout cas, et loin de toute convention.

Sans doute est-ce à la demande de Maxime Pascal que les chanteurs s’efforcent au maximum de ne pas faire entendre les e muets à la fin des mots, quitte à escamoter certaines notes. Le chef, autre invité français de la production, aborde l’œuvre avec une énergie contenue qui ne néglige aucune des tensions que l’orchestre met en relief, les instrumentistes de l’Opéra de Malmö mettant la clarté de leur jeu au service d’une partition qu’ils ne sentent pas obligés de plonger dans les brumes symbolistes. © 2017 Forum Opera (France)



Jean-Charles Hoffelé
Avant Scène Opéra, November 2017

A Nantes, Emmanuelle Bastet resserrait la trame dramatique de la pièce de Maeterlinck dans un huis clos hitchcockien ; à Lyon, Christophe Honoré, immergé dans la musique de Debussy et prenant le texte du poète au pied de la lettre, dévoilait un univers glauque, en noir et blanc, où errait cet Yniold adolescent qui voyait tout et savait tout. A Malmö, Benjamin Lazar ne nous fait pas quitter la forêt où Golaud, chasseur qui a égaré son pick-up, trouve Mélisande ; il y fera le château, la fontaine, la tour, le parc mortel et la chambre d’agonie de la « pauvre petite » qui rendra l’âme telle une Ophélie échouée sur un tronc de mélèze. Unité de lieu pour ce qui appartient encore un tant soit peu à un univers de songe, où parvient à s’infiltrer, malgré la touche années soixante des costumes et des coiffures un parfum d’Eternel retour. Pelléas a de faux airs de Gérard Blain dans son perfecto de cuir, mains dans les poches, Mélisande se veut le double de Catherine Deneuve jusqu’à la coiffure, simple façon de mettre l’opéra de Debussy dans une époque, d’en situer l’insituable, d’en borner l’action, car action il y a. Délivré des soucis d’une gestique historiquement informée, la grammaire physique de Benjamin Lazar dévoile ici toute sa puissance suggestive, celle d’un directeur d’acteurs consommé qui laisse affleurer les émotions des personnages autant par le langage du corps que par le travail sur les mots. Miracle ! Gestes et mots sont d’une simplicité absolue, faisant contrepoint à tout ce que la poésie de Maeterlinck aura suscité, dans bien des mises en scènes, d’afféteries, de maniérismes.

Admirable de naturel, évidente de simplicité, la Mélisande de Jenny Daviet sera pour beaucoup une sacrée surprise, qui fait table rase de toute fragilité mais pas de toute ambiguïté ; tout aussi évident, le Golaud sans trouble de Laurent Alvaro—l’inverse absolu de celui de José van Dam—rappelle la façon très nue dont on l’a chanté des décennies durant (le modèle fut posé dans l’enregistrement de Desormière par Henri Etcheverry) avant que ne paraissent des interprétations encombrées par la psychologie. A eux deux, ils font un surprenant couple en miroir qui laisse au Pelléas lumineux de Marc Mauilon tout juste l’espace d’une feuille de papier à cigarette pour se glisser entre eux. Il prendra à rebrousse-poil ceux qui voient et entendent leur Pelléas comme un adolescent fragile et velléitaire—ce que le grain du « baryténor » interdit, comme le tranchant de ses mots, l’ardeur de son chant peu soucieux des nuances douces, la vigueur de ses accents. Unique dans l’histoire du rôle et, au final, absolument magnifique. Evidemment il ne fait qu’une bouchée de la tessiture du duo du Parc, mais c’est dans la remontée des souterrains qu’il émeut le plus, comme s’il libérait son chant même des poisons d’un air méphitique. Ce trio implacable est entouré par une troupe subtilement accordée pour le style sinon pour les mots—je ne peux en vouloir à cette Geneviève, cet Arkel, de chanter aussi bien qu’ils le peuvent cette langue qui ne s’incarne que dans un gosier français, ce qu’accuse un peu plus encore l’Yniold parfait malgré son sexe de Julie Mathevet—mais surtout porté par une direction ardente et tendre tour à tour. Maxime Pascal refuse de jouer les esthètes : il ne nimbe rien, fait au contraire entendre le modernisme de l’orchestre de Debussy, ses audaces, ses ellipses harmoniques éclairantes, toute une grammaire accordée à cette scène si vivante, si intense, si preste : écoutez, voyez seulement le tableau du Parc, dont le tempo est comme celui d’un cœur qui s’emballe, ce baiser bref, Golaud poursuivant de rage Mélisande. Grande et modeste soirée, qui renouvelle la vidéographie d’un opéra réputé insaisissable : pourtant il est tout entier là. © 2017 Avant-Scène Opéra





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