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Simon Corley
ConcertoNet.com, August 2013

Divox célèbre le centenaire de la naissance de René Leibowitz par l’édition d’un double album serti dans un livre où les commentaires (en allemand, français et anglais) abondent et dont l’iconographie captive: le premier disque est la réédition d’enregistrements de 1961 et de 1993; le second, qui n’avait pas encore été publié, a été réalisé en 2004 et 2006 (mais aussi 2000, pour deux courtes plages déjà parues quant à elles chez Bis en 2001).

Il s’agit, pour la plupart de ces pièces, de premières discographiques, tant il est vrai que le chef d’orchestre et le théoricien—pour ne pas dire le polémiste, avec son trop fameux opuscule Sibelius, le plus mauvais compositeur du monde (1955)—ont pris le pas sur le compositeur. Pourtant, à sa disparition subite, le 28 août 1972, il laisse un catalogue comptant près d’une centaine d’opus: même si vingt d’entre eux tiennent sur ces deux disques seulement, si généreusement remplis soient-ils, l’œuvre n’en est pas moins considérable, d’un simple point de vue quantitatif, surtout si l’on considère qu’elle inclut notamment cinq opéras ou drames musicaux—l’opéra, sur lequel il a beaucoup écrit, était l’une des passions de cet avant-gardiste à une époque où le genre était honni de l’avant-garde—mais aussi neuf Quatuors et quatre concertos (violon et piano, violon, violoncelle, piano).

Né à Varsovie dans une famille originaire de Riga, Leibowitz arrive à Paris en 1929 pour rejoindre sa mère qui s’y est remariée. Il étudie la direction d’orchestre, peut-être avec Monteux et de Sabata, mais contrairement à la légende et nonobstant son admiration pour Ravel, il ne prend pas de cours d’orchestration avec lui. En 1936, lors d’un concert du Quatuor Kolisch, il rencontre Erich Itor Kahn (1905–1956): réfugié en France pour échapper au régime nazi, le pianiste et compositeur allemand avait été l’assistant de Rosbaud à la Radio de Francfort, le collaborateur d’Adorno et le créateur du Klavierstück opus 33a de Schönberg. Par conséquent, avant même d’avoir rencontré ce dernier—Leibowitz devra attendre 1947, l’assistant immédiatement dans la rédaction de la partition orchestrale d’Un survivant de Varsovie—c’est très tôt que Leibowitz est initié au dodécaphonisme: il en devient après-guerre l’un des défenseurs les plus énergiques et les plus talentueux, tant par ses écrits consacrés à la Seconde Ecole de Vienne que par son enseignement—Boulez, Dessau, Duhamel et Nigg, entre autres, furent ses élèves—quitte à irriter Schönberg lui-même par son zèle excessif.

Si la perspective ainsi offerte par l’éditeur suisse d’entendre deux heures et demie de musique dodécaphonique de stricte obédience peut faire frémir et même si la majorité des partitions choisies pour cette double anthologie sont de nature vocale, c’est en fin de compte un échantillon d’une belle diversité qui se révèle à l’auditeur.

Ses sources littéraires peuvent être contemporaines—Apollinaire, Carl Einstein, Eluard et William Carlos Williams dans les Six Mélodies (1942), polyglottes comme lui (trois langues), Celan dans Quatre Lieder (1969)—ou non—Ernest Dowson pour la première pièce de l’Opus 6, William Blake pour deux Poèmes (1966) pour chœur mixte a cappella—mais c’est le surréalisme qui domine, bien que sa liberté brandie comme un étendard puisse sembler, au premier abord, se situer aux antipodes du strict quadrillage de la portée par les techniques sérielles. Leibowitz entretient en particulier des affinités avec Georges Limbour (1900-1970), «excommunié» par le pape André Breton dès 1929: ses textes inspirent les Trois Poèmes (1958), dédiés à la mémoire de Ravel, puis les Motifs (1967), et Laboratoire central (1970), «petite cantate» d’après des poèmes de Max Jacob, est dédié à sa mémoire. D’autres auteurs plus connus appartiennent également à son univers: Raymond Queneau (traduit en anglais par le compositeur) dans L’Explication des métaphores (1948) pour narrateur et ensemble «bartókien» (deux pianos, harpe et percussion); Georges Bataille, avec lequel Leibowitz s’était caché durant la guerre dans l’atelier parisien de Balthus, pour Trois Poèmes (1962), in memoriam; Michel Leiris dès l’une des Mélodies de l’Opus 6 mais aussi pour les brévissimes Deux Poèmes (1968); Tristan Tzara pour les Chansons Dada (1968), plaisants «mélodrames» dont la musique provient de ces Deux Poèmes de Michel Leiris et dans lesquels Salome Kammer (née en 1959) adopte de façon très crédible la «voix d’enfant» requise; Pierre Reverdy, enfin, pour trois ultimes Poèmes (1972).

Dans cette même veine, une page purement instrumentale comme Marijuana (1958), du nom de sa seconde épouse Mary-Jo van Ingen à laquelle elle est dédiée, se veut humoristique, même si ces «variations non sérieuses» pour un improbable quatuor (violon, trombone, vibraphone et piano) ne sont guère plus hilarantes que la comédie D’aujourd’hui à demain de Schönberg. L’humour n’est pas absent pour autant, mais on le trouve davantage au détour de certaines œuvres qui ne s’en réclament pas expressément, par exemple la Suite (1967) pour flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, violon, alto, violoncelle et contrebasse. La relation avec l’écrit et la pensée peut être encore plus inattendue: la Toccata (1964) pour piano réalise ainsi la «transposition» d’un mythe dont la structure intriguait son ami Claude Lévi-Strauss, à qui elle est dédiée (ainsi qu’à son épouse)—cela étant, il n’est pas certain que l’anthropologue ait aimé l’œuvre, compte tenu de ses préférences esthétiques.

Un autre trait caractéristique de cette musique est son attirance pour la brièveté: constituent ainsi des exceptions notables les 20 minutes d’un seul tenant (laissant toutefois affleurer les trois mouvements traditionnels) du Concerto pour violon (1958)—dans l’enregistrement de la création, en 1961 à Hanovre, par son dédicataire, Ivry Gitlis, âpre et incandescent pour ses débuts outre-Rhin, et sous la direction du compositeur—ou bien les 17 minutes du Duo pour violoncelle et piano (1951) en trois mouvements, dont un poignant Adagio central, peut-être marqué par la mort de Schönberg. De cet esprit économe témoignent les Cinq Pièces (1952) pour clarinette et piano—dans ses Quatre Pièces, Berg avait lui-même cultivé cette démarche aphoristique—les Trois Caprices (1967) pour vibraphone, destinés à Jean-Pierre Drouet, ou les Trois Intermezzi (1970) pour piano.

Si cette concision ne peut qu’évoquer Webern, auquel il emprunte la série du Concerto pour L’Explication des métaphores et à la mémoire duquel il écrit une Symphonie de chambre, la forme et le langage sont cependant beaucoup plus nettement apparentés à Schönberg, dont Leibowitz n’a jamais nié l’influence, bien au contraire. Les sources en sont d’ailleurs les mêmes: Bach, à l’image de la Petite Suite (1966) pour piano formée d’une Allemande, d’un Choral («Es ist genug»), d’une Sarabande et d’une Gigue), ou Brahms dans les Trois Intermezzi et les Trois Poèmes de Pierre Reverdy, quatuors vocaux avec piano. De même, le titre et l’effectif de la Sérénade (1955) pour baryton, flûte, hautbois, clarinette, cor, violon, alto, violoncelle et harpe sur des textes de Brentano et Hölderlin, dédiée à Adorno, renvoient à l’une des œuvres fondatrices de la musique dodécaphonique. Quant aux Chansons Dada, on peut y voir un héritage du Sprechgesang, d’autant qu’elles étaient destinées à sa fille Cora (née en 1956), future interprète du Pierrot lunaire, et qu’elles sont accompagnées par un ensemble assez proche de celui des mélodrames schönbergiens (clarinette, cor, violoncelle et piano)—celui des Motifs étant, pour le coup, rigoureusement identique à celui de Schönberg, auquel les Trois Poèmes de Georges Limbour ajoutent l’alto.

Cette musique fine et agile, mais aussi expressive et engagée comme son auteur, proche des milieux existentialistes et progressistes de son temps, doit beaucoup à des artistes visiblement passionnés par leur mission de redécouverte, voire de réhabilitation: ils sont principalement issus des ensembles Aisthesis et Schola Heidelberg, réunis autour du chef Walter Nussbaum et du pianiste J. Marc Reichow (né en 1966), qui signe une belle notice, en outre peu avare d’informations. Enregistré à Francfort, où Kahn fut actif avant de devoir quitter l’Allemagne, le second disque est dédié à sa mémoire, comme une prolongation post mortem de l’amitié entre les deux hommes et des dédicaces en miroir emblématiques de l’œuvre et de l’entourage de Leibowitz. © 2013 ConcertoNet.com





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