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Didier Van Moere
Diapason, February 2020

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Alfred Caron
Avant Scène Opéra, November 2019

PUCCINI, G.: Madama Butterfly [Opera] (Glyndebourne, 2018) (NTSC) OA1167D
PUCCINI, G.: Madama Butterfly [Opera] (Glyndebourne, 2018) (Blu-ray, HD) OABD7166D

Annilese Miskimmon n’est pas la première metteuse en scène à transposer Madame Butterfly dans un contexte historique différent du livret original. En faisant le choix des années 1950, et en rapprochant le destin de l’héroïne de Puccini de celui des nombreuses Japonaises mariées à des G.I. dans l’après-guerre et que les États-Unis n’accueillirent que tardivement, elle donne au rêve américain de Butterfly un cadre historique vraisemblable et traduit avec plus de violence encore le drame de la petite geisha confrontée à ce qu’il faut bien appeler l’exploitation sexuelle et l’impérialisme. Le premier acte se déroule dans une sorte d’agence matrimoniale improvisée—un hangar en fait—où un Goro occidentalisé négocie des mariages à la chaîne entre Marines et petites mousmés qu’il traite comme du bétail. Au deuxième, nous retrouvons une Butterfly en tailleur, installée dans son salon, et son attente parmi les signes de sa conversion (crucifix, drapeau américain sur lequel elle ira mourir). Son rêve sera suggéré par des images d’archives projetées sur le rideau de scène pendant l’interlude symphonique. Le réalisme de la mise en scène n’est en fait que référentiel, il sert à donner de la crédibilité au cadre avec des personnages secondaires vraisemblables (la famille de Butterfly, Goro, Yamadori) mais l’enfant, par exemple, a d’évidence dépassé les trois ans du texte original et le décor de la casetta—ni intérieur ni extérieur—reste plus une évocation poétique qu’une véritable demeure. Toutefois, on se demande si le fait que les rôles de Pinkerton et Sharpless aient été confiés à des interprètes américains est tout à fait fortuit.

Dans le rôle-titre, Olga Busuioc se révèle d’une force exceptionnelle et totalement convaincante sans le moindre soupçon de travestissement à la japonaise. Jouant d’une magnifique voix de spinto, à l’aigu un peu métallique, la soprano moldave crée un personnage multiple, nuancé et bouleversant de vérité qui mûrit au fil des scènes avec une totale évidence. Elizabeth DeShong lui apporte le soutien de son mezzo charnu et fait de Suzuki un personnage maternel, tout à la fois discret et omniprésent. La voix brillante au vibrato assez prononcé de Joshua Guerrero sied bien à son personnage de séducteur inconscient que le public hue gentiment aux saluts. Michael Sumuel enfin, beau timbre chaleureux de baryton-basse, manque un peu de musicalité mais il campe un Sharpless plein d’humanité et de chaleur. Il faut y ajouter des personnages secondaires remarquablement incarnés et un orchestre de grande classe qu’Omer Meir Wellber dirige avec tout le sens dramatique voulu et le souci constant de la beauté sonore. Cette intelligente production prouve une fois de plus à quel point les choix artistiques du Festival de Glyndebourne sont capables de concilier un certain respect de la tradition avec la nécessité de faire exister les œuvres dans une optique contemporaine et constitue une remarquable réussite, malgré une distribution sans vedette mais d’une totale cohérence. © 2019 Avant Scène Opéra




Laurent Bury
Forum Opera (France), August 2019

PUCCINI, G.: Madama Butterfly [Opera] (Glyndebourne, 2018) (NTSC) OA1167D
PUCCINI, G.: Madama Butterfly [Opera] (Glyndebourne, 2018) (Blu-ray, HD) OABD7166D

En 1998, le Grand Théatre de Genève confiait à Francesca Zambello le soin de mettre en scène Madame Butterfly : il en était résulté une production dont le japonisme haibituel était largement absent, tout le premier acte se déroulant dans une sorte de bureau consulaire majoritairement peuplé d’Occidentaux. Vingt ans après, Glyndebourne demande à Annilese Miskimmon de monter Madame Butterfly, pour la première fois dans l’histoire du festival : là aussi, tout commence dans un décor semblable, « Goro’s Marriage Bureau ». Nous ne sommes plus en 1900, mais peu après la Seconde Guerre mondiale. Et derrière cette même volonté de resituer l’action dans son contexte le plus banal, loin du pittoresque des maisons traditionnelles, des tatamis et des cloisons de papier, sans doute faut-il lire un regard féminin sur une intrigue où le masculin n’apparaît vraiment pas sous son meilleur jour (on n’ose imaginer ce qu’en ferait Katie Mitchell, par exemple). Plus que de banal, c’est même de sordide qu’il faudrait parler : malgré l’optimisme affiché par des images d’archives diffusées dans ce bureau même – Japanese Bride in America, authentique film produit en 1952 par l’armée des Etats-Unis –, on comprend vite que ces mariages en série qu’organise Goro n’auront qu’une durée extrêmement limitée, et Cio-Cio-San est bien la seule à s’y tromper, à moins que toutes ses compatriotes ne soient dans le même cas. Quand la musique de Puccini devient d’un romantisme irrésistible, il faut bien faire une entorse au réalisme et laisser les jeunes mariés passer tout le début de leur première nuit dans le fameux Marriage Bureau. Le reste de l’opéra se déroule bien chez madame Pinkerton, dans un salon fiftiesinstallé au milieu d’une maison japonaise. Et c’est là que l’entreprise déraille un peu, à nouveau : du fait de la disposition frontale du mobilier et d’éclairages assez pauvres (peut-être modifiés en vue de la captation), on croirait assister à une de ces sitcom telles que les chaînes américaines en ont tant produit. Et durant sa très longue attente, Butterfly s’endort… devant son poste de télévision allumé.

Dans ce cadre peu enthousiasmant, si le drame parvient à reprendre ses droits, c’est donc grâce à la musique plutôt qu’au théâtre. A la tête d’un London Philharmonic Orchestra qui soigne les détails, le chef israélien Omer Meir Wellber dirige avec raffinement cette partition qui en est si pleine, comme si Puccini avait à tout prix tenu à transcender l’anecdote par une musique qui emporte encore l’auditeur malgré toutes les réserves que peut lui inspirer, aujourd'hui plus que jamais, cet « Evangile de la facilité » que prêche le principal personnage masculin. Avantage d’un festival qui possède son propre chœur et sa troupe de Young Artists, la famille de Butterfly est particulièrement présente dans la scène du mariage, et fait bien tout le vacarme que Pinkerton a un peu de mal à supporter.

Dès que les seconds rôles se font plus importants, c’est néanmoins à des artistes extérieurs qu’il est fait appel, comme Simon Mechlinski, Yamadori aux allures de jeune empereur Hirohito, ou le bonze d’Oleg Budaratskiy, qui réussit à être impressionnant alors que la production se refuse logiquement à lui conférer une allure quasi surnaturelle comme c’est souvent le cas. Pour Goro, Glyndebourne s’est tout simplement adressé à l’un des spécialistes actuels du rôle, Carlo Bosi, nakodo devenu un véritable homme d’affaires en costume trois pièces.

Pour les quatre personnages principaux, pas véritablement de star internationale, mais de bonnes surprises. Rarement Sharpless se sera montré aussi ému et émouvant que Michael Sumuel, jeune consul pris bien malgré lui ans un fait divers qui lui répugne ; dotée d’une belle assiste dans le grave, la voix confirme les promesses du Thésée du Songe d’une nuit d’été. Malgré une voix ensoleillée, Joshua Guerrero ne fait rien pour rendre Pinkerton moins antipathique : la mise en scène souligne forcément le côté suffisant et inconscient de cet anti-héros. Engager Elizabeth DeShong pour Suzuki relève presque du luxe insolent, tant la mezzo américaine possède l’ampleur qui lui permettrait de n’interpréter que des rôles de tout premier plan, comme Rinaldo ou Arsace, où elle se montre éblouissante. Avec Olga Busuioc, enfin, Glyndebourne a su trouver une héroïne qui ne surjoue à aucun moment la « petite femme » : cette Butterfly conserve longtemps une naïveté quasi enfantine, mais pour mieux laisser éclater la force de sa résolution dans la deuxième partie de l’œuvre, avec une voix miraculeusement exempte de ce vibrato qui, souvent, gagne trop vite les voix dramatiques. Souhaitons à cette soprano, en troupe à Stuttgart, de préserver longtemps la pureté de son organe. © 2019 Forum Opera (France)





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