Classical Music Home

Welcome to Naxos Records

 
Keyword Search
 
 Classical Music Home > Naxos Album Reviews

Album Reviews



 
See latest reviews of other albums...

Bénédicte Palaux-Simonnet
Crescendo (France), February 2018

Pour une fois, la dimension tragique de Rossini—qui irradie son Guillaume Tell ici rebaptisé bizarrement William—est abordée dans toute sa violence, sa profondeur et sa singularité. C’est le principal et très rare mérite de cette représentation. Quant au reste, certes, on pourra déplorer la laideur des costumes, des décors et des maquillages ou les prétentions lourdement symboliques (arbre abattu, puis lien généalogique restauré ; présence physique de la « terre » ; badigeonnage du torse avec du sang ; ridicule petit drapeau au II ; gestuelle de cinéma muet ; Hedwige vêtue en femme de ménage années 50 ; etc…). Néanmoins, la mise en scène dans sa dynamique, vise juste. Le propos de Rossini—il ne faut pas oublier qu’il naquit au moment du régicide français et disparut avant la naissance de l’Italie—et dont la seule vraie patrie fut le belcanto, y est certes exposé à travers une esthétique peu flatteuse. Mais, dans sa force, sa violence, sa grandeur—termes rarement associés à Rossini—il est « compris ». N’en déplaise au public londonien d’abord désarçonné puis, comme on le constate aux longues salves d’applaudissements, impressionné et enthousiaste. Et il y a de quoi : une direction de scène puissante, intense, une interprétation de haut vol et une direction musicale (Antonio Pappano) qui prend le drame helvétique à bras le corps. Sans oublier un travail très élaboré sur la lumière (jusqu’aux couleurs bistres et à-plats opalescents d’ un tableau du Caravage, au trio du II). La Princesse Mathilde incarnée par la splendide Malin Byström surmonte le handicap d’un costume d’hôtesse de l’air aux pieds nus pour aborder en souveraine les Sombres forêts. Duos et trios masculins parfois quasi mozartiens alternent avec la lame de fond shakespearienne (l’image de la forêt qui s’avance). L’acte III accentue les contrastes entre la ligne de chant émouvante et puissante de la belle Mathilde, les douceurs feutrées, sadiques, insidieuses du Banquet et la violence des chœurs et de l’Anathème (intelligent Gessler de Nicolas Courjal). Le simulacre d’agression où la femme devient un animal traqué exacerbe encore la noirceur que contient cette musique sous les dehors trompeurs de la suavité. John Osborn plane sur l’ admirable air de l’ Asile héréditaire porté par une pulsation de cordes et qui valut à Adolphe Nourrit, le premier Arnold, tant de triomphes. C’est alors la mort du « père » (Melchtal—Eric Halfvarson un peu falot) qui engendre chez le héros le sentiment d’appartenance à la « patrie » helvétique. Gerald Finley héroïque se consume dans le rôle de Guillaume Tell tandis que Sofia Fomina prête son énergie farouche au beau rôle belcantiste du fils de Guillaume Tell. L’épreuve du sacrifice filial enfin surmontée, libère un chant quasi religieux confié aux harpes. Avec l’appel au règne d’une liberté régénérée : l'arbre nouveau redescend des cieux. Idéal d’un autre monde. Plus de dix minutes d’ovation. © 2018 Crescendo (France)




Jean Cabourg
Avant Scène Opéra, January 2018

Tel Graham Vick en 2013 à Pesaro (DVD Decca), Damiano Michieletto exacerbe le propos politique du livret schillérien acclimaté aux conventions du futur Grand Opéra à la française. Comme lui, il déverse des flots d’hémoglobine sur la scène pour être sûr d’être bien compris. A son exemple, il sacrifie le travail de direction d’acteurs à son postulat intellectuel. Les Suisses opprimés par la monarchie autrichienne se voient ici élevés au rang de symbole du déracinement des peuples colonisés ou asservis par les tyrans et soldatesques de tous ordres. Ce Guillaume Tell, dont la légende patriotique était hier brandie par les jacobins artisans de la Terreur, demeure, grâce au romantisme de Schiller et au militantisme de Michieletto, le héros de la liberté guidant les peuples. Mais façon regietheater, avec transposition obligée dans un contexte guerrier très actuel. Vous avez dit déracinement ? L’omniprésence, au centre du plateau, d’une énorme souche d’arbre autour de laquelle se massent les bannis de la terre helvétique, en est la métaphore emblématique. A la fin de la représentation, cet arbre mort s’élève vers le ciel et un enfant vient planter une jeune pousse en terre, refermant la boucle de la parabole initiée au lever de rideau par les pages d’une bande dessinée à la gloire de Guillaume. Le meilleur de la dramaturgie réside en effet dans la thématique de la filiation (Tell-Jemmy, Mechtal-Arnold), habilement soulignée et culminant dans la scène de la pomme.

Pappano est ici concentré, tempéré dans ses élans, généreux sans ostentation, alors que nous regrettions l’activisme de sa direction dans l’enregistrement audio du concert romain de 2010 publié par EMI (voir L’ASO n° 265). Le tandem masculin réunissait déjà le Tell si humain de Gerald Finley et l’Arnold improbable de John Osborn. Bis repetita : le premier demeure le baryton noble et pétri de générosité que nous découvrions alors et que l’image nous rend encore plus émouvant. La tessiture du rôle appelle sans doute des graves plus profonds mais, sans chercher à rivaliser avec le créateur Dabadie ou les émules d’un Marcel Journet, l’artiste confirme les promesses du chanteur. Osborn nous paraît à l’inverse échouer dans sa volonté d’incarner, au sens plein du terme, le meneur d’hommes libertaire, dont il ne possède ni le charisme ni surtout le potentiel vocal. L’ébriété belcantiste des opéras rossiniens de jeunesse permettait à ce chanteur d’y faire oublier un timbre ingrat par une ébouriffante maîtrise des roulades stratosphériques. Il se retrouve dans la situation de l’albatros baudelairien : ses ailes l’empêchent de marcher. Evoquer Nourrit ou Duprez n’aurait aucune pertinence tant notre ténor est dépourvu d’ampleur comme de soutien. L’acte IV et son « Suivez-moi ! » arrivent donc un peu tard pour lui permettre de jouer la carte de son registre aigu, vilain de couleur au I, dans le duo « Ah Mathilde ! » Une Mathilde engoncée dans une émission aussi opaque que la sombre forêt où s’épanche sa romance. Le sentiment est juste, l’intonation également, mais l’articulation peine et la ligne jamais ne se libère. Sans compter qu’une soprano tirant vers le mezzo dans les bras d’un séducteur aussi clairet ne vous fait pas un couple des mieux assortis. Excellente en revanche Sofia Fomina, la jeune chanteuse russe hier applaudie à Londres en Isabelle de Robert le Diable, épatante en Jemmy, quand Hedwige se contente d’émouvoir. N’insistons pas sur l’impossible nasalité et le sabir du Pêcheur, encore moins sur le calamiteux Melchthal, mais créditons le peu idiomatique Vinogradov d’une belle prestance en Furst. Un salut à notre compatriote Nicolas Courjal pour la belle tenue de son gouverneur Gessler, et pour finir un autre aux Chœurs maison.

Avant de retourner à la version pesaraise et d’ y retrouver Flórez sous la baguette superlative de Mariotti… © 2018 Avant-Scène Opéra



Charlotte Saulneron
ResMusica.com, December 2017

La mise en scène peu convaincante de Damiano Michieletto ne permet pas à ce DVD de Guillaume Tell de surpasser le disque paru en 2010 chez EMI avec la même équipe vocale sous la direction du chef Antonio Pappano, toujours en fosse pour cette production du Royal Opera House.

Le viol collectif au troisième acte de cette production londonienne avait fait grand bruit lors de la première en 2015. La proposition de Damiano Michieletto n’est en effet pas destinée aux « puristes », mais il faut bien avouer que la violence brute permanente n’apportera pas forcément l’adhésion de ceux pour qui les relectures libres peuvent intéresser. Des éléments symboliques forts de la tyrannie et de l’oppression marquent pourtant ce spectacle : alors que Melcthal est violemment assassiné sur scène et non plus en coulisses, un énorme arbre arraché est laissé à l’abandon au milieu du plateau. La portée politique de cet ouvrage s’inscrit pleinement dans cette transposition au sein du conflit bosnien des années 90. Pourtant le décor froid de Paolo Fantin, les costumes banals de Carla Teti et les lumières trop obscures pour charmer le téléspectateur dans le cadre d’un visionnage vidéo, ne captivent pas vraiment. Le manque de cohérence et le peu de consistance des protagonistes générés par une direction d’acteur trop en surface, alimentent une impression finale mitigée.

Mais l’intensité de la direction d’Antonio Pappano opère dès la célèbre ouverture. Et en cela, la réalisation de Jonathan Haswell est un véritable « plus » en embarquant le téléspectateur au chœur de l’orchestre. Quel plaisir de voir la gestuelle et l’implication viscérale du chef qui initie une dynamique folle à la phalange londonienne sans aucune exagération ni maniérisme. Le discours musical captive et s’enchaîne avec un agréable naturel alors que le chœur de Covent Garden semble moins lumineux à cause d’un français qui manque d’impact, et d’une cohésion de groupe peu évidente à l’écran.

La distribution vocale se compose d’une équipe homogène et probante : la conviction de Gerald Finley (Guillaume Tell) traduit avec précision et dans un excellent français, par un chant sombre et vigoureux, le leadership de son personnage, qui malgré son côté révolutionnaire, s’inspire d’une touche de noblesse qui lui sied à merveille. Le chant magnétique de John Osborn (Arnold) que l’on retrouve dans son dernier disque, démontre une belle détermination soutenue par des qualités techniques vocales admirables. L’intelligence du ténor dans ses nuances, dans sa ligne, dans ses silences, donne corps à un personnage fougueusement amoureux tout autant que désespéré. La Mathilde de Malin Byström offre des beaux moments de chant, même si la profondeur de l’héroïne fait parfois défaut.

Dommage que les bonus présents dans ce DVD ne soient proposés qu’en anglais et sans sous-titrages, la conception de ce DVD paraissant par conséquence faire l’objet de quelques oublis pour le public français. © 2017 ResMusica.com




Dominique Joucken
Forum Opera (France), December 2017

L’adhésion à ce DVD dépendra de la position de l’auditeur face à Guillaume Tell. Ceux qui voient la partition comme le chef-d’œuvre de Rossini, l’acte de naissance du grand opéra ou une tragédie schillerienne auront les cheveux qui se dressent sur la tête face au traitement de choc imposé à l’objet de leur admiration. Pour eux, l’œuvre tient par ses propres mérites, et le détournement opéré ici n’a pas lieu d’être. Il semble que telle ait été la réaction du public londonien lors de la première. Pour d’autres, qui trouvent l’œuvre plus datée, ou le texte par moments suranné, la thérapie de choc est salutaire. C’est dans cette optique, et dans cette optique seulement, que la démarche de Damiano Michieletto sera porteuse de sens.

Toute l’action est transposée dans un conflit armé de la fin du 20e siècle, les costumes jouent à fond la carte du « Regietheater », les didascalies sont superbement ignorées et le metteur en scène n’hésite pas à rajouter quantité de gestes qui visent à donner de la force à des scènes qui ressortent pour lui du poncif. Exemple dans le final de l’acte II, où les conjurés s’enduisent lentement de sang après avoir ôté leurs chemises dans une lumière raréfiée. Le tableau acquiert une intensité que le seul livret n’aurait probablement pas permise. Idem avec le fameux « Pas de deux », transformé en tentative de viol collectif.

Michieletto peut compter sur des chanteurs qui jouent le jeu d’une façon admirable. D’habitude réservé, Gerald Finley se donne avec une force de conviction et un engagement physiques inédits. Cela donne de la chair au personnage de Guillaume, loin du saint de vitrail que l’on imagine en général. Le français est perfectible, avec des consonnes pas toujours assez appuyées, mais la conduite de la voix est d’un tout grand, d’une justesse irréprochable. La couleur sombre et virile est en parfaite adéquation avec le profil de leader d’une révolte de paysans évoqué par le costume. Tout cela culmine dans une scène de la pomme qui soulève les Londoniens de leur siège. Même niveau d’implication avec l’Arnold de John Osborn. Même les vers les plus conventionnels des librettistes sont lancés avec ardeur et font mouche. Et les moyens vocaux sont impressionnants. De « tombeau des ténors », l’œuvre devient un fantastique marche-pied pour mettre en valeur les ressources infinies du chanteur. Dans « Asile héréditaire », les nuances sont calculées au millimètre près, les silences suspendent le temps. Aucune fatigue à la fin de l’air, et le chanteur de se lancer dans une cabalette étourdissante, couronnée d’un aigu à décorner les bœufs. Du grand art !

Malin Byström semble avoir plus de difficultés à se couler dans la mise en scène. Mal à l’aise, la soprano préserve avant tout sa voix, jusque dans les positions les plus invraisemblables ; cela nous vaudra de beaux moments de chant pur, mais pour ce qui est de donner une consistance à Mathilde, il faudra repasser. Eric Halfvarson, qui avait tant marqué en Hagen du Crépuscule des Dieux à Bayreuth et en Inquisiteur du Don Carlos de Verdi, décoit ici : la voix graillonne, l’émission est peu claire et le français impossible à comprendre. Aucun reproche en revanche contre les seconds rôles, du Jemmy plein de jeunesse de Sofia Fomina au Gessler châtié de Nicolas Courjal. Les chœurs de Covent Garden s’investissent dans leur chant comme dans leurs mouvements, et l’orchestre maison, sous la baguette impérieuse d’Antonio Pappano, joue comme si sa vie en dépendait. Le chef ne se pose aucune question : il croit en cette partition avec la foi du charbonnier, et les sonorités somptueuses qu’il fait monter depuis la fosse convaincront jusqu’aux plus sceptiques. Un DVD à montrer à tous ceux qui pensent que le dernier Rossini n’a plus rien à nous dire. © 2017 Forum Opera (France)





Naxos Records, a member of the Naxos Music Group