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Simon Corley
ConcertoNet.com, December 2013

Stanislaw Skrowaczewski, à la différence de Herbert Blomstedt, ne semble pas en voie, dans notre pays, d’acquérir cette renommée du crépuscule tout aussi tardivement advenue, en leur temps, à Kurt Sanderling et Günter Wand. Dieter Oehms s’emploie en tout cas à ce que le chef polonais soit reconnu à leur égal et lui rend hommage, à l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire, célébré le 3 octobre dernier, avec la réédition, sous l’étiquette qu’il a fondée voici dix ans, de l’intégrale des enregistrements qu’il a produits avec le chef polonais (dont certains, à l’origine, pour Arte Nova) à Sarrebruck entre 1991 et 2011.

Né dans l’Ukrainienne—alors Polonaise—Lvov, il étudie le piano et le violon, mais une blessure aux mains annihile ses perspectives de carrière soliste. Après-guerre, il étudie avec Roman Palester à Cracovie et Nadia Boulanger à Paris, où il donne la création française de la Cinquième Symphonie de Chostakovitch. Il gravit les échelons des formations polonaises, en fonctions successivement à Wroclaw (1946), Katowice (1949), Cracovie (1954) et Varsovie (1956). Ayant remporté le concours de chefs d’orchestre de l’Académie Sainte-Cécile (1956), il est invité à Cleveland à l’initiative de Szell, qui le qualifie de «musically, technically, and intellectually first rate» et encourage ses débuts, comme il le fera quelques années plus tard pour Boulez. Depuis lors, Skrowaczewski, invité régulier de grandes formations (Berlin, Amsterdam…), réside aux Etats-Unis, où, succédant à Dorati, il a présidé aux destinées de l’Orchestre de Minneapolis (devenu en 1968 l’Orchestre du Minnesota, qui endure ces derniers mois de graves difficultés financières) en tant que directeur musical (1960) puis, une fois remplacé par Neville Marriner, chef honoraire (1979). Entouré d’une réputation d’intransigeance artistique qui n’a pas contribué à faciliter sa carrière, il a ensuite été chef principal de l’Orchestre Hallé (1984–1991), conseiller artistique à Milwaukee (1995–1997) et chef principal de l’Orchestre symphonique japonais Yomiuri (2007–2010).

Depuis 1994, il est premier chef invité de l’Orchestre symphonique de la Radio de Sarrebruck, fusionné en 2007 à l’un des deux orchestres de la Radio de Kaiserslautern pour donner naissance à la «Philharmonie allemande de la Radio de Sarrebruck et Kaiserslautern». Si dès 1961, Skrowaczewski a bâti l’essentiel de sa discographie avec l’Orchestre du Minnesota, il est, depuis 1991, le principal partenaire des enregistrements de la phalange sarroise, dont les directeurs musicaux successifs furent Marcello Viotti (1991–1995), Michael Stern (1996–2000), Günther Herbig (2000–2006) et, après la fusion, Christoph Poppen (2007–2011), la fonction étant désormais dévolue à Karel Mark Chichon. Mais les débuts de cette «Stanislove» story sont plus anciens, leur premier concert remontant au 28 avril 1978, comme le précise le livret (en allemand et en anglais), qui rassemble des témoignages de musiciens, de producteurs et de responsables administratifs de l’orchestre, des éléments biographiques de Frederick E. Harris, Jr. (auteur de Seeking the Infinite: The Musical Life of Stanislaw Skrowaczewski) ainsi que des photos.

De la part d’un chef qui affirme «La raison pour laquelle la musique m’émeut est que je communie par son intermédiaire avec la métaphysique du monde, avec l’univers», une prédilection pour Bruckner n’a pas de quoi surprendre. De fait, Skrowaczewski se dit sous l’empire de cette musique depuis l’âge de sept ans et douze des vingt-huit disques du coffret lui sont consacrés, au travers d’une intégrale incluant non seulement la Symphonie en fa mineur («00») et la Symphonie en ré mineur («0») mais aussi l’Ouverture en sol mineur et un arrangement pour orchestre à cordes réalisé par ses soins en 1998 de l’Adagio du Quintette à cordes. Fidèle aux éditions Nowak et gravée entre 1991 et 2001, cette importante entreprise apparaît salutaire, dans la mesure où le chef n’a laissé, avec d’autres formations, que quelques versions isolées, et a acquis une réputation qui ne se révèle en rien usurpée.

Voilà certes un Bruckner assez éloigné d’une tradition dont la variante extrême serait incarnée par Celibidache: refusant toute lourdeur ou lenteur systématiques, et même peu prodigue en solennité ou en monumentalité, Skrowaczewski, qu’on entend ici ou là chantonner ou donner de la voix pour encourager les musiciens, se caractérise par une gestion souple du tempo et un sens dramatique affirmé, n’hésitant pas à procéder par puissantes accélérations. Allergique à Bruckner, Stravinski avait eu ce mot impitoyable: «on ne va pas au paradis dans un train de marchandises». Rien de tel ici, tant la battue aime à être incisive, tant l’esprit fait assaut de juvénilité, voire d’espièglerie, tant l’aération des textures est toujours prioritaire, laissant s’exprimer les voix secondaires. La réussite est particulièrement éclatante dans les scherzos, d’une vigueur contrastant avec la saveur déjà mahlérienne, plus pastorale que rustique, des trios. Pour autant, cette approche ne se refuse pas à faire sonner une belle section de cuivres et ne sollicite pas outre mesure le texte: ne manquant pas de souffle dans les mouvements lents, elle parvient à tenir la distance et ne se laisse pas intimider par la longueur de ces œuvres. On peut tout au plus se demander si, dans cette vision préférant un équilibre non dépourvu de grandes envolées aux extravagances ou à la démesure, sérénité ne rime pas parfois avec placidité, mais s’il reste loisible de préférer un Bruckner plus profond et mystique, la cohérence du travail de Skrowaczewski, qui se conclut sur de frémissantes Huitième et Neuvième, force le respect.

Dans l’intégrale Beethoven, enregistrée entre janvier 2005 et mars 2006, il faut de nouveau évoquer Szell (Sony) face à cette clarté, cette objectivité sans froideur, cette verdeur des accents et des sforzandos, cette façon d’animer et de relancer le discours, comme dans la Première fraîche, évidente et mordante, la Quatrième, presque aussi irrésistible (notamment son Allegro ma non troppo final), et la «petite» Huitième, nullement tenue ici pour quantité négligeable. Impossible de deviner qu’un chef de 83 ans est à l’œuvre, n’était une manière à la fois tranquille et souveraine de conduire le propos: l’enthousiasme et l’énergie, si réels soient-ils, ne dégénèrent jamais en précipitation et savent aussi laisser la place à des moments plus réfléchis, où Skrowaczewski prend visiblement plaisir à s’attarder, comme dans les variations lentes du finale de la Troisième «Héroïque». A partir de la Cinquième, il s’inscrit davantage dans une conception traditionnelle, notamment dans une Sixième «Pastorale» quasi hédoniste, mais, apposant sans cesse sa marque, ne s’enlise pas pour autant dans la routine ou l’ennui. Il est certes des Septièmes plus dionysiaques, mais par sa probité, sa maîtrise et sa balance entre respect et relecture, ce Beethoven n’est pas sans évoquer celui de Zinman (Arte Nova). Une Neuvième exemplaire de droiture et d’humilité mais dépourvue de fadeur couronne cette série, avec l’excellent Chœur de la Radio bavaroise mais un quatuor soliste dont tous les membres ne se hissent hélas pas au niveau de la basse Georg Zeppenfeld. Plus que dans Bruckner, l’orchestre trahit toutefois ses limites et, alors que la notice indique que seule la Troisième aurait été enregistrée en public, il est difficilement compréhensible qu’un travail réalisé en studio ait laissé subsister des scories telles que ces timbales complètement désaccordées à la fin du deuxième mouvement de la Quatrième ou ces gazouillis improbables du piccolo dans le finale de la Cinquième.

L’intégrale Schumann (mars et novembre 2007) bénéficie toujours de cette alternance volontiers dramatique entre vivacité et nervosité (dans le bon sens du terme, bien sûr), d’une part, attendrissement et ralentissement, d’autre part. La Première «Le Printemps» domine largement l’ensemble, faisant mentir la réputation d’instrumentation épaisse et maladroite souvent attachée à l’orchestre schumannien: toujours en éveil sans pour autant faire un sort à chaque note, Skrowaczewski y trouve au contraire des couleurs splendides, qu’il anime en outre d’une fougue tout à fait romantique. Dans un tout autre registre, la Troisième «Rhénane» s’écoule en un flux souverain, bon compromis entre majesté et dynamisme, jusqu’à un finale d’une luminosité et d’une vivacité réjouissantes. Malheureusement, la Deuxième paraît plus inégalement inspirée, tandis que la Quatrième constitue un véritable point faible, trop endormie jusqu’au finale, où sa combativité coutumière ne revient que trop tardivement.

C’est au printemps 2011, quelques mois avant le décès de son épouse Krystyna des suites d’une maladie neurodégénérative diagnostiquée dès 2006, que Skrowaczewski a mené à bien son troisième cycle Brahms au disque, après ceux avec les Orchestres Hallé à la fin des années 1980 (IMP Classics) puis Yomiuri vingt ans plus tard (Denon). Comme dans Beethoven et Schumann, il respecte la quasi-totalité des reprises et si les Deuxième, d’une rare quiétude, Troisième, solidement charpentée, et Quatrième, entre force et introspection, déjà chroniquées au moment de leur sortie (voir ici et ici), n’emportaient pas pleinement la conviction, il s’épanouit en revanche dans une splendide Première, ample (52 minutes) et puissante, rhétorique et dramatique.

Six septièmes de cette copieuse anthologie sont donc consacrés au grand répertoire germanique romantique et postromantique, de telle sorte qu’il faut se contenter, pour le reste, des quelques échappées offertes par les quatre derniers disques, se bornant nécessairement à un aperçu restreint de l’art d’un chef qui s’est aussi beaucoup intéressé à la musique de son siècle. Avec Bartók prévaut l’impression que le Divertimento parle davantage à l’Européen de l’Est ayant vécu les vicissitudes d’une histoire tragique que le Concerto pour orchestre, clair et détaillé, mais un peu raide et appuyé. Dans Berlioz, Skrowaczewski se montre bien sage dans une Symphonie fantastique fine, jamais vulgaire mais manquant de passion, à la différence de la «Scène d’amour» de Roméo et Juliette, dont le côté plus explicitement narratif semble mieux lui convenir.

Quitte à entendre Skrowaczewski dans la musique polonaise, il aurait été préférable que ce soit dans Szymanowski ou Lutoslawski (qu’il a dirigés à Paris en 2000 et en 2003) plutôt que comme accompagnateur—certes de premier ordre, la partie orchestrale étant rarement autant mise en valeur—dans les deux Concertos de Chopin, avec Ewa Kupiec (née en 1964). Cela étant, le chef et la pianiste partagent la même approche exigeante, très intériorisée, sans tapage, nouant un dialogue d’une rare profondeur dans ces œuvres où l’instrument soliste se taille généralement la part du lion mais qui font même songer ici, en particulier le Premier Concerto, au Concerto de Schumann.

Le dernier disque rappelle que chez Skrowaczewski, comme chez tant d’autres chefs, l’activité de compositeur, qu’il n’a interrompue que du milieu des années 1950 à la fin des années 1960, a pu se développer en dépit d’une carrière très prenante: à trente-deux œuvres de jeunesse (1929–1946) ont ainsi succédé trente œuvres depuis 1947, y compris pour le cinéma, la scène et le ballet. Plusieurs de leurs titres font référence à la nuit, comme Music at Night (1948), en quatre brèves sections enchaînées, tendues, expressives, raisonnablement aventureuses mais dans l’air du temps—celui de Bartók et Honegger, voire du jazz et sans doute aussi du premier Lutoslawski. Bien après quatre symphonies de jeunesse (retirées de son catalogue) et une Symphonie pour cordes de 1961, la Symphonie (2003) comprend trois mouvements enchaînés, les deux plus longs (un quart d’heure chacun, formés de plusieurs volets) encadrant un bref Presto tenebroso (5 minutes). L’indication semble tout droit venue de la Suite lyrique de Berg pour caractériser une sorte de danse macabre: de fait, l’œuvre étant écrite à la mémoire de Kenneth Dayton (1922–2003), chef d’entreprise et mécène de l’Orchestre du Minnesota. La musique traduit avec une efficacité quasi cinématographique un vigoureux sentiment de révolte et de désolation.

Nouvelle référence à la nuit, la Fantaisie «Il piffero della notte» (2007) pour flûte (et flûte alto) et orchestre se présente en trois parties enchaînées pouvant évoquer la forme du concerto mais, conformément à son titre, il s’agit plutôt d’une succession de contrastés. Sans surprise, Skrowaczewski, alors âgé de 85 ans, ne fait pas évoluer radicalement son style, mais la subtilité de l’instrumentation—un seul hautbois et une seule trompette mais trois clarinettes et trois trombones, par exemple—et la sensualité des timbres, d’où se détachent l’agilité des vents et les sonorités cristallines des percussions (crotales, glockenspiel, cloches, vibraphones, marimba, gong, tam-tam), de la harpe, du célesta et du piano, est bien séduisante, d’autant que la virtuosité de la soliste, Roswitha Staege, trouve largement à s’exprimer, notamment dans le long solo introductif et dans deux cadences. © 2013 ConcertoNet.com



Christophe Huss
Le Devoir, December 2013

Cette fin d’année est marquée par les anniversaires de deux grands artistes : le pianiste Menahem Pressler et le chef Stanislaw Skrowaczewski. Tous deux viennent d’avoir 90 ans et poursuivent leur carrière bon pied, bon oeil.

Menahem Pressler vient de fêter ses 90 ans, avant-hier. Stanislaw Skrowaczewski les a célébrés le 3 octobre dernier, à Tokyo, en dirigeant la5eSymphonie de Chostakovitch quatre fois en cinq jours. Il était en concert il y a trois jours pour diriger la 4eSymphonie de son compositeur fétiche, Bruckner, à la Philharmonie de Berlin.

Pressler et Skrowaczewski sont aussi au coeur de l’actualité discographique de cette fin d’année : Oehms Classics publie un coffret commémoratif de 28 CD des grandes intégrales symphoniques du chef polonais, alors que le pianiste vient d’enregistrer deux récitals pour deux étiquettes différentes.

Le destin brisé d’un pianiste

Je me souviendrai toujours de ma première rencontre musicale avec Stanislaw Skrowaczewski. C’était à la fin des années 70 à Strasbourg. Il dirigeait la 10eSymphonie de Chostakovitch et le sol de la salle de concert en tremblait. Cette tension tétanisante, je ne la retrouvais pas vraiment dans les disques gravés pour Vox ou Mercury alors qu’il était, à compter de 1960, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Minneapolis (aujourd’hui Orchestre du Minnesota) ou du Hallé Orchestra de Manchester, dont il mena la destinée entre 1984 et 1991.

Le premier vrai choc au disque, ce fut une 9eSymphonie de Bruckner gravée en tant que chef invité avec l’Orchestre du Minnesota en novembre 1996 pour Reference Recordings. C’est aussi à partir de ce moment-là que l’éditeur Dieter Oehms commença à constituer en Allemagne ce qui restera comme le véritable legs discographique de ce musicien né à Lwów, en Pologne (aujourd’hui cette ville est ukrainienne), qui se destinait au piano et dut se réorienter en raison d’une blessure à la main contractée pendant la guerre. Skrowaczewski devint ainsi chef et compositeur, disciplines étudiées, entre 1947 et 1949, à Paris avec Nadia Boulanger et Paul Kletzki.

Comme de nombreux chefs d’âge mûr, Skrowaczewski est une icône au Japon, d’autant que son compositeur de prédilection est Anton Bruckner, vénéré là-bas. De 2007 à 2010, il fut chef principal de l’Orchestre Yomiuri Nippon. C’est d’ailleurs une intégrale Bruckner enregistrée avec l’orchestre de la Radio de Saarbrücken pour Arte Nova (rapatriée ensuite sur la propre étiquette du producteur, Oehms Classics) qui marqua la vraie la percée de Skrowaczewski dans le monde du disque.

Cet orchestre, dont toutes les prestations sont captées pour la radio, Skrowaczewski en devint le premier chef invité en 1994. L’intégrale Bruckner, qui comprend les Symphonies nos 00 et 0, puise dans les enregistrements réalisés entre 1991 et 2001. Elle fut distinguée par un Prix du disque à Cannes en 2002. Suivirent des intégrales Beethoven, Schumann et Brahms. Cette dernière, captée en 2011, vient de paraître.

Partout  Skrowaczewski rayonne par sa fermeté intraitable et son sens de l’architecture. Il n’est jamais expansif, mais c’est un cartésien avec du coeur. Son refus de l’effet le rapproche d’un Charles Mackerras et sa rigueur évoque celle de David Zinman. Le coffret Oehms documente tout (sauf son Chostakovitch, hélas) et rend pleinement justice à son art. © 2013 Le Devoir





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